BONNES MOEURS. LA
FRÉDIÈRE.
A mesure que le Roi faisait de nouveaux envois de colons, quelque désir qu'il eût de ne les composer que d'hommes honnêtes & religieux, il se trouvait parmi eux des libertins qui devaient être funeftes au pays; & il était difficile qu'il en fût autrement, puisqu'on y fit passer à la fois jusqu’à trois cents & même cinq cents hommes. C'était la judicieuse remarque de la Mère de l’Incarnation : « Il « eft vrai, dit-elle, qu’il vient ici beaucoup de monde de « France, & que le pays se peuple considérablement. Mais « parmi les honnêtes gens il en vient d’autres de l’un & « de l’autre sexe, qui causent beaucoup de scandales. II « aurait été bien plus avantageux à cette nouvelle Église « d’avoir peu d'habitants & de bons chrétiens, que d'en « avoir un si grand nombre qui nous causent tant de trou- « bles (1). » Déjà, en 1664, où la population s'était considérablement accrue à Québec & dans les environs, on ressentait les effets de ce trifte mélange. L'un des sauvages ayant fait les derniers outrages à une honnête femme de l'île d'Orléans, il fut saisi & condamné à être pendu. Mais les chefs de ces barbares firent observer dans leur défense, par Nicolas Marsolct, interprète, que la jeunesse Française n'en faisait pas moins; & comme cette allégation devait être malheureusement fondée, le Conseil souverain finit par absoudre le coupable (2).
Les troupes Françaises qui arrivèrent l'année suivante portèrent l'atteinte la plus funefte aux bonnes mœurs. Pour prévenir ce mal, il eût fallu choisir les soldats & les officiers, comme on l'avait fait autrefois pour Villemarie ; mais en envoyant le régiment de Carignan dans son entier, sans diftinétion d'hommes, on devait semer & on sema en effet l'ivraie parmi le bon grain. Quelques-uns des chefs militaires furent même un grand sujet de scandale, surtout dans la colonie de Montréal, qui ne comprit jamais mieux qu'alors l'immense & irréparable perte qu'elle avait faite par le renvoi de M. de Maisonneuve en France. Celui qui tint sa place dans le gouvernement donna en effet des
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exemples étranges d'injuftice, de dureté, & même de scélératesse, qui firent le plus hideux contrafte avec la conduite toujours irréprochable, douce, édifiante & chrétienne de son prédécesseur. Nous voulons parler ici, non de M. Zacharie du Puy, nommé pour remplacer momentanément M. de Maisonneuve avant l'arrivée des troupes, ni de M. de Lamothe, qui eut aussi le commandement à Villemarie, ni enfin de M. Pérot, qui ne vint que plus tard, mais du sieur de La Frédière, neveu de M. de Salières, & major du régiment de Carignan, qui, étant envoyé avec sa compagnie en garnison à Villemarie, y commanda aux habitants aussi bien qu'aux soldats, à cause de état de guerre où était alors le pays.
Cet homme, déjà disgracié au physique par la perte d'un œil, cachait sous cet extérieur repoussant une âme asservie aux passions les plus avilissantes, auxquelles il se faisait un jeu de sacrifier non-seulement sa conscience, mais encore sa réputation & son honneur. Nous avons raconté qu'au mois de juillet 1666 les habitants de Villemarie avaient reçu ordre de M. de Tracy de fournir chacun trois journées de travail, pour contribuer ainsi de leur part à la conftruction de redoutes, qui devaient fortifier le pays contre les Iroquois. L'un des colons, nommé Claude Jaudoin, charpentier, se présenta pour accomplir l'ordre intimé à tous; & après ses trois journées voulut se retirer, afin d'aller serrer du blé qui était encore sur sa terre & qui ne pouvait souffrir de retard. La Frédière s'y opposa, &, abusant de son autorité, le retint malgré lui, prétendant qu'il n’y avait pas à Villemarie de plus habile charpentier pour ces sortes d'ouvrages. Cette allégation était fausse; & quoique Jaudoin lui nommât plusieurs autres ouvriers plus capables que lui, & représentât que son blé serait perdu s'il n'allait le recueillir, La Frédière l'obligea de travailler à ces redoutes pendant dix-neuf jours, sans lui donner aucun salaire pour les seize journées de surplus, malgré la grande gêne de Jaudoin, qui lui