DES EXPÉDITIONS FRANÇAISES EN SÉNÉGAMBIE
C'est à vous que je dédie ces pages, officiers, sous-officiers et soldats, qui avez payé de votre vie Tenfantement laborieux de notre colonie sénégambienne.
Vous aviez quitté votre pays pour obéir au devoir militaire ; vous n*avez hésité ni devant les frissons de la fièvre, ni devant les balles de Tennerai ; vous êtes allés droit devant vous, exécutant froidement votre consigrje jusqu'au moment où la mort vous a couchés sans vie sur la terre africaine I Vos camarades, plus heureux, ont revu la patrie, et ils ont reçu des récompenses méritées. Vous, les victimes, vous reposez dans une tombe ignorée, au bord d'une rivière ou sous Tombrage d'une forêt, sans qu'une pierre tumulaire rappelle votre nom, sans qu'une simple croix apprenne au voyageur où retrouver vos restes. Et la France, distraite par un ministère qui tombe ou une Chambre à élire, oublie que quelques-uns de ses plus courageux enfants ont sacrifié leur vie audelà des mers pour ouvrir de vastes territoires à son influence et à sa civilisation !
Mais un réveil se produit dans l'opinion publique; on commence à rendre justice au dévouement des explorateurs, des militaires qui compromettent leur santé et exposent leur vie pour refaire à la patrie sa grandeur passée. Les esprits sérieux se reprennent à
rétude des questions coloniales ; ils sentent instinctivement que là et non ailleurs se trouve l'avenir du pays.
Le moment m'a semblé venu d'écrire Thistoire de la plus ancienne des colonies françaises, de celle qui, après n'avoir été pendant deux siècles qu'un parc à esclaves, s'est transformée, grâce au progrès des idées, en un champ sans limites ouvert à notre activité civilisatrice.
Le Sénégal aujourd'hui n'est plus seulement un grand marché commercial ; il est devenu la grande voie par laquelle la civilisation moderne pénétrera dans le Soudan ; et la religion chrétienne, qui a déjà eu ses martyrs sous ce climat brûlant (1), marchera sans nul doute côte à côte avec la civilisation dont elle sera, là comme partout, l'inébranlable fondement.
Voilà ce qui a été rendu possible par le courage et Tabnégation de la petite armée sénégalaise : voilà ce qu'ont fait des militaires, blancs et noirs, unis par le sentiment d'un môme devoir, par la noblesse d'un môme but. Aussi m'estimerais-je heureux de faire connaître leurs exploits et de sauver de l'oubli les noms de quelques-uns d'entre eux.
Que cet humble travail témoigne de mon admiration pour votre mémoire, nobles victimes d'une grande cause, en attendant que la reconnaissance de la colonie vous élève un monument digne de vous et de votre œuvre !
Ernest Fallot.
Marseille j le 26 octobre 1883.
(1) Nous ne citerons que deux noms ; celui de M«' Kobès, évoque de la Sénégambie, mort k Dakar il y a une dizaine d'années, après 25 ans de séjour dans l'Afrique occidentale» et celui de M. et M"« Golaz, missionnaires protestants, emportés à Saint-Louis par la fièvre jaune, le 18 août 1881.