‹ Histoire de la colonie française en Canada [microforme]Chapitre 320 sur 392 · KOUI · texte numérisé non relu

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à Québec, plutôt que de mourir de faim à Paris (1). Mais comme la charge de Gouverneur général ne devait lui rapporter que trois mille livres d'appointements, il était à craindre qu'il ne vit dans cette place & dans l'autorité qui lui était confiée, qu'un moyen de rétablir sa fortune; non pas toutefois en se livrant lui-même au trafic, mais en favorisant ceux des induftriels qui consentiraient à lui donner part dans leurs bénéfices. En arrivant en Canada, il trouva que M. Perrot, gouverneur de Montréal, avait déjà formé dans l'île de son nom un établissement de commerce, qui, par sa position avancée, le mettait à même de recevoir de première main, par M. de Brucy son commis, toutes les fourrures des sauvages qui descendaient dans la colonie par le fleuve Saint-Laurent & par la rivière des Outaouas; & on soupçonna M. de Frontenac d'avoir voulu, par la coniftruétion de son Fort au lac Ontario, se former à lui-même un établissement plus avancé dans les terres & plus considérable encore, & le faire valoir par le moyen de M. La Salle, qui entra d'abord dans ses intérêts.

Ileft vrai que, pour le disculper de ce blâme, on a supposé que par la conftruétion de ce Fort il avait voulu se préparer à la guerre contre les Iroquois, qu'il regardait alors comme inévitable (2), ou du moins les tenir en respect pour les disposer à une paix sincère & qui fût de durée (3). Mais, en alléguant ces motifs, on oublie que depuis le licenciement d'une partie des troupes en Canada & le retour de l'autre en France, M. de Frontenac n'aurait eu aucun moyen pour garder ce poite avancé; & que dans ces circonftances la conftruétion d'un Fort, si éloigné des habitations françaises, n'aurait pu lui donner aucun avantage dans une déclaration de guerre avec les Iroquois, puisqu'il était dans l'impossibilité absolue d'y tenir garnison. M. de Frontenac l'avait bien compris lui-même; & se voyant sans soldats, à son arrivée dans le pays, il écrivit à Colbert, le 2 novembre 1672, pour demander qu'on envoyât quelques troupes, si l’on voulait contenir

(1) Mémoires complets du duc de Saint- Simon, Paris, 1N20, Tome Il, p. 298-299; t V,p. 256,

Il,

LA CRAINTE DE LA GUERRE NE FUT POINT LE MOTIF DE L'ÉTA- BLISSEMENT DE KATA- RAKOUL,

(2) Mémoire présenté au Roi, /bid.

(3) Nouveau voyage du baron Lahoutan,

ti, p. 32

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marine. Regiftre des dépêches & autres expéditions, 1673, infolio. Lettre du 13 juin 1673, fol. 26.

| LE COMMERCE PRIVÉ FUT ji) LE MOTIF DE L'ÉTA- BLISSEMENT DE KATA- RAKOUI.

| (2) Archives de la marine. Lettre de M.

de Frontenac à Colbert, 2 nov. 1672.

les Iroquois. Mais la réponse fut négative & ne lui laissa même aucune espérance pour l'avenir : « Vous ne devez « pas vous attendre, lui répondit ce miniitre, que Sa Ma- « jefté puisse vous envoyer des troupes d'ici, vu qu'elle « n'a pas jugé que,cela fût nécessaire, & qu'elle désire « que vous exécutiez ponctuellement ce qui eft contenu « dans votre inftruétion, pour aguerrir les habitants en « les formant en compagnies & leur faisant faire l'exer- « cice le plus souvent qu'il se pourra, afin de vous en « servir dans toutes les occasions où vous pourrez en « avoir besoin (1). »

Au refte, le vrai motif de la conftruétion de ce Fort, avoué par M. de Frontenac lui-même dans sa dépèche à Colbert, était surtout le commerce des fourrures & l’espérance d'augmenter par là & de fortifier la Mission formée par le Séminaire de Villemarie à Kenté, qu'il savait être très-agréable à ce miniftre, & où d’abord il semblait avoir dessein de l'établir. « M. de Courcelles vous parlera, écri- € vait-il, d'un poite qu'il avait projeté sur le lac Ontario, « qu'il croit être de la dernière nécessité, pour empêcher « les Iroquois de porter aux Hollandais les pelleteries « qu'ils vont chercher chez les Outaouas, & les obliger de « nous les apporter, comme il ef jufte : puisqu'ils viennent « faire leurs chasses sur nos terres. Cet établissement « appuierait même la Mission que Messieurs de Mon- « tréal ont déjà à Kenté; & je vous supplie d’être persuadé « que je n'épargnerai ni mes soins, ni mes peines, ni ma « vie même, s'il eft nécessaire, pour essayer de faire « quelque chose qui puisse vous plaire (2). » Le motif de la conftruction de ce Fort fut donc l'établissement d'un comptoir de commerce avec les sauvages; & quoique ce comptoir pôt tourner au bien de la colonie française considérée en général, il devait être nuisible à presque tous les colons. privés par là des pelleteries qui seraient portées à ce Fort, & n être réellement avantageux qu’à ceux qui en seraient les propriétaires, c'eft-à-dire au sieur La

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Salle, à qui M, de Frontenac le fit donner, comme nous le raconterons bientôt.

L'empressement qu'il fit paraître pour conftruire ce Fort, avant même d'avoir consulté le miniftre, peut donner à penser qu'il ne mit tant de diligence que parce qu'il craignait que le Gouvernement ne fût pas favorable à son dessein : sachant bien qu'on n'était pas en état de tenir garnison dans ce lieu éloigné, ni d'y envoyer des Français pour y former une colonie. Il faut remarquer, en effet, que par le départ des derniers vaisseaux de cette année, au mois de novembre 1672, il annonça à Colbert qu'il irait former cet établissement dès le printemps, c'’eft-à-dire avant le retour des vaisseaux de France, & par conséquent avant que la réponse du miniftre eût pu lui parvenir. « Je « tâcherai, lui disait-il, d'aller le printemps prochain sur « les lieux, pour en mieux connaître l'assiette & l'impor- « tance, & voir si, nonobftant la faiblesse où nous sommes, « on n'y pourrait point commencer quelque établisse- « ment(1). » S'il eût écrit à la Cour pour la consulter sur ce projet avant de l'entreprendre, on ne peut pas douter que Colbert & le Roi lui-même n’en eussent empêché l'exécution, comme devant être nuisible à la colonie (2). En effet, après la conftruétion de ce Fort, le miniftre lui répondit en ces termes, de la part du Roi, le 17 mai 1674 : « L'inten- « tion de Sa Majefté n'eft pas que vous fassiez de grands « voyages en remontant le fleuve Saint-Laurent, ni même « qu'à l'avenir les habitants s'étendent autant qu'ils -ont « fait par le passé. Au contraire, elle veut que vous tra- « vailliez incessamment, & pendant tout le temps que « vous demeurerez en ce pays-là, à les resserrer, à les « assembler, pour composer & pour former des villes & « des villages, & leur donner plus de facilité pour se bien « défendre. En sorte que, quand même l'état des affaires « de l'Europe serait changé par une bonne & avantageuse « paix à la gloire & à la satisfation de Sa Majefté, elle « eftime beaucoup plus utile à son service de vous appli-

M. DE FRONTENAC EXÉ- CUTE SON DESSEIN AVANT QUE LA COUR AIT PU LUI FAIRE PARVENIR SA RÉPONSE,

(1) Archives de la marine. Lettre de M.

de Frontenac à Colbert, du 2 novembre

(2) Archives de la marine. Lettre du Roi à M. de Frontenac, 22 avril 1675, fol, 16.

(1) Archives de la

marine, Regiftre des dépêches, 17 mai 1674. fol. 26.

DE FRONTENAC OR- DONNE AUX ZOLONS DES CORVÉES INJUSTES ET LEUR DÉGUISE D'ABORD SON DES- SEIN,

« quer à bien faire défricher & bien habiter les endroits « les plus fertiles, les plus proches de la mer & de la com- « munication avec la France; & non pas de pousser au « loin des découvertes au dedans des terres, dans des « pays si éloignés, qu'ils ne peuvent pas être habités ni « possédés par des Français (1). »

M. de Frontenac ayant donc résolu de conftruire ce Fort avant le retour des vaisseaux, & dès que la fonte des glaces aurait rendu navigable le fleuve Saint-Laurent, s'occupa sans délai des moyens qu'il aurait à prendre pour exécuter son dessein. Il se voyait sans troupes, sans argent, sans munitions, sans canots, dans un pays dont il ne connaissait presque pas encore la situation, ni le caractère de ceux qui l'habitaient. Pour se procurer les hommes & les bras nécessaires, il dissimula d’abord son dessein aux Canadiens, & leur donna seulement à entendre qu'au printemps il irait parcourir toute l'étendue de son gouvernement, pour connaître le pays, se faire voir aux sauvages, & les assurer de la protection du Roi, pourvu qu'ils gardassent la paix avec nous. M. de Courcelles, pour ne pas s'exposer aux insultes des Iroquois, n'avait entrepris le même voyage qu'avec une escorte de cinquante-six personnes : M. de Frontenac allégua cet exemple & ordonna aux habitants de Québec, des Trois-Rivières, de Villemarie & d'autres lieux, de lui fournir, à leurs propres frais, un certain nombre d'hommes qui l’accompagnassent & des canots, tant pour conduire son escorte que pour transporter tous les objets qui lui étaient nécessaires, & invita aussi à l'accompagner dans ce voyage les officiers établis dans le pays. Pour légitimer ces corvées extraordinaires, qui auraient pu exciter de juftes murmures, il fit entendre qu'il voulait aller avec cette suite nombreuse, afin de faire paraître aux yeux des sauvages quelques marques de la puissance du Gouverneur, & de les contenir plus aisément par la crainte; & sous ce même prétexte, sachant que M. de Courcelles était allé dans leur pays en bateau plat,

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malgré les rapides & les courants, il fit conitruire deux bateaux semblables, qui pouvaient porter chacun seize hommes & beaucoup de vivres, & les arma même de quelques pièces de canon, après les avoir fait peindre l'un & l'autre, ce qui était encore nouveau dans le

pays.

Mais comme il était à craindre que les Iroquois, instruits de ces préparatifs, n'en prissent quelque alarme, il écrivit de Québec à M. La Salle, qui demeurait à Villemarie, de partir de là aussitôt que la navigation serait ouverte, & d'alicr à Onnontagué, rendez-vous ordinaire de toutes les nations Iroquoises, pour les avertir que son dessein était simplement de visiter la Mission & l'établissement des Prêtres de Saint-Sulpice à Kenté. Il ajoutait qu'il les invitât à envoyer dans ce lieu des députés de chaque nation, afin que le Gouverneur général leur confirmät, de la part du Roi de France, tout ce qui leur avait été promis par les Gouverneurs précédents; & qu'il püt recevoir d'eux, par leurs députés, de nouvelles marques de soumission & d'obéissance. Il lui marquait encore qu'il pourrait aller chez les quatre autres nations Iroquoises pour leur donner les mêmes assurances, s’il le jugeait à propos; & en exécution de ces ordres, La Salle, dès le commencement du mois de mai, partit de Villemarie.

Le fleuve Saint-Laurent étant donc devenu navigable, M. de Frontenac envoya d’abord de Québec à Villemarie les munitions de guerre, avec les autres choses nécessaires à son dessein. Il partit lui-même le 3 du mois de juin, accompagné d'une partie de la garnison du château Saint- Louis, de ses gardes & de quelques volontaires, après avoir donné ordre à M. Prévoft, major de la place, de le suivre avec toutes les brigades des habitants des côtes & des lieux circonvoisins, de manière à être rendus à Villemarie le 24 du même mois. Chemin faisant, il visita les

DE FRONTENAC EN- VOIE LA SALLE AUX IROQUOIS, ET LEUR FAIT DIRE QU'IL VA VISITER LA MISSION DE KENTÉ.

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