‹ Histoire de la colonie française in CanadaChapitre 310 sur 428 · GUERRE. MORT DE M. LEMAITRE · texte numérisé non relu

GUERRE. MORT DE M. LEMAITRE

donner ses ordres aux ouvriers qui y étaient employés. Là il entra dans un champ avec quatorze ou quinze travailleurs qui devaient y tourner du blé mouillé, & qui se mirent, chacun de son côté, à Touvrage, sans prendre avec eux leurs armes, qu'imprudemment ils avaient déposées en plusieurs endroits; d'autant plus blâmables en cette négligence qu'ils avaient eux-mêmes dit à M. Lemaître, quelques moments auparavant, qu'assurément il y avait des ennemis cachés tout auprès, à cause de quelque indice qu'ils avaient cru remarquer de leur présence. Pendant qu'ils travaillaient de la sorte, M. Lemaître, qui s'était porté en sentinelle, regardait de côté & d'autre dans les buissons, pour "s'assurer s'il n'y avait pas quelque Iroquois caché; & enfin, en recherchant de la sorte, il s'avança, sans y penser, presque dans une embuscade d'Iroquois. Il récitait alors les petites Heures de la décollation de saint Jean-Baptifte, & obligé de tenir fréquemment la vue sur son Bréviaire, il ne vit les ennemis que lorsque, après s'être approchés à petit bruit, ils sortirent tous du bois, & commencèrent à l'entourer pour le prendre vivant (i). Il paraît que, le voyant venir vers eux & se (i)LaSœurMorm. croyant découverts par lui, ils se levèrent tout à coup, & en poussant leur huée ordinaire se mirent à courir aussi sur les travailleurs. M. Lemaître, au lieu de prendre la fuite pour pourvoir à sa propre sûreté, résolut à l'inftant de leur couper le passage, s'il le pouvait, afin que ses hommes eussent le temps d'aller prendre leurs armes. Dans ce dessein, il se jette entre ses gens & les Iroquois, &^ prenant un coutelas, il s'en couvre comme d'un espadon, en criant aux travailleurs d'avoir bon courage & de courir aux armes pour garantir leur vie. Il s'était ainsi armé de ce coutelas, non dans le dessein de blesser aucun des ennemis, mais pour les intimider par la crainte, les empêcher de le prendre vivant, & donner ainsi aux ouvriers la facilité de saisir leurs armes & de se retirer en bon ordre à la maison de Saint-Gabriel. Les Iroquois, voyant que par ce moyen il leur fermait le passage & les

(0 Hift. du Mont- empêchait de prendre aucun des travailleurs, le tuèrent de réai,par M. Doiiierde dépit à coups d'arquebuse (i). Cependant, tout percé qu'il était, il eut encore le courage de courir à ses travailleurs, en les avertissant de se retirer ; & aussitôt il tomba mort (2).

Casson, i6ûoà 1661.

(2) Marie de l'Incarnation, p. 562.

Page 1