‹ Histoire de la colonie française en Canada [microforme]Chapitre 276 sur 392 · PLUSIEURS COLONS S'EF- FORCENT EN VAIN DE SÉPARER LES DEUX ASSASSINS · texte numérisé non relu

PLUSIEURS COLONS S'EF- FORCENT EN VAIN DE SÉPARER LES DEUX ASSASSINS

prétexte pour provoquer de Lormeau, lui dit en l'abordant : Lâche! pourquoi as-tu battu cet enfant? que ne t'attaques-tu à moi? L'autre répond : Läche toimême! n'avance point, retire-toi; & à l'inftant M. de Carion met l'épée à la main pour attaquer de Lormeau, qui, de son côté, tire aussi l'épée. Après s'être portés l'un à l'autre trois ou quatre coups, ils se saisirent corps à corps, & le sieur de Carion, prenant son épée par la lame, s'efforce de percer, avec la pointe, le sieur de Lormeau à l'eftomac. Pendant que celui-ci se débattait, sa perruque vint à tomber par terre, & cet incident fut cause que M. de Carion, prenant alors son épée par la poignée, se mit à frapper du pommeau sur la tête de l’autre assez rudement pour que le sang en sortit (1).

A ce spectacle, la femme du sieur de Lormeau, Marie Roger Lepage, toute saisie d'effroi & hors d'elle-même, court à la maison de M. de Béleftre, criant : Au meurtre! au meurtre! Monsieur de Béleftre, sortez. Celui-ci était à table avec Charles Le Moyne de Longueuil & un marchand de La Rochelle, nommé Bafton, qu'il avait invités à souper ce jour-là. Ils sortent à l'inftant tous trois, & voyant les deux champions, l'épée à la main, qui se tenaient toujours serrés l’un l'autre corps à corps, ils essayent de les séparér, mais sans pouvoir en venir à bout. De nouveaux efforts n'ayant pas plus de succès, M. de Béleftre, indigné d'une telle brutalité, leur dit en se retirant : Puisque vous refusez de vous séparer, {uez-vous donc si vous voulez. Un nommé Gilles, autrefois domeftique de M. de Carion, s'approche alors l'épée nue à la main & la fait brandir comme s'il eût voulu défendre son ancien maître, sans frapper pourtant de Lormeau. Mais M. de Morel, dont on a parlé, & qui était aussi accouru, tire pareillement l'épée, & passant ainsi autour du sieur de Carion & de l'autre, qui étaient toujours aux prises, il allonge un coup d'épée à de Lormeau, ce qui porte M. Le Moyne de Longueuil à lui dire avec autant de fermeté que d'indignation : Vous

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avez mauvaise grâce, Monsieur, de pointer ainsi un homme qui n'a point d'épée. À quoi Morel répondit : C’e/t qu'il a voulu maltraiter ce pauvre petit garcon & qu'il me dit des paroles injurieuses (1).

De Lormeau avait déjà été percé en trois endroits différents, spécialement au bras & à la main, & avait recu quantité de coups (2), lorsque deux Prètres du Séminaire, M. Dollier de Casson & M. Frémont, Curé de la paroisse, avertis par la rumeur déjà répandue dans le voisinage, accoururent pour les séparer (3). Chose étonnante, ce que n'avaient pu faire les inftances & même les efforts réunis de MM. Bafton, de Béleftre & de Lon 1eui, M. Dollier l'opéra heureusement par la sainte auduce de son zèle & par son intrépidité. L'expérience qu'il avait acquise autrefois dans le métier des armes, le caraétère sacerdotal dont il était revêtu, la vue même de son habit, enfin l'extérieur inposant de sa personne, calmèrent soudain la colère des deux champions & les obligèrent à remettre l'épée dans le fourreau. Grandet, qui avait beaucoup connu M. Dollier, fait sans doute allusion à cette rencontre, en disant dans la notice qu'il a composée de lui : « Sa charité l’a fait se jeter « à travers les épées nues de ceux qui se battaient, sans « crainte d'en être percé, pour les séparer. » Ce qu'il ajoute peut expliquer le succès qu'il obtint dans cette occasion. » Il s'était acquis dans tout le Canada une eftime « générale & un crédit universel par un abord préve- « nant, par des manières honnêtes & polies, & par une « conversation facile & pleine de bonté, soutenue par un « air de qualité, un port & une dignité qui, sans fard & « sans aflectation, lui conciliaient les cœurs & lui don- «naient une autorité imposante de laquelle on ne pouvait « se défendre (4). » Nous pouvons remarquer encore que la force physique dont il était doué dut entrer pour quelque chose dans la facilité qu’il eut à séparer les deux assaillants. Car Crandet rapporte que, lorsque M. Dollier était chez les Algonquins & que quelqu'un d'eux venait auprès

marie. Dépositions de M. de Longueuil, de M. Bafton, de M, de Béleftre.

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