‹ Histoire de la colonie française in CanadaChapitre 323 sur 428 · RÉSERVE DE LA GRANDI · texte numérisé non relu

RÉSERVE DE LA GRANDI

COMPAGNIE Sl'R VIL- LEMARIE.

sur Villemarie la même autorité dont ceux-ci jouissaient dans toutes les places de leurs gouvernements ; en quoi il semble qu'il s'exagérait à lui-même ses prérogatives. Les cent Associés propriétaires de la Nouvelle-France avaient bien déclaré, par leurs lettres de concession de l'île de Montréal, que les sentences des juges de cette île pourraient être revues par la Cour supérieure, qui serait établie à Québec ou ailleurs, mais sans réserver aucune autorité au Gouverneur général sur celui de Villemarie; & le Roi lui-même n'avait fait aucune réserve de cette espèce, alors que le Canada appartenait encore à une Compagnie de marchands. On a vu que, par ses lettres, il avait donné pouvoir aux Associés de Montréal de nommer le Gouverneur de cette île, d'y faire des fortifications, d"y ériger un corps de ville, d'y porter des vivres & des munitions, sans qu'ils fussent tenus de mouiller l'ancre en aucun lieu, & qu'il avait expressément ordonné qu'on laissât à la Compagnie & au Gouverneur de Montréal une liberté entière dans la conduite, l'augmentation & la défense de leur colonie. Aussi ne vovons-nous pas que les Gouverneurs généraux eussent entrepris de disposer des hommes de Villemarie; & si M. de Lauson, en i653, s'efforça un inftant de retenir la recrue des cent hommes, M. de Maisonneuve ne manqua pas de lui remontrer Tinjuftice de sa prétention, ces hommes ayant été levés non aux dépens de la grande Compagnie, mais aux frais de celle de Montréal. Pareillement nous ne voyons pas que les Gouverneurs généraux eussent prétendu exercer aucune autorité dans le Fort de Villemarie : ce Fort , que les Associés de Montréal avaient conftruit & muni d'artillerie, sans que la grande Compagnie ni le Roi y eussent contribué en rien, étant leur propriété particulière aussi bien que l'île de Montréal.

HONNEURS QUE M. d'ar- Cepcudant , au printemps de iôSq, M. d'Argenson,

GENsoN EXIGE A VIL- jj^rlvé dcpuls molns d'un an en Canada , monta à Villemarie, & s'attendit à y être reçu avec les mêmes honneurs

LEMARIE.

M. d'argenson a villemariè. lôSg ET suiv. 459

qu'on rendait en France aux Gouverneurs généraux. A leur entrée dans quelque forteresse de leur gouvernement, on leur présentait les clefs de la place, & on leur demandait le mot d'ordre. Comme jusqu'alors on n'en avait pas usé de la sorte à Villemarie, M. de Maisonneuve se contenta de le recevoir avec politesse, sans lui rendre ces honneurs : ce qui choqua beaucoup M. d'Argenson, qui lui en fit des reproches & commanda même qu'on lui apportât les clefs du Fort. Quelque délicate & difficile que fût la circonstance, M. de Maisonneuve ne laissa pas de faire paraître sa prudence & son habileté. Simple délégué de la Compagnie de Montréal , maîtresse & propriétaire du Fort & de l'île, il ne voulait pas faire des ades de soumission qui eussent pu la mettre dans la dépendance des Cent Associés, dont M. d'Argenson était le représentant en Canada, ni fournir un prétexte aux Gouverneurs généraux pour s'arroger le droit de disposer des hommes & des munitions de "N^illemarie en faveur de Québec, réduit alors à une grande détresse. Il ne devait pas non plus manquer de respect au Gouverneur général, qui, bien que mandataire des Cent Associés, était revêtu dans sa charge, aussi bien que lui dans la sienne, de l'autorité du Roi, seigneur suzerain de tout le pays. Il jugea donc que, sans refuser absolument à M. d'Argenson ce qu'il exigeait, il était de son devoir d'y mettre des re{tricT:ions, qui fussent comme une proteltation honnête contre un empiétement qu'il aurait été censé avoir approuvé, s'il s'y fût prêté tout d'abord. Dans cette vue, il fit quelque difficulté avant de lui envoyer les clefs du Fort ; 8: quant au mot d'ordre, il ne le prit que le troisième jour, & envoya même son Major pour le recevoir.

Sous cette impression pénible, M. d'Argenson, dans tableaude villemarie

une lettre aux siens, fit un assez trifte portrait de la colonie de 'Villemarie. Après s'être plaint de la manière dont il y avait été reçu, « il faut, ajoute-t-il, que je vous entre- « tienne de Montréal, place qui fait tant de bruit 8: qui « eff si peu de chose. J'en parle comme savant; j'y ai été

PAR M. D ARGENSOS.

ce printemps, & je puis vous assurer que, si j'étais peintre, je l'aurais bientôt dessinée. Montréal eft une île assez difficile à aborder, même en chaloupe, à cause des grands courants du fleuve Saint-Laurent, qui se rencontrent à son abord, & particulièrement à une demilieue au-dessous. Il y a un Fort où les chaloupes abordent, & qui tombe en ruines. On a commencé une redoute & fait un moulin sur une petite éminence fort avantageuse pour la défense de l'habitation. Il y a environ quarante maisons, presque toutes à la vue les unes des autres, & en cela bien situées, parce qu'elles se défendent en partie; cinquante chefs de famille, & d hommes en tout cent soixante. Enfin il n'y a que deux cents arpents de terres défrichées , appartenant à messieurs de la Compagnie, dont la moitié eÛ affectée à l'hôpital, si bien que ce n'eft plus que cent arpents qui leur reftent, dont la jouissance n'est pas entière à eux, ces arpents ayant été défrichés par des particuliers , auxquels on a attribué la jouissance du travail qu'ils feraient, jusqu'à ce que ces messieurs de la Compagnie de Montréal leur eussent rendu autant de travail sur les concessions propres aux habitants (*) (i). » Pour bien (0 Empi(.;s du vi- apprécier ce témoignage, il faut se rappeler que M. d'Arcomte d'Argenson. genson écrivait avant l'arrivée de la recrue des cent neuf

Lettre du 4 mars !D?Q, '-'

fol. 72, 73. ' personnes conduites par les prêtres du séminaire, & avant

l'établissement des maisons fortifiées de Saint-Gabriel & de Sainte-Marie, dans un temps enfin où les colons avaient été contraints d'abandonner leurs champs, trop exposés alors aux embuscades des Iroquois.

(*) Ces observations de M. d'Argenson manquent d'exactitude, parce que sans doute le court séjour qu'il tità Villemarie ne lui permit pas de s'informer des choses plus à fond. En 1655, M. de Maisonneuve permit à tous les habitants, non pas de prendre, sur ces deux cents^arpents, des terres déjà défrichées, mais bien de défricher, sur (2) Voyez ce qui a le refte du Domaine des seigneurs, telle quantité de terres qu'ils vouété dit plus haut, an- draient, soit de celles où le bois était encore debout, soit de celles où née i655. il était simplement abattu & mm débité (2).

M. D ARGKNSON A QUKBKC. ibDg ET SUIV. 401

Il lit aussi des plaintes sur xM. d'Aillebouft; 8c ces plaintes de m. d'arplaintes pourraient donner à penser qu'en succédant à ^enson sir m. dmlcelui-ci, il ne se tint pas assez en garde contre les préventions que quelques-uns conçoivent à Tégard de ceux qui les ont précédés immédiatement dans les mêmes emplois, & qui ont eu Tapprohation publique. Il trouva mauvais que M. d'Ailleboult; Tannée qu'il occupa par intérim la place de Gouverneur général, n'eût pas pris le titre de son lieutenant^ & se fût attribué les appointements attachés à la charge de Gouverneur (i). Les trois années du (i; Emplois du vîgouvernement de M. d'Argenson ne devaient commencer, !:°'""^ , t''^J^"^°"'

,^ , . . Lettre a M. de Fan-

d après les termes formels de sa commission royale, qu'à camp, 5 sept. i658,

dater du jour où il arriverait à Québec; on ne voit donc '"°'- 4^.

pas pourquoi M. d'Aillebouft, ancien Gouverneur général,

aurait dû prendre le titre de son lieutenant, alors que le

gouvernement de M. d'Argenson n'avait pas commencé

encore. On ne voit pas non plus pourquoi il ne se serait

pas attribué les appointements attachés à cette place,

obhgé comme il l'était d'en supporter toutes les charges,

entre autres l'entretien de la garnison : appointements

qui, comme nous le dirons bientôt, étaient même tout à

fait insuffisants pour couvrir les dépenses du Gouverneur.

Au refte, ces jugements de M. d'Argenson pourraient triste situation de

être regardés comme un effet naturel tant du peu de sympathie des Associés de la grande Compagnie pour ceux de Montréal, que du chagrin que sa propre position à Québec lui causait à lui-même. Quoiqu'il fût arrivé dans ce pays avec les intentions les plus sincères d'en procurer le bien aux dépens de sa fortune & même de sa vie, & quoique, par sa bravoure & son expérience, il eût été peutêtre plus capable qu'aucun des autres Gouverneurs généraux ses prédécesseurs de réduire les Iroquois à la raison & d'assurer la tranquillité de la colonie , il se voyait hors d'état de la défendre, n'étant assifté ni par la Compagnie des Cent Associés, qui l'avait désigné pour Gouverneur général, ni par les habitants, trop épuisés alors pour lui

M. D ARGENSON CilÉBEC.

venir en aide. Comme nous l'avons vu déjà, il ne demandait, pour procurer la sécurité de Québec, que cent travailleurs, qu'il aurait employés à abattre tous les bois les plus proches de la ville, où les Iroquois pouvaient (i) Bibliothèque du sc cacher aisément; & manquant de ce faible secours (i), m°"7a ^'^^"^ ^'^ il avait les plus juftes sujets de craindre que, par quelque adresse, du s' sept, coup de main, ils ne vinssent à enlever cette place. C'eft i65s, fol. 37. QQ q^e nous apprend la Mère de Tlncarnation, à qui

M. d'Argenson témoignait une très-particulière confiance. « Il a beaucoup à souffrir, écrivait-elle, se voyant chargé Il de ce pays sans avoir pu obtenir du secours de France ; (I si bien que, craignant que, par quelque surprise, les Iro- « quois ne vinssent à s'emparer du Fort de Québec, fimi< puissance où il s'eft vu de leur résifter lui a donné du <i chagrin, qui a pu contribuer beaucoup à ses infirmi- (2) Marie de rincar. u tés (2). » Daus uu tel état de détresse, le P. Lallemant nat^ion, let^ oi', oA. ^(-.^[yg^^ q^g ^Qyj ^^ q^'j} pouvait, c'était de porter compassion à ce Gouverneur, obligé de soutenir un pays qui était sur le penchant de sa ruine, & étant delfitué du secours

(3) Emplois du vi- dont il aurait besoin pour le relever (3). De son côté, M. de comte d'Argenson. Laval écrivait, le 20 oclobre i65q, au comte d'Argenson,

Lettre du 8 ocl, iô5ri, ... ,.,--, r » i /-■ /^ i

fQ] ii2 ' conseiller dhtat, irere du Gouverneur : « Quelque soin

(I & quelque vigilance que M. votre frère puisse apporter « pour soutenir ce pays, s'il n'elf secouru cette année, il Il ne peut subsifter sans un effet extraordinaire de la puis-

(4) ibid. Lettre de « sance divine, que l'on ne doit pas se promettre, bien fôsf^forTs' "' ° ' « que nous devions l'espérer de sa bonté (4). »

M. D'ARGENSON n'a PAS Ou comprcnd que, dans la position où se trouvait

Q.U01 SUBSISTER ]y[ d'Argenson, la place de Gouverneur général ne devait pas se montrer à lui sous un aspect riant. Aussi, dès la deuxième année de son gouvernement, était-il résolu de se retirer, en alléguant pour motif apparent sa santé, mais pour raison essentielle l'impossibilité où il était de soutenir le Canada & même d'y subsifter, à cause de la misère générale, qui ne permettait pas de payer les appointements des officiers publics, n Tout le fonds pour les charges

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