M, DE FRONTENAC MALTRAITE M, DUREE
peine à croire, si M. d'Urfé n'en avait exposé lui-même Île détail dans un mémoire adressé à Colbert, qui le lui avait demandé, « L'esprit de M. de Frontenac, dit-il, était extré-
mement aigri contre M. l'abbé de Fénelon. Il l'avait exilé de Québec, fait renvoyer du Séminaire de Montréal, & décrié dans tout le pays, le faisant passer, par ses discours & par ses lettres, pour un homme de cabale, de sédition & de monopole. Enfin, il l'avait réduit à une extrémité si grande, qu'à peine M. de Fénelon pouvaitil trouver un seul habitant dans toute l'île qui voulût lui donner le couvert, attendu l'animosité de M. de Frontenac contre lui. Comme M. l'abbé de Fénelon cit mon proche parent, & le seul que j'eusse dans le pays, j'avais tous les sujets du monde de croire que M. de Frontenac ne trouverait pas mauvais que je le secourusse dans l'état de désolation où ilétait. Je m'y trouvais engagé, non-seulement par les liens de la nature & du sang, mais encore par une liaison de grâce, plus sainte & plus forte, qui nous avait associés aux mêmes emplois & fait presque travailler ensemble, soit dans nos Missions aux Iroquois, soit au Séminaire de Villemarie. Il n'y avait personne qui ne fût persuadé dans le pays que je ne pouvais me dispenser d'agir de la sorte; M. le comte de Frontenac lui-même ne désavouera point qu'il ne me l'ait témoigné plusieurs fois. Néanmoins, soit que ce qu'il m'en avait dit ne fût que par compliment, soit que depuis ce temps-là il ait eu de nouvelles vues pour parler d'une autre sorte, il a voulu me faire un crime des devoirs que la piété & la charité m'engageaient à rendre à un parent abandonné; & il en a pris sujet de me traiter d’une manière qui a surpris tous ceux qui en ont connu le détail. La première occasion, où il me fit paraître son ressentiment, dès le commencement de cette querelle, fut dans une visite que je crus devoir lui
, faire pour tächer de calmer son esprit contre M. l'abbé
de Fénclon. Comme je savais que ce grand feu n'avait été excité que par de faux rapports, je nr'imagiñais qu'il
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D'URFÉ MENACÉ DE LA PRISON ; SES DEUX CONDUCTEURS EMPRle SONNÉS
aurait peut-être en moi quelque confiance; & qu'en lui parlant avec ouverture de cœur & sincérité, pour lui expliquer la vérité des faits dont il se plaignait, je pourrais gagner quelque chose sur son esprit & l'adoucir.
« Dans cette croyance, j'entrepris de descendre à Québec avec deux hommes pour m'y conduire en canot, & y étant arrivé, j'allai chez M. le comte de Frontenac pour lui rendre mes devoirs & lui présenter une lettre dont M. l'abbé de Fénelon m'avait chargé. Mais après qu'il en eut fait la leéture, je fus fort surpris de l'entendre me dire froidement que, s'il n'avait pour moi quelque considération, il me ferait arrêter prisonnier, pour lui avoir apporté cette lettre, & ferait arrêter aussi les deux garçons qui m'avaient servi dans ce voyage. J'avoue que je fus fort étonné de ce compliment auquel j étais loin de m'attendre; je ne fis néanmoins paraître aucune émotion, & me tenant toujours dans les bornes de la modération que je devais, je me contentai de lui dire qu'à la vérité il pouvait nous arrêter, s'il le voulait, mais que pour moi, je ne me reconnaissais point coupable de quoi que ce fût, ne pouvant m'imaginer de l'être, pour avoir rendu une lettre dont on ne m'avait point fait voir le contenu; & que, quant à mes deux garçons, je ne voyais point qu'ils eussent fait d'autre crime que de m'avoir conduit & servi dans ce voyage. Sur quoi il se contenta de me dire que, s'il ne les faisait pas arrêter sur l'heure, je lui en devais l'obligation; mais qu'il voulait que je lui en répondisse jusqu'à ce qu'ils fussent remontés à Montréal; & ils n'y furent pas plus tôt arrivés qu'on les arrèta par son ordre. Cet affront m'a été très-sensible, puisqu'après les plaintes que ces garçons ont faites partout, d'avoir été traités de la sorte à mon sujet, & qu'après la connaissance publique que la seule cause de ce châtiment était de m'avoir rendu service, je me vis réduit à la nécessité de ne pouvoir presque plus trouver de valets dans le pays : per-
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