EXPÉDITION CONTRE LES AGNIERS
Les olliciers chargés de veiller à cette réduction y tenaient la main avec une sévérité qui montre bien la crainte où Ton était de mourir de laim dans ces déserts. Du moins M. Dollier, 1 un des aumôniers des troupes, parlant d un capitaine chargé de lui fournir à Itu-mêine les vivres, 1 appelle, dans sa manière enjouée, le grand mattrt du jeûne, digne de serpir depère-mattre che^ les Pères du désert. Il ajoute que M. Tabhé du Bois pensa mourir de faim, & que lui-même aurait succombé, s'il n'eût eu une complexion plus robufte. Outre le tourment de la faim, il avait encnrc à souffrir la fatigue accablante de la marche, d'autant plus sensible pour lui qu'ayant aux pieds des souliers presque sans semelles, il était obligé de marcher sur les pierres aiguës dont les rivières & les rivages de ces pays étaient couverts. Enfin la dévotion des soldats fut pour liii un nouveau surcroît de fatigue, se voyant dans la né« cessité de passer tes nuits à entendre leurs confessions, après avoir marché tout le jour. L'insomnie, la fatigue du voyage, la privation de nourriture, raflaiblirent si fort que, malgré son courage & sa force naturelle, il ne put secourir assez tôt un homme qui se noya. Celui-ci appartenait en quelque manière aux Jésuites, ce qui fut cause quel un de ces F<e!igieux, touché de reconnaissance envers M. Dollier, ne crut pouvoir mieux le récompenser de la bonne volonté qu'il avait fait paraître, qu'en lui donnant un morceau de pain (i); circonrtance que nous rappor- (i)Hiih lire ilii Mont» tons ici pour montrer Timprévoyance des chefs. Enfin, ^^'.'gJJ'^i'li'ôôô*'"'*'' lorsque Tarmée était réduite à cette extrémité désolante, elle vint à rencontrer fort heureusement un grand nombre de châtaigniers sauvages, tous chargés de fruits, & trouva (■i) Lettres df Marie par ce moyen de quoi se nourrir momentanément (a). "s" pTiï"'
Cependant les Iroquois ignoraient qu'une armée Fran- , , i.r df i.'akçaise allait les attaquer dans leur pays; 8»: on les y eût «ée.lksaghibmdïji sans doute surpris, si quelques-uns des leurs, qui dans la „o. ro» «rwisnt i.* rnarche avaient été rencontrés & battus par les Algonquins, fut». ne fussent allés donner avis, dans leurs bourgades, de
Tarrivée de Français S<. de sauvages qui allaient apparem- I i.eitic*ikManc ment IcuT kiirc la guerre (i). Les Iroquois dépêchèrent 4e rioca. nation. Lct- ayssitôt uuclducs-uns d'entre eux jusqu'à trente ou quap. i.i^. rame lieues pour découvnr nos troupes; & du haut des
montagnes ces espions, ayant aperçu la petite armée, coururent pour en donner avis à la première bourgade Iro- (a)Ktfiatioadei665, quoise (2). Le jour de Saintfr-Thérêse, l'armée arriva dans le voisinage de ce bourg; mais le temps était si incommode par les pluies , les oraf^es 8c les tempêtes , qu'on désespérait presque de pouvoir rien taire contre les Iroquois. M. de Tracy néanmoins ne perdit pas courage /\ fît marcher ses troupes toute la nuit. P]IIes avançaient tambour battant pour tomber sur 1 ciuicmi de vive force, sans chercher d'autres ruses ni d'autre moyen d'attaque que leur courage & la proteâion du Ciel. L'alarme se mit aussitôt parmi les Iroquois, qui, pour être mieux en état de se défendre y firent fiiir de la bourgade les femmes & les enfants; mais quelque résolution qu'ils eussent, voyant ensuite approcher Tarmée en bon ordre , ils furent telles ment sni.sis de frayeur que, sans attendre l'attaque , ils abandonnèrent leur \ illagc 8>; se retirèrent dans un autre plus éloigné. Les Français entrèrent donc sans résillance dans le premier, le pillèrent, après y avoir mis le feu, (îj Kci.ui.mdc i5>06, poursuivirent rennemi dans le second (3> Les fuyards, P'^**- que Ton ne put voir que de loin, faisaient sur les mon-
tagnes de grandes huées, tiraient des coups perdus sur ,'4.i»tf.,p.M. nos soldats (4); &, voyant Parmée qui les poursuivait, crièrent à un de nos sauvages, comme pour faire les braves : « Voilà huit cents de nos gens au prochain vil- « lage, tous résolus de se bien battre & très-munis; ils « tailleront en pièces tous ces Français que tu vois. » Mais le chef Iroquois de ce villaj^e , entendant nos tambours, au nombre de vingt, qui faisaient un bruit inconnu à ces barbares, 8c voyant les Français s avancer tête baissée, ne les attendit pas 8c fut le premier à prendre la fuite; tous les autres le suivirent à l inllant, en sorte que le bourg demeura vide. L^on croyait n'y trouver que des
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chaumières & des huttes de bergers, & Ton fut fort surpris de voir des cabanes de menuiserie» longues de cent vingt pieds & larges à proportion, dans chacune desquelles avaient été logées huit ou neuf fanûlles. Enfin ce village était si beau 6c si agréable, rempli de tant de vivres, de meubles & de toutes sortes de commodités, que M. de Trac} & ceux de sa suite ne revenaient pas de leur étonnemcnti
LE» AOMtlU OU OBUX «■HT AtlMI t A PWTR.
Ces deux bourgs des Agniers n'étaient dillaiits l'un de l'autre que de trois ou quatre lieues. L'on avail lait entendre à M. de Tracy qu'il n y en avait que deux, loi sque heureusement il se trouva dans la troupe de nos Algonquins une femme de cette nation qui, dans sa jeunesse, avait été captive chez les Iroquois, & qui dit à M. de Courcelles qu^il y avait quatre bourgades d' Agniers, ce qui le fit passer outre, avec M. le chevalier de Chaumont, pour aller attaquer la troisième. Il était presque nuit lorsqu'on s en empara, 6c il semblait impossible d aller le même jour à la quatrième , surtout à des hommes qui n'avaient aucune connaissance des chemins. Celte femme néanmoins, prenant un pîllolet d'une main, & saisissant M. de Courcelles de Tautre, lui dit avec résolution : « 'Viens, je vais « t'y conduire tout droit. » Elle les conduisit en effet, & afin de ne point s'engager témérairement, Ton envoya aus- < sitôt des gens pour reconnaître ce village. 11 se trouva que tous les habitants venaient de l'évacuer, en apprenant que l'armée allait fondre sur eux. L'on n'y trouva que deux vieilles femmes, un vieillard 8c un jeune garçon , auxquels M. de Tracv voulait donner la vie. Mais les deux lenimes, . \ oyant qu'on a\ ait mis le feu aux cabanes, aimèrent mieux se jeter dans les ilammes &. peur que de voir brûler le bourg & de perdre tous leurs meubles. On trouva aussi les reftes des corps de deux ou trois sauvages étranger^, que les Iroquois avaient à • demi brûlés à petit feu ( i). Le ^ , ^ i otit-,
vieillard dont nous parlons, dès quUl avait entendu le bruit p. '9. des tambours, quil prenait pour autant de démons, s'était TCNiB m. 10
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d'abord caché sous un canot d'écorces» s'imaginaot que les Français évoquaient ainsi les esprits malins pour les épouvanter & leur donner la chasse, il raconta que les Iroquoîs des trois autres villages s'étaient retirés dans ce dernier, (ijLettre» de Marie comme étant le plus fort, & Pavaient muni d'armes & de «,"TÎ;s°.°' vivres pour sy défendre (i).
oiim^oi, A LAppRo- On vit en cflct par la triple palissade , haute de vingt cm «Rs TKouPEs, pieds, qui rcnviroiinait, par quatre baillons dont ils ra\ aient lAïKNT-iL» stmu&i flanquée, par les amas prodigieux de vivres qu il^ a\ aient faits, & par la grande provision d*eau renfermée dans des caisses d'éoorces pour éteindre le feu quand ils en auraient besoin^ que leur première résolution était toute autre que la fuite, qu'ils avaient prise subitement par la terreur de ii;Rciationde 1666, nos armes(2). Ce vieillard ajouta que, quand ils eurent 9- vu cette grosse armée, car ils s'imaginaient qu elle se com-
posait de plus de quatre mille hommes , ils furent si effrayés que le capitaine se leva & dit aux autres : « Mes •< frères, sauvons-nous, nous avons contre nous tout le « monde. Disant cela, il prit la luitc le premier, tous les autres le suivirent. Cette fausse persuasion touchant le nombre de nos soldats , qui fut ta cause de leur retraite précipitée, décida du sort de la guerre, & fut regardée comme un effet de la proteâion du Ciel sur les Français. M. de Répentigny, qui commandait nos habitants, dit à ce sujet la Mère Marie de Tincama i nVa assuré qu*étant sur la montagne pour découvrir de là sll n'y avait point d'ennemis dans les environs, il jeta la vue sur notre armée, ^ clic lui parut si nombreuse qu'il crut que les an^es s'y étaient joints, ce qui le mit tout hor.^ de lui même. Quoi qu'il en soit, ajoute cette Religieuse. Dieu a lait en notre la\ eur ce qu'il fit autrefois pour le peuple hébreu, qui jetait l épouvante dans l'esprit de .^cs ennemis, en sorte qu^il en demeurait viâorieux sans combattre. Il eft certain qu'il y a eu du prodige dans toute cette affaire, car si les Iroquoîs, fortifiés & munis comme ils Tétaient, avaient tenu ferme ^ ils auraient
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« donné bien de la peine & fait un grand dcLiicl à notre « armée, hardis êc orgueilleux comme ils le sont. Nous
• savons par expérience que les Agniers dont nous par- « tons ici ne le cédaient à aucune des nations Iroquoises; « au contraire, elles n'osaient les contredire & étaient « obligées de se soumettre à leurs conseils, les Agniers « venant à bout de toutes leurs entreprises par la malice « 8i la cruauté; mai?; cette déroute les a couverts de la
• dernière des humiliations où une nation peut être ré- « duite. >
La première chose que iit 1 armée française lut de te mxu; croix ariochanter le Te Deum pour louer Dieu d*avoir lui-même surmonté ces ennemis par la frayeur. Les quatre Ecclésiafliques qui accompagnaient les troupes dirent la Sainte Messe; après quoi Ton planta pattout la croix, avec les armes dé France , pour prendre possession de toutes ces contrées au nom du Roi. Enfin, pour feu de joie, on livra aux flammes, dans les quatre bourfî*;, toutes les cabanes, petites grandes . ces dernières étant au nombre de cent environ ^ i\ tons les Forts, tons les grains, tant ceux qui 1 Jouriwi«k» Jii étaient amassés que ceux qui éta'ent encore sur pied dons les campagnes, à la réserve de ce qui était nécessaire pour la subsiHance de Tarméc (2}. Les cabanes êc les lieux de {i) Lettres de Marie réserve étaient même si remplis de vivres, qu'on tient ^ nwamwj'on, )«. qu il y en avait pour noumr tout le Canada deux années Rciatk>Ddei'!k>6,p.<i. entières. On conserva cependant %l Ton emporta les outils de menuiserie & d'autres dont les cabanes étaient garnies, ' Le», iic la Mira amsi qu environ quatre cents chaudières (3). ^5,^ 5,^, .
L'expédition contre les Agniers étant par là terminée «crouit oe i.'aiim';r. heureusement, M. de Tracy aurait désiré d aller à Onnciout pour faire aux bouri;ades de cette nation le même traitement, ma. s la saison ctait trop avancée; il craignit que les rivières ne vinssent à se geler & que l'armée n'eût trop à souffrir dans sa marche. Quoiqu'elle eût beaucoup souffert des difficultés du chemin en allant, le retour /ut
plus fâcheux encore, par suite des pluies abondantes, qui (i) Relation de 1C66, avaient enflé les rivières de sept ou huit pieds (i). Dans ^ un de ces passages, les Français trouvèrent une si grande
quantité d^eau, qu'il leur était impossible de passer à Tautrc bord sans un secours extraordinaire. Comme on ne savait quel parti prendre & qu'on allait de côté & d'autre pour chercher quelque endroit plus praticable, Ton aperçut fort à propos, dans les herbes, de grands arbres creusés en forme de bateaux, que I on jugea avoir été cachés ainsi par les Iroquois. On les tira de là, ^, comme ils étaient propres pour la navigation, on y lit embarquer successivement tous les soldats, qui passèrent ainsi cette rivière, & enfin on mit le feu à tous ces bateaux. Malgré cette assiftance providentielle, Tarmée essuya sur le lac Champlain une violente tempête, qui fit périr deux canots êe huit personnes, parmi lesquelles on regretta surtout le sieur de Luques, lieutenant d'une compagnie, qui avait signalé souvent sa valeur en France aussi bien qu'en (a)«eUiiondc,r^6, Canada (2).
M. oe TRACv RENTRE A Op ignoro à Quchec le résultat de cette expédition Qii<RGci raoGBssioK jusqu au second jour de novembre, où Ton apprit enfin Acruw» OE nouvelles de M. de Tracy & de Tarméc. Depuis le
premier d'odobre, on avait continué Toraison des quarante heures, dans chaque famille, on n'avût cessé de faire des prières en particulier; mais, dès qu'on eut connaissance de la déroute des Agniers, on changea toutes CCS prières en adions de grâces, & on chanta le Te 3) Lettres de M > le Dciim avcc bcaucoup de pompe de solennité (3). Le 5 cTincarnaiio», Li- rc.ùmc mois, au soir, M. de Tracv rentra à Québec,
avant avec lui environ treize cents hommes, &: cnnn, neut
jours après, on lit une procession solennelle d'actions de (4/ juurnai Ji-s Je- gràccs, (jù lOii clianta de nouveau le Te Deiim 14;. Il y ÎS»*' ^ * ■ ^^'^^^ ^'^^"^ ^' Québec, comme on l'a dit, plusieurs captifs des nations Iroquoises; comme l'un d'eux avait donné de mauvais conseils aux Agniers, M, de Tracy le fit pendre, en. donnant à entendre aux autres que, s'il le traitait de la