‹ Histoire de la colonie française en Canada [microforme]Chapitre 275 sur 392 · QUI FONT LE COM- MERCE DES BOISSCNS AUX SAUVAGES · texte numérisé non relu

QUI FONT LE COM- MERCE DES BOISSCNS AUX SAUVAGES

griefs à M. de Tracy, qui, en qualité de chef de l'armée, ordonna au sieur de La Frédière de repasser en France. C'était la peine la plus douce qu'on püt lui infliger; & toutefois M. de Salières, à qui peut-être on n'osa pas faire le détail des excès de son neveu, s'en plaignit à M. Talon comme d'une mesure excessive. Pour en montrer l'équité, M. Talon ordonna, le 1° septembre 1667, au Juge des seigneurs de Montréal, d'informer sur les faits qui lui seraient exposés par le procureur fiscal ou par les habitants de Villemarie, qui se portaient pour partie contre le sieur de La Frédière (1), & de lui en envoyer des informations en bonne forme. C'eft ce que fit M. d'Aiïllebouft les 16, 17, 18 & 21 septembre de cette année, où Jean Baudoin, Mathurin Mañtra, demeurant l'un & l'autre à la maison de Sainte-Marie, André Demers, Claude Jaudoin, Anne Thomasse sa femme, à Marie-Anne Hardye, femme de Pierre Malct, se présentèrent successivement dans la salle de juftice & firent leur déclaration. Toutes ces pièces furent expédiées à M. Talon, &, en outre, on en déposa au greffe de Villemarie des copies authentiques, qui nous ont fourni les détails scandaleux que nous venons de rapporter. La Frédière repassa en France; nous ignorons quelles furent les suites de cette procédure; mais nous ne craignons pas d'assurer que, si le Roi eût été informé d'une conduite si contraire à l'ordre, à la juftice & à la vertu, il aurait dégradé des armes cet indigne commandant, & lui aurait fait faire son procès en toute rigueur de juftice.

Les exemples scandaleux de La Frédière, & notamment son trafic illicite avec les sauvages, trouvèrent un trop grand nombre d'imitateurs parmi les officiers des troupes, & eurent pour toute la colonie les plus triftes résultats. Ces militaires, devenus trafiqueurs, songeant avant tout à leurs intérêts privés, semblèrent, au lieu de concourir à l'établissement du pays, n'y être venus que pour conspirer sa ruine par leur commerce avec les sauvages, à qui ils donnaient des liqueurs fortes en échange

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de leurs pelleteries. Ils occasionnèrent dans la colonie d'horribles désordres de la part de ces barbares, & les choses allèrent même si loin, que plusieurs habitants des Trois-Rivières, du cap de la Madeleine, de Champlain, crurent devoir en informer le Conseil de Québec. Ils se plaignirent de ce que, malgré les défenses tant de fois réitérées, on voyait des gens de guerre traiter des boissons enivrantes aux sauvages, & en si grande quantité, qu'à Villemarie, aux Trois-Rivières, à Champlain, au cap de la Madeleine, à Batiscan, à Sainte-Anne, on rencontrait de ces derniers perpétuellement ivres, se livrant aux désordres les plus monftrueux que pouvait produire l'ivresse dans ces barbares. Ils ajoutèrent que ces gens de guerre, non contents de traiter avec les sauvages dans les habitations, les suivaient à la chasse sous divers prétextes, d'où il arrivait que, par leurs ivrogneries continuelles, les sauvages étaient tellement détournés de cet exercice, qu'ils ne rapportaient pas le demi-quart des pelleteries qu'on eût pu espérer d'eux sans cela. Qu'enfin ceux des colons qui avaient fait de grands prêts aux sauvages en les fournissant, à crédit, de hardes, de vivres, d'armes, de poudre, de plomb & d'autres choses pour les mettre en état d'aller à la chasse, se voyaient ainsi privés des pelleteries auxquelles ils avaient un droit rigoureux (r): ce qui les réduisait à une extrême misère. « Il faudrait, dit M. Dollier, « parlant avec douleur de ces abus, il faudrait que la « subftance du pays servit pour l'établissement du pays. « Mais après trois ans une partie des troupes, ayant quitté « le Canada, retourna en France chargée de pelleteries. « M. de Maisonneuve ne fit pas cela : il ne chercha jamais « ce lucre sordide. C'eft que ces messieurs ont été moins « touchés de l'établissement du pays que ne l'était M. de « Maisonneuve; & si cela continuait, ce scrait la ruine du « Canada. Il eft impossible qu'il subsifte, si les particuliers « n'ont pas de quoi acheter des outils, du linge, des « étoffes dans ce pays où le blé n’a aucune valeur. Si les « colons n'ont rien, ils ne peuvent de rien produire

(1) Greffe de Villemarie, Archives judiciaires, dernier février

QG) Hift, du Montréal, par M. Dollicr, de 1667 à 1668, etc,

DES SOLDATS MASSA= CRENT CRUELLEMENT DES SAUVAGES POUR AVOIR LEURS PELLE- TERIES,

(2) Voyage de M. de Galinée.

de l’Incarnation. Lettre 83, oétobre 1669, p. 645.

(4) Greffe de Villemarie, 6 juill, 16C9.

« quelque chose : ils sont misérables. On a plus besoin « ici de bourses pleines que de bourses vides, & cette « cupidité de la part des officiers eft cause que le pays eft « sans armes; Car les colons, n'ayant plus de pelleteries « comme autrefois, ont vendu leurs armes pour avoir « de quoi se couvrir : en sorte que tout peut devenir « la proie des Iroquois, s'ils veulent recommencer la « guerre (1). »

Mais un autre effet très-funefte, ce fut que plusieurs soldats imitèrent l'exemple de leurs officiers, & que même quelques-uns, par les aétes de scélératesse auxquels les porta l’amour du caftor, mirent la colonie à deux doigts de sa perte. Nous avons parlé du meurtre du capitaine Sonnontouan qui émut étrangement toutes les nations Iroquoises, & faillit rallumer partout le feu de la guerre; & ce crime fut commis, non par des habitants, mais par trois soldats des troupes en garnison à Villemarie (2). Pareillement l’horrible massacre des six sauvages d'Onneiout eut pour auteurs trois scélérats venus comme soldats dans les troupes, & qui avaient quitté depuis peu le régiment de Carignan pour s'établir (*). Aussi, la Mère de l'Incarnation, dans une lettre écrite le mois d'octobre suivant, ne craint pas de dire, à cause de l'horreur qu'excitèrent partout ces scandales inouïs jusqu'alors dans la colonie : « L'on « n'avait point encore vu, par le passé, des Français com- « mettre de semblables crimes (3). » À ces exemples de cruauté, nous pouvons joindre celui que donna à toute la colonie un individu qui se rendit célèbre par son audace

(*) Du moins lisons-nous, dans les pièces du procès, que celui qui fit menacer les deux autres de révéler leur crime, chaggea de cette commission érois de ses camarades, expression qui, sèlon usage d'alors, semble indiquer des soldats. Aussi voyons-nous que, dans l'enquête faite le lendemain, 6 juillet 1669, par le Juge des seigneurs de Montréal, un soldat de la Compagnie de La Motte attefta que l’assassin, fruftré des pelleteries par les deux autres, lui avait déclaré à lui-même le meurtre commis (4).

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autant que par ses forfaits. Cet homme ayant été mis dix ou douze fois en prison, tant à Québec qu'à! Villemarie, s'évada toujours, rompant ses liens & ses fers comme si c'eût été de l'étoupe; il s'échappa même des mains de six ou sept hommes dont il emporta les mousquets en les menaçant de les tuer s'ils osaient approcher de lui. Il alla, dit-on, chez les Flamands avec un autre scélérat & une femme Française, & il pourra bien, ajoute M. Dollier, être le chef de nos bandits (1), c'eft-à-dire, des coureurs de bois dont nous parlerons ailleurs.

Il eft bon de remarquer que si les premiers exemples d'homicide commis à Villemarie furent donnés aux colons par des soldats engagés dans les troupes ou qui venaient d'en sortir, le premier exemple d'attaque à main armée & de rencontre avec meurtre entre Français, eut pour auteur des officiers de ces mêmes troupes, au grand scandale de la colonie, qui, par le passé, avait vu dans ces chefs militaires autant de modèles de modération & de vertu. Parmi les officiers en garnison à Villemarie, un lieutenant de la Compagnie de La Motte, M. de Carion, &un enseigne dans la même Compagnie, M. de Morel, déjà nommés l'un & l'autre, avaient conçu de fortes animosités contre un enseigne de la Compagnie de M. du Gué, nommé de Lormeau, à qui l'on disait de plus que la femme de M. de Carion & M. de Morel avaient tendu plusieurs fois des piéges (2). Quoi qu'il en soit, le jour de la Pentecôte 1671, le soir, après les Vêpres & avant le Salut, dont on venait de sonner le premier coup (3), le sieur de Lormeau, après s'être promené avec sa femme vers le lieu appelé /a Commune, passa devant la clôture du Séminaire, se rendant apparemment de là à son logis. Comme il arrivait près de la maison de M. Charles Le Moyne de Longueuil, son voisin, il vit venir M. de Carion à sa rencontre, ce qui l'engagea à s'avancer vers lui. Ils étaient l'un & l’autre vers la maison de M. Migeon de Branssat, lorsque M. de Carion qui, selon toutes les apparences, cherchait quelque

G@) Hift. du Montréal, par M. Dollier, de 1661 à 1662,

EXEMPLES DE MEURTRES ENTRE FRANÇAIS DON- NÉS AUX COLONS PAR DES OFFICIERS DES TROUPES,

(2) Gretle de Villemarie, mai 1671. Requête de de Lormeau à M. d'Aillebouft.

(3) Zbid., déposition -

du nommé Tambour,

(1) Greffe de Villemarie, Dépositions de Basset, greffier, & de Micheleau, serviteur de M. Migcon.

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