‹ Histoire de la colonie française en Canada [microforme]Chapitre 272 sur 392 · SA FEMME · texte numérisé non relu

SA FEMME

(2) Greffe de Villemarie, 18 sept. 1607.

Information contre LA Frédière,

était parfaitement connue, ni sans le dedommager non plus pour son blé, qui fut perdu en partie (1).

Une conduite si dure & si injufte était inspirée à La Frédière par un motif déteftable, qui ne montre que trop la vérité de ces paroles déjà rapportées de M. Dollier, au sujet du départ de M. de Maisonneuve: « Nous tombâmes « alors dans d’autres mains; & depuis les vices ont pris « ici racine & accroissement, avec beaucoup d'autres mi- « sères auparavant inconnues. » Jaudoin avait épousé depuis peu une fille âgée de dix-neuf ans, arrivée récemment de France, & La Frédière voulait le garder ainsi au travail, afin de le tenir éloigné de sa femme, pour laquelle ce misérable avait conçu la plus infâme passion. Ce qu'on a honte d'écrire, il ne craignait pas d'aller se mettre en embuscade dans les lieux où il prévoyait qu'elle aurait à passer, de se cacher la nuit dans un bois voisin pour la surprendre, & même de lui envoyer publiquement son tambour pour l'inviter à aller le trouver. Cet indigne commandant, voyant que, par l'arrivée des troupes, dont les farines s'étaient gätées en mer, les deux moulins de Villemarie, les seuls qu'il y eût alors, pouvaient difficilement moudre assez de grains pour suffire tout à la fois aux soldats & aux habitants, osa bien, pour venir à bout de ses fins, profiter du besoin extrème où se trouvait alors cette jeune femme, & la réduire à manquer elle-même de farine, si elle s'obftinait davantage à se refuser à ses iniques désirs. Ce trifte dénoûment jeta Jaudoin dans un si violent excès de désespoir, que, s'étant d’abord séparé d'avec elle & étant ensuite allé en guerre dans l'expédition contre les Iroquois, il avait formé le dessein de déserter l’armée & de se donner à l'ennemi; ce qu’il eût fait, dit-il lui-même dans sa déclaration, si Dieu ne l'eüt mieux conseillé. I revint en effet à Villemarie; & comme il avait une affection sincère pour sa femme, & qu'il savait tous les combats violents qu'elle avait eus à soutenir, il se remit avec elle, & ils furent depuis très-unis (2). Enfin, par d’autres sem-

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blables actes, La Frédière s'était fait à lui-même, dans son séjour à Villemarie, une telle réputation d'infamie & de brutalité, que non-seulement les femmes l'évitaient & le fuyaient avec horreur (1), mais que les hommes, euxmêmes le redoutaient comme un tyran de qui ils avaient tout à craindre. Le trait suivant achèvera de faire connaitre le caractère de ce méchant homme, si indigne du rang qu'il occupait dans la colonie.

Vers le milieu ou à la fin de juillet de la même année 1666, l'un des colons dont nous avons parlé plusieurs fois, André Demers, alors àgé de trente-cinq ans, piochait sur sa terre, proche de la ville, lorsqu'il aperçut un chasseur qui passait fort brusquement au travers de son blé. Ne pouvant voir patiemment fouler son champ de la sorte, & voulant engager ce chasseur à prendre plus de précaution : Z'out beau, lui crie-t-il, tout beau; c'est-à-dire, doucement, arrêtez. Et comme l’autre, qui allait ramasser alors quelque gibier tué par lui, marchait toujours du même pas, Demers ajouta : Z'aut-il donc perdre ainsi le blé d'un pauvre homme? Si je connaissais celui qui rient de passer, ie m'en irais à la plainte. Le chasseur, continuant son chemin, lui dit d'abord : Æ# où triez-rvous à la plainte ? Puis, revenant au milieu du blé, il appelle Demers, qui s'approche de lui avec sa pioche à la main, sans le connaître encore : Tu es un coquin, lui dit le chasseur d'un ton de colère; je te donnerai cent coups de bâton. Demers, voyant qu'au dommage que l'autre lui faisait il ajoutait encore les insultes & les menaces, lui repartit: Les coquins sont au coin de votre feu, & les coups de baton sont pour vos chiens. Irrité de cette réplique, le chasseur s'approche pour tomber sur Demers, qui, de son côté, se retire vers le lieu de son travail. Y étant arrivé, il prend en main son fusil, qu'il avait laissé là, & se retourne vers son agresseur, qui change alors de ton. La crainte d'avoir affaire avec l'un de ces tireurs de Villemarie en réputation d'habileté & d'adresse singulière dans le maniement du mous-

(4) Gretle de Villemarie, 18 sept. 1667, Information contre La

Frédière, 21 septem-

bre 1067.

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