‹ Histoire de la colonie française en CanadaChapitre 260 sur 326 · M. TALON AVANT SON DÉPART · texte numérisé non relu

M. TALON AVANT SON DÉPART

420 Iir PARTIE. LOUIS XIV.

ACTE MÉ.MORADLE DE Quol qu'll Cil soït, M. Taloii, avant de quitter le pays,

se porta à un ade bien digne de sa grande affedion pour la colonie. Ce fut de faire publier que tous ceux qui auraient à réclamer des payements, pour des travaux, pour des denrées fournies, ou pour quelque autre objet que ce fût, en fissent leur déclaration, « afin, dit-il, que « par nous il soit pourvu à leur payement, avant notre « départ; & pour que la présente soit connue de tous, (( elle sera lue, publiée & affichée partout où besoin (( sera. » Cet avertissement fut publié à Villemarie, à rissue de la Grand'Messe paroissiale, au mois d'odobre (i) Greffe de Ville- i6j2 (i). Après avoir employé les derniers inftants de son

marie, oci. 1672. séjour en Canada à faire toutes les concessions de fiefs dont nous avons parlé plus haut, M. Talon partit enfin pour la France avec M. de Courcelles. « Nous ne pou- « vons regarder sans quelque chagrin les vaisseaux qui « partent de notre rade, lit-on dans la Relation de cette (( année, puisqu'ils enlèvent, en la personne de M. de u Courcelles, & en celle de M. Talon, ce que nous avions « de plus précieux. Éternellement, nous nous souvien- « drons du premier qui a si bien rangé les Iroquois à leur « devoir; & éternellement nous souhaiterons le retour du (( second, pour mettre la dernière main aux projets qu'il (( a commencé d'exécuter si avantageusement pour le

(•2) Relation de 1672, 1 • j / \

j « bien de ce pays (2). »

M. TALON NE REVIENT Ces dcmières paroles sembleraient indiquer qu'on

PLUS EN CANADA, espérait que M. Talon serait renvoyé une troisième fois à

QUOIQUE SON RETOUR ^^ , t) ^ 1 •

Y SOIT DÉSIRÉ. Québec; & peut-être la Cour avait-elle déjà arrêté ce des-

sein, si sa santé lui permettait d'aller reprendre ses fonctions dans la Nouvelle-France. On aurait peine à com-

(3) Arch. de la ma- , , • i i n. i ,i

rine, 5 juin 1075. Rc- prcndrc, sans cela, pourquoi la place d Intendant reita giftrcdes dépêches de vacante pendant trois années consécutives, c'efi-à-dire, jus-

1G74, fol. 4?. 1 • , . ^ - ,^, -^ • ■» I T-i 1 1

(4) Arch. de la ma- ^^^ ^^^ ^'^^^^ ^^^ """^^ ^"7^ C^)- Quoiquc M. I alou, de rctour rine. Rcgifire des dd- cu France, cùt été fait d'abord premier valet de chambre du fraM.dVFmmcnac-^ ^^^^ ^4). cusuite secrétaire du cabinet, & capitaine du chà- 17 mai, loi. 28. teau royal de Marimont, il semble que l'intention du Roi

MORT DE MADAME DE LA PELTERIE. \6jl. 42 1

était de le renvoyer dans la colonie. Nous avons vu qu'en 1671, il lui avait fait don de la seigneurie des Islets & de ses trois bourgs, qu'il érigea en baron nie, pour le récompenser de ses services. L'année 1675, en considération des marques éclatantes de zèle et d'affection que M. Talon lui avait données en Canada, le Roi changea le nom des Islets en celui d'Orsaininllc, & le titre de baronnie en celui de comté : voulant que M. Talon 8c tous ses successeurs, portassent le titre de comtes d'Orsainville, & jouissent de tous les honneurs, alors attachés à cette dignité. Il déclara même, par une clause expresse, que ce comté ne pourrait jamais être réuni au domaine de la couronne, pour quelque cause que ce fût; 8c que cette clause était même une condition, sans laquelle M. Talon n'aurait pas accepté cette grâce (i). Sans doute qu'il voulait l'attacher au o) Picccs & docu- Canada^ par un motif d intérêt personnel qui pût l'attirer •''"'^"ts sur la lenure, de nouveau dans ce pays. Quoi qu'il en soit, M. Talon, ''" "^ ' '^^' qui craignait peut-être de se trouver en contad avec M. de Frontenac, ne repassa plus l'Océan, & le 5 du mois sui- rine. — ^^Compie-ln'ent vant, M. Duchesneau fut enfin nommé pour aller occu- ^^s ordonnances &

1 X s jugements. Oue'bec,

per saplace(2). ,856, p. 42.

La perte que fit ainsi le Canada de M. Talon & de mort de madame de la M. de Courcelles avait été précédée d'une autre, vivement pelterie.

sentie, surtout à Québec, dans la personne de madame de la Pelterie, décédée le 18 de novembre 1671 (3). Cette (3)ReiationdeiG72, vertueuse dame, retirée dans le Couvent des Ursulines de p- ^'^• Québec, y exerça pendant dix-huit ans le modefie office de lingère, à la grande édification de cette Communauté. « L'esprit d'abaissement & d'humilité qui régnait dans son « cœur, rapporte l'auteur de la Relation de cette année, H lui rendait facile la pratique de toutes les vertus. Son « plaisir était de se voir dans les offices en apparence les « plus méprisables, de laver la vaisselle, de balayer la « maison, & de rendre aux malades les derniers services : « ce quelle faisait avec tant de douceur, d'humilité & de « charité, qu'elle ravissait tout le monde. Elle était en pos-

Iir PARTIE. LOUIS XIV.

(i)Relationdc 1672, p. 67.

(2)Relationde 1672, p. r,H, 69.

MORT DE LA MERE MA- RIE DE l'incarnation.

session de prendre partout la dernière place, au chœur, au réfectoire, à la communion, & aux autres assemblées de la Communauté. Ces bas sentiments quelle avait d'elle-même faisaient qu'elle parlait peu, & jamais de soi, sinon pour se confondre & s'humilier. C'était lui faire de la peine que de lui donner la qualité de fondatrice. Hélas! disait-elle alors, je ne suis qu'une pauvre misérable, qui n'ai fait qu'offenser Dieu; & elle le croyait ainsi, quoique devant Dieu sa conscience fût très-pure, & que sa vie offrît un exemple continuel de vertu. Enfin, son extérieur, quoique assez majeflueux, était humble : il portait à l'amour de la modeflie, au recueillement intérieur & à la dévotion (i). »

Le 12 du mois de novembre 1671, elle fut atteinte d'une pleurésie, & le quatorzième jour de sa maladie, elle fit son tefiament, auquel M. Talon, qui était encore à Québec, voulut se trouver présent, tant pour honorer madame de la Pelterie, que pour autoriser ses dernières volontés. Il serait difficile d'exprimer avec quelle dévotion & quelle joie elle reçut les derniers sacrements. Le jour de sa mort, ayant demandé quel jour il était, & apprenant que c'était le mercredi : Dieu soit béni, dit-elle, ah ! que je serais heureuse de mourir aujourd'hui! C'eft un jour defiiné pour honorer saint Joseph. En effet, elle entra dans l'agonie en priant Dieu, 8c expira doucement deux heures après, sur les huit heures du soir, âgée de soixantehuit ans. Le lendemain de sa mort, on Tinhuma dans le chœur des Ursulines, 8c ses obsèques furent honorées de la présence de toutes les personnes considérables de la ville 8c des environs (2).

Six mois après, mourut la Mère Marie de Tlncarnation, sa chère compagne, 8c la première Supérieure de ce Monaftère. L'esprit de Dieu, dont elle avait paru toute possédée, était la source de ce grand courage 8c de cette confiance inébranlable qui la firent passer en Canada, pour y établir un Monaflère, 8c triompher de toutes les

>[ORT DE MARIE DE l'iNCARNATION. 1672. 423

difficultés inséparables de rexécution d'un tel dessein, sans exemple jusqu'alors. On remarquait en elle une douceur inaltérable envers tout le monde, & une admirable égalité d'humeur, fruit de son union intime avec Dieu, 8c la marque assurée d'une vertu tout extraordinaire. Quoiqu'elle eût été dix-huit ans Supérieure, à trois reprises différentes, avec une entière satisfadion de tout le monde, tant de la Communauté que du dehors, elle était la plus soumise, la plus obéissante de la maison, la plus exacle à toutes les observances, & découvrait son intérieur à sa Supérieure avec la sincérité de la plus fervente novice. Nous avons parlé de sa facilité pour apprendre les langues Algonquine & Huronne; 8: on peut dire qu'elle mourut dans cet exercice de zèle, puisque sa dernière maladie se déclara lorsqu'elle avait pour écolières en ces langues trois Religieuses de France, nouvellement arrivées. Cette maladie commença le i6 de janvier, où elle prit le lit qu'elle ne quitta plus. 'Vers la fin de sa vie elle paraissait être comme dans une douce extase, la joie sur le front, & la vue modeffement baissée, ou fixée sur son Crucifix qu'elle tenait en main. Étant à l'extrémité, elle demanda plusieurs fois qu'on lui amenât toutes les petites pensionnaires, tant Françaises que sauvages, leur donna sa bénédidion, en assurant toutes ses Sœurs qu'elle offrait continuellement à Dieu ses douleurs, sa vie & sa mort, pour la conversion & le salut des sauvages, afin que Dieu fût connu de tous ces peuples, aimé, servi & glorifié ; et dans ces sentiments, chargée d'années & de mérites, elle quitta la terre, pour aller jouir de Dieu dans le ciel(i). CO Relation de 1672, " La mort de ces deux illuftres personnes, disait le P. Da- p* 7°» 7'. 72. « blon, a été une affliction publique; comme elles obli- « gaient tout le monde, tout le pays y a pris part, & les « a regrettées. On les honorait beaucoup partout, pour" « leur vertu & leur sainteté; mais elles étaient chéries & « considérées particulièrement, comme celles qui avaient « donné commencement à l'inflruclion des jeunes filles « Françaises & sauvages, & qui, par ce moyen, avaient

roReiationdeiG " " bcaucoup coiitribué au bon établissement & au progrès p. 70, 71, 72. (( de la colonie (i). »

ÉCRITS DE LA MÈRE MA- Mals Id Mèfc dc Tlncarnation u rendu au Canada

RIE DE l'incarna- , . . .

TioN. un autre genre de service^ par les écrits précieux qu elle

a laissés. Ses lettres spirituelles sont un riche (^ inépuisable trésor^ où les personnes intérieures peuvent puiser en assurance des maximes de conduite & de salutaires avis, dans quelque état qu'elles se trouvent. M. Emery, auteur de l'Esprit de sainte Thérèse, écrivait, au sujet de Marie de rincarnation : « Dans la dernière retraite que j'ai faite, « sa vie, ses lettres & ses méditations ont seules fourni la « matière de mes oraisons & de mes lectures. C'eff une « Sainte, que je révère bien sincèrement, & que je mets (2) Arch. de l'ar- « daus mou eftimc à côté de sainte Thérèse (2). » Enfin, chevêche de Québec, j^.^ lettres liiftoriques de cette Religieuse forment le recueil

Lettre autographe de . , . . -, .

M. Émery," 5 janv. Ic plus précicux, Ic plus fidèle, le plus inftruaif & le plus

'^°^- édifiant, sur l'hiftoire générale an Canada, depuis Tannée

1639 jusqu'en 1672, ainsi qu'on a pu en juger par les

divers extraits que nous en avons cités dans cette hifioire.

Mo.-iT DE MADEMOISELLE L'aunéc sulvautc, 1673, on eut à regretter la perte

d'une autre âme d'élite, qui n'avait pas moins efficacement contribué à l'établissement & à la conservation de la colonie, quoique par d'autres moyens : nous parlons de mademoiselle Jeanne Mance. Venue avec une poignée d'hommes, trente & un ans auparavant, pour fonder Villemarie, après avoir partagé leurs privations & leurs périls, jusqu'à s'être trouvée à la veille d'être obligée de repasser en France avec eux : elle eut la consolation, avant de mourir, de voir la bénédiction de ses travaux, & cette même colonie composée d'environ quatorze à quinze cents personnes (*).

{*) L'année qui prccéda sa mort, elle désira, pour la sûreté de sa conscience, de terminer ce qui lui reliait encore ù faire touchant les vingt-deux mille livres qu'en iHSi elle avait échangées pour la moitié du domaine des seigneurs. Depuis ce temps, le Séminaire & l'Hô-

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