MULTIPLICATION. ÉTON- NANTE DES FAMILLES CANADIENNES, A QUÉ- BEC
vingt livres de gratification à tous les garçons qui se marieraient à vingt ans & au-dessous, & vingt livres à chaque fille qui s'établirait au plus tard à l'âge de seize ans; c'était ce que l’on appelait le présent du Raï. Il fit plus encore ; il ordonna qu'on établit une peine pécuniaire pour tous les pères de famille qui, sans raison légitime, négligcraient de marier leurs enfants lorsqu'ils auraient atteint cet âge (1), disposition qui fut confirmée par un autre arrèt du Conseil d'État du 12 avril 1670 (2). Le 20 oétobre suivant, M. de Courcelles & le Conseil souverain de Québec publièrent cet arrêt dans tout le Canada, en enjoignant aux pères de famille de se présenter de six mois en six mois au greffe de leur juridiction particulière pour déclarer, sous peine d'amende applicable aux hôpitaux, les raisons qu'ils pourraient avoir eues de retarder le mariage de leurs enfants (3). Maïs on ne voit pas que cette menace d'amende ait jamais eu d'application en Canada, tant à cause du présent du Roi que des autres avantages qui devaient accélérer les mariages. Car, pour ôter aux époux toute crainte de se voir chargés de bonne heure d’une grosse famille, & pour leur faire désirer au contraire d'avoir un grand nombre d'enfants, Louis XIV, par un sentiment de générosité bien digne de sa sollicitude & de sa religion, avait assuré, par son Ordonnance de 1669, une pension annuelle de trois cents livres à tous les pères de famille qui auraient dix enfants, & une autre de quatre cents livres à ceux qui en auraient douze. Enfin il ordonnait que les pères chargés d'un grand nombre d'enfants fussent toujours préférés aux autres, si quelque raison puissante ne l'empèchait pas (4).
Ces sages encouragements eurent les résultats les plus heureux; car les familles se multiplièrent en peu de temps & ne furent peut-être jamais plus nombreuses dans aucune autre colonie. « C’eft une chose prodigieuse de voir l’aug- « mentation de la population dans ce pays, écrivait la « Mère de l'Incarnation; outre ces mariages (des colons
« envoyés par le Roi), ceux qui sont établis depuis long- « temps dans le pays ont tant d'enfants, que cela eft mer- « veilleux, & tout en foisonne(r). » C'était pareïllement ce qu'écrivait M. de Laval dans sa lettre à M. Poitevin, dont on a parlé: « Les familles de nos Français sont très-nom- « breuses en ce pays; dans la plupart, 1l se trouve huit, « dix, douze, & quelquefois jusqu'à quinze & seize en- « fants. Les sauvages, au contraire, n'en ont que deux ou « trois, & rarement ils passent le nombre de quatre (2).» C'était aussi ce qu'écrivait M. de Queylus à Colbert, comme nous l'apprenons par la réponse que lui fit ce miniftre : « J’ai eu beaucoup de joie, lui dit-il, de voir par « la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire Île « 12 octobre dernier, que vous me confirmez les assu- « rances que j'ai eues d'ailleurs, que le nombre des habi- « tants de la Nouvelle-France eft augmenté des deux tiers « depuis le temps que le Roï s'applique & donne ses soins « à l'accroissement de cette colonie; & vous ne serez pas « fàché d'apprendre, par M. Talon, les eflorts que Sa « Majefté a faits encore cette année & qu'elle continuera « defaire les années suivantes pour y envoyer des hommes, « & contribuer, par ce moyen, à cette multiplication si « avantageuse & si nécessaire. Je m'en remets à ce que «€ M. Talon vous en fera savoir (3). »
En envoyant ainsi des colons en Canada, le Roi s'appliquait surtout à l'angmentation de la population de la ville de Québec, jusqu'alors si négligée par les diverses Compagnies de commerce qui avaient possédé ce pays. Quant à Villemarie, dont il avait aussi grandement à cœur d'augmenter le nombre des habitants, il s'en reposait en très-grande partie sur le Séminaire de Saint-Sulpice. « Sa « Majefté s'attend bien, écrivait encore Colbert à M. de « Queylus, que la colonie de Montréal augmentera consi- « dérablement par vos soins & par votre application, ce « dont elle se repose presque entièrement sur vous (4). » Les espérances du Roi furent heureusement juftifiées par
(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, lettre 83e, ol, 100, p.641,
C2 Relation de 1668, pe it.
/3) Archives de la marine, regittre des ordres du Roi pour les Compagnies des Indes, fol, 145, lettre du 15 mai 1060,