LA SAINTE- FAMILLE ■ PRIS PAR LES AGNIER
(*) On comprend assez qu'au milieu de ces holUlités continuelles, les colons pouvaient, chaque jour, être blessés ou tués, & il n'eft pas étonnant que, dans leurs contrats^ ils prévissent les cas d'accidents auxquels ils se voyaient exposes sans cesse. Nous avons sous les yeux l'acte de société, par lequel Jean Chevalier & Guillaume Pinchon s'unirent entre eux; il y ell déclare : que, si l'un des deux r^^ Crcfte de Vilkvient à être blessé, il sera pansé & médicamenté aux frais de leur marie adc de socief' société, & que, si l'un meurt, ses biens appartiendront à l'autre (2). Xo janv. iCôa.
près des travailleurs, en se cachant dans les broussailles ou derrière les arbufles qu'on voyait çà et là, à côté des champs cultivés, qui n'avaient point encore de bornes ni de démarcations fixes, M. de Maisonneuve ordonna, le 14 juin de cette année 1 663, que Bénigne Basset mesurerait les terres de tous les particuliers, & poserait des bornes à chacune, afin que les habitants, sachant l'étendue précise de leurs concessions respedives, fissent dispa- (i) Greffe de Ville- raître tous les arbuftes qui s'y trouvaient (i). Cette pré- KiTu^rT^fiG"^"^"^'^'" caution était d^autant plus nécessaire que, le 12 mai précédent, veille de la Pentecôte, une troupe de quarante Iroquois, les uns d'Agnié & les autres d'Onneiout, profitant de la facilité de se cacher que leur donnait cette disposition des champs, fondirent à -l'improviste sur les travailleurs. Poussant, selon leur coutume, un cri effroyable pour jeter la terreur dans l'esprit de ceux qu'ils attaquaient, ils firent une décharge de fusils & saisirent deux de ces colons. L'un de ces capitfs, qui eut un œil crevé en cette rencontre, venait de s'enrôler dans la milice de la Sainte-Famille, & il ne fat pas plus tôt saisi, qu'élevant les mains au Ciel, il adressa à Marie une prière pleine de foi et de ferveur, la conjurant de ne pas permettre qu'un des enfants de sa famille pérît par le feu des Iroquois (*). Cette
(*) Le P. Lalemant, dans la Relation de cette année, dit que cet homme s'était associé depuis peu ù plusieurs autres familles des plus dévotes & des plus exemplaires de Montréal, pour se mettre tous ensemble sous la protection particulière de la Sainte Famille de Jésus, (2) Relation de iô63 M^^ric et Joseph (2). Cet écrivain nous a servi de guide, dans ce que p. 14. nous avons dit sur le même sujet, dans la Vie de mademoiselle Mance,
quoique nous eussions de la peine à comprendre comment l'homme dont il s'agit avait pu être reçu de la Sainte-Famille avant le 12 mai 1 6(33, attendu que cette confrérie ne tut établie pour les familles dévores que le 3i juillet suivant, comme nous le dirons bientôt. C'elt qu'alors nous ignorions encore que M. de Maisonneuve eût inftitué la milice du même nom dès le mois de janvier précédent. Il faut donc conclure que cet homme était, non de la confrérie, mais bien de la milice de la Sainte-Famille ; &i comme la confrérie prit naissance immédiatement après & se répandit partout en peu de temps, le P. Lalemant aura confondu l'une avec l'autre.
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prière achevée, il se trouva rempli d une parfaite confiance au secours de sa Protedrice, 8c se mit à suivre ses bourreaux aussi volontiers que s'il eût été dans la compagnie de ses concitoyens. Le soir, lorsqu'on retendait sur la terre 8: qu'on le liait à des pieux par les pieds, les bras & le col, pour Tempêcher de s'enfuir durant la nuit, il présentait aux sauvages ses mains & ses pieds & leur disait : « Les voilà, liez, serrez : Jésus-Chrifl en a souflert pour « moi bien davantage, quand on l'étendit sur la croix; je « suis content de vous obéir, & d'imiter ainsi l'obéissance « que mon bon Maître a rendue à ses bourreaux. » Quoiqu'on fît à \'illemarie beaucoup de prières pour lui, & que lui-même, par un etret de sa grande confiance, regardât sa délivrance comme assurée, il ne voyait cependant aucun moyen humain de s'échapper des mains des Iroquois. Ils le tenaient toujours également serré, et faisaient nuit & jour, autour de lui, une garde continuelle. Cependant, pour jouir plus tôt du plaisir cruel de brûler les deux captifs à petit feu, dans leur pays, ces barbares se séparèrent en deux bandes, qui se dirigèrent vers leurs villages respeclifs, par le plus court chemin, chacune emmenant avec elle l'un des deux prisonniers. Celui dont nous parlons était en la possession des Agniers, qui, étant en bien plus grand nombre que ceux d'Onneiout, lui laissaient moins d'espérance de s'échapper; aussi n'y pensait-il pas, voyant que la chose était naturellement impossible, quoique pourtant il se confiât toujours à l'assiflance de sa puissante Protectrice; & sa confiance ne fut pas trompée.
XVHI.
Des Algonquins chrétiens de la Mission de Sillery, ^i s agniers attaqués
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qui S étaient retires au cœur de Québec (i), dans le Fort algonquins. conflruit par M. d"Ailleboufl, appelé depuis Fort des Al- (0 Relation de 1 663, ^onquins ^2 , avaient conçu, depuis quelques jours, le des- ^'J\ ^, , ^ ,
. j, .. ' . ' 1 T • (2) Plan de Québec,
sein d aller tenter quelque coup contre les Iroquois. Après 1664. avoir remonté, au nombre de quarante, la rivière de Richelieu et être arrivés au lac Champlain, à peine s'étaient-
ils mis en embuscade, qu'ils aperçoivent les Agniers, au milieu desquels était notre captif. Ils les suivent des yeux, remarquent leur gîte, & prennent aussitôt la résolution d'aller tomber sur eux, à Timprovifte, pendant la nuit. Ils s'approchent, en effet, à la faveur des ténèbres, environnent sans bruit le lieu où les ennemis étaient campés; mais, quelque précaution qu'ils prennent, Tun des chefs Iroquois nommé le Fer, en grande réputation pour son courage & ses exploits, s'éveille soudain, donne l'alarme à tous les siens, qui prennent à l'inftant leurs armes, & sont aussi prêts à combattre que les assaillants. Aussitôt les Algonquins font brusquement sur les autres une décharge de fusils, puis, se précipitant l'épée & la hache à la main, frappent à droite & à gauche, 8: font couler le sang de tous côtés. Au milieu de ce carnage, le chef des Algonquins reconnaît dans la mêlée le fameux le Fer, le saisit par sa grande chevelure, & veut l'obliger de se rendre; l'autre résille avec fierté & saisit à son tour par les cheveux son adversaire; mais, comme il était prêt à lui porter le coup de la mort, il ell prévenu par l'Algonquin, qui lui décharge sa hache sur la tête, si rudement, que l'Iroquois tombe à terre, & sa mort fait prendre la fuite à tous ceux de sa nation.
DÉLIVRANCE DU Mii.t- Pcndant ccttc scèue d'horrcur, Ic UT îlicicn dc la Saîntc-
Famille, étendu par terre, les pieds & les mains liés, n'attendait plus que le coup de la mort, & il allait le recevoir de la main d'un des Algonquins, qui frappait en aveugle, lorsqu'il s'écrie : « Je suis Français ! » A ces mots on s'arrête, on se hâte de le délivrer; et à peine voit-il ses liens rompus que, se jetant à genoux sur la terre trempée du sang ennemi, il rend à sa puissante Libératrice ses julks avions de grâces. La protedion du Ciel ne parut pas avec moins d'éclat sur les Algonquins. Quoiqu'ils eussent tué dix Iroquois & fait trois prisonniers, ils ne perdirent pas un seul homme; et, ce qui eW plus extraordinaire encore, aucun d'eux ne reçut la moindre blessure dans ce furieux