Histoire de la colonisation de l'Algérie
Il entrait dans les vues du gouvernement de la Restauration de coloniser l’Algérie. Quand l’Angleterre cherchait à s’opposer à l’expédition d’Alger, le premier ministre de Charles X avait fait remarquer à nos voisins leurs prodigieux empiétements des derniers temps. Indépendamment du Canada (pi’ils nous avaient ravi, du Cap de Bonne-Espérance qu’ils avaient enlevé aux Hollandais, ils n’avaient pas craint de marcher sur nos brisées dans l’Inde, et déjà ils étendaient leur bienfaisante domination sur des pays presque aussi peuplés que l’Europe entière. Pouvaient-ils trouver mauvais notre désir de porter la civilisation sur le continent africain, et de rendre au Christianisme une contrée où autrefois il avait brillé d’un si vif éclat? M. de Bourmont avait reçu des instructions en conséquence, et c’était pour y répondre que, quelques jours après la prise d’Alger, il avait tenté une première reconnaissance dans la plaine, jusqu’à Blidah. 11 n'eut pas le temps,
comme on le sait, de transmettre au ministère les plans de colonisation demandes.
Le général Glauzel, qui lui succéda quelques jours après, s’empressa de traiter avec Tunis des provinces de Constantine et d’Oran. 11 avait espéré, par là, donner satisfaction à l’opinion publique qui , égarée par les passions révolutionnaires et ne comprenant pas alors la mission de la France, devait lui savoir gré d’avoir pu mettre à prix l’abandon des deux tiers d’une conquête embarrassante. Toutefois, comme c’eût été préjuger la question de savoir si l'on en garderait le reste, le gouvernement de Juillet refusa de ratifier le traité du général Clauzel, et n’en rappela pas moins les trois quarts de l’armée. On substituait ainsi l’anarchie à l’autorité des vaincus, et de fait on reniait des droits qu’on osait invoquer. Ce n’était pas avec neuf mille trois cents hommes que l'on pouvait maintenir la tranquillité dans un pays nouvellement conquis, d’une étendue presque égale à la France, et assurer la sécurité des colons qui voudraient s’y établir. D’ailleurs le général Berthézène, à qui fut bientôt laissé le commandement de la petite division d’occupation, n’était pas très-chaud partisan de la colonisation. Selon lui, la Mitidja n’était qu’un cloaque et ne pouvait être que le tombeau de tous ceux qui tenteraient de l’exploiter; aucun établissement n’était possible au-delà du Sahel d’,\lger. Heureusement ce général fut remplacé en 1832 par le duc de Rovigo.
Le duc de Rovigo, ancien ministre de la police de l’Empire, voulut au moins réprimer les désordres autour des murs de la ville ; quelques mesures énergiques l’avaient fait redouter des brigands arabes du voisinage, et avaient permis, comme nous le verrons plus loin, la fondation des deux premiers villages. C’est au duc de Rovigo que l’on doit la route de Blidah à travers le Sahel. La rampe qu’il a fait tracer au sortir de l’ancienne porte Bab-Azoun porte encore son nom ; elle déroule majestueusement ses nombreux replis sur une
étendue de 3 kilomètres, d’abord le long des TÎeux remparts, jusqu’à la Casbah, ensuite au pied du fort l’Empereur, qu’elle finit par dominer à l’endroit où le général de Bourmont avait fait dresser ses batteries de siège. Aujourd’hui les nouveaux remparts en enveloppent une partie ; mais, en deçà comme au delà, on ne cesse d’admirer les aspects variés de la ville et des faubourgs, successivement offerts en point de vue, avec la mer pour horizon. L’origine de cette première grande route de la colonie était un souvenir intéressant à garder; pour en perpétuer la mémoire, une inscription en marbre noir a été incrustée au bas des rochers qu'il a fallu tailler.
Du reste il ne pouvait guère encore être question de colonisation bien sérieuse sous le commandement du duc de Rovigo. A part quelques jardiniers mahonais, qui approvisionnaient la ville de légumes, la première population européenne songeait très-peu à la culture. L’industrie la plus florissante était celle des cabarets et des guinguettes : les colons concentraient là toute leur activité. Ce ramassis de gens sans aveu, venus à la suite de l’armée, s’élevait à peine à 3,000 âmes; que le gouvernement constitutionnel crut convenable de lui donner des garanties en lui constituant une administration civile indépendante de celle de la guerre. Un intendant civil, placé sous les ordres immédiats du président du conseil, et en correspondance avec les autres ministres, fut envoyé dès le 1" décembre 1831 près du commandant en chef de l’armée ; il réunit sous sa direction tous les services civils financiers et judiciaires. Le baron Pichon , conseiller d’Etat, investi de ces hautes fonctions par M. Casimir Péricr, ne croyait pas à la colonisation, et ses vues étaient diamétralement opposées à celles du duc de Rovigo. Pour se donner une importance digne de son caractère, le nouvel intendant civil s’arrogeait la mission de contrôler tous les actes du commandant en chef; de prendre parti pour les Arabes, qu’en dépit de la civilisation française, on traitait il la turque, qu'on faisait décapiter pour de simples brigan-
dages, au lieu de les mettre en prison cellulaire. Les conflits entre le duc de Rovigo et le baron Pichon prirent bientôt de telles proportions qu’il fallut, au bout de quelques mois, rappeler ce dernier. On choisit, pour le remplacer, un sousintendant militaire, M. Genty de Bussy, qui fut à la fois subordonné au commandant en chef et au ministre de la guerre. Le nouvel intendant civil eut tout le loisir de composer un ouvrage sur l’Algérie et d’y développer un système préconçu en France. Fn attendant, les choses marchèrent assez bien jusqu’au départ du duc de Rovigo, dont l’énergique initiative ne se ralentissait pas.
Son successeur, le général Voirol, s’efforça de suivre ses traces; il fit commencer la roule de Blidah par la plaine, et donna son nom à lu colonne placée sur la hauteur de Mustapha, en mémoire de ce beau travail accompli par la troupe. Il visita dans la plaine les terres de l’ancien Odjack, reconnut dix-neuf fermes au milieu de la Mitidja, quatre chez les Iladjoutcs, trois chez les Soumata, une chez les Isscr. Sept de ces fermes occupaient à elles seules une zone de cinq lieues. Il y avait là plus d’espaces fertiles (ju’il n’en fallait pour entreprendre la colonisation. La population civile s’était beaucoup accrue, et bon nombre d’Furopéens se mettaient déjà sur les rangs pour former des établissements agricoles : mais ce fut en vain qu’ils en sollicitèrent l’autorisation. Bien qu’emprunté à l’dministration militaire, et placé sous les ordres du général en chef, l’intendant civil, à qui l’on avait enlevé seulement l’inspection des finances, était encore investi d’attributions assez étendues. Sous un général intérimaire, de nouveaux conflits ne devaient pas tarder à se produire, pour peu que le ministre de la guerre voulût aussi se mettre de la partie. Les tiraillements devinrent si grands qu’il n’y eut plus moyen de rien faire.
A tous ces sujets de discorde venait s’ajouter une question plus épineuse encore, celle de savoir si l’on garderait l’Algérie. Le parti de l’opposition qui, sous la Restauration, mas-
quait sesânstincts égoïstes sous des apparences libérales, était humilié de voir que le gouvernement renversé par lui, avait encore eu le temps de relever l’honneur national et de poser des bases nouvelles d’indépendance. 11 aurait voulu prouver l’inutilité de la conquête , et présentait l’héritage de la Restauration comme un gênant boulet qu’elle avait attaché à nos pieds pour entraver les progrès. M. Desjobert ne manquait pas, à chaque session législative, de se plaindre de l’argent que l’on gaspillait en pure perte dans le désert, et des braves que l’on sacrihait à l’ambition de régner sur une terre maudite, repaire de bêtes féroces. M. Isambert réclamait pour la tolérance religieuse ; il s’indignait qu’on eût été troubler dans leur foi les pieux disciples de Mahomet. Tel autre se lamentait des actes de despotisme auxquels on était réduit pour maintenir un pouvoir illégal et contraire au droit des gens. D’un autre côté le gouvernement de Louis-Philippe, n’ayant pour appui que l’Angleterre, redoutait tout ce qui pouvait compromettre cette cordiale alliance. On n’en était pas moins dans une impasse dont il fallait sortir. Désirant se soustraire à cette grave responsabilité, le ministère üt partir pour l’Afrique une commission composée de pairs et de députés. Une enquête administrative fut ouverte sur les lieux, les colons furent interrogés, et l’on put constater les vices du régime suivi jusqu’alors. \ son retour, la commission délibéra au Luxembourg; le rapport présenté par M. Monnier fut favorable à l’.Algérie, et bientôt après l’on vit paraître l’ordonnance du 22 juillet 1834. Jusqu’alors nous n’avions eu en Algérie que des généraux ou commandants en chef de l’armée française en Afrique. L’ordonnance de 1834 créait un gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique ; dénomination nouvelle qui, sans préciser la conquête, avait au moins le mérite de la constater. Le gouverneur général était le délégué de l’autorité royale ; scs hautes fonctions ne devaient pas être la conséquence du commandement des troupes, mais le dominer; ainsi il avait à la
fois SOUS SCS ordres un officier général commandant les troupes et un intendant civil : le premier partageait le service militaire avec l’intendant de l’armée et le commandant de la marine, le second était préposé à l’administration civile concurremment avec un procureur général et un directeur des services financiers; leur réunion formait un conseil supérieur de gouvernement.
Cette organisation était bonne et plus que suffisante pour le moment ; il ne lui fallait qu’un homme capable de donner une habile impulsion.
Le vieux général Drouet d’Erlon, qui fut choisi pour gouverneur général, était loin d’avoir l’activité nécessaire: il avait même perdu la mémoire ; et, quoiqu’on lui eût adjoint pour l’intendance civile M. Lepasquier, préfet du Finistère, et pour la direction de la justice le député M. Laurence, l’un des membres de la commission d’Afrique, il ne laissa dans la colonie qu’une réputation de pusillanimité.
Quelques jalons avaient déjà été jetés à l'extrémité du Sahel; l’on’commençait même à former des établissements dans la plaine. Lorsque l’armée française s’était pour la première fois dirigée sur Blidab, elle s’était arrêtée à trois lieues au delà de Dély-lbrahim, près d’un douar arabe. C’est là qu’en
1834 le général Voirol avait établi le camp de Üouéra, pour protéger le Sahel et surveiller la Mitidja. Les vastes établissements militaires construits à Douera y avaient aussi attiré bientôt quelques colons qui , sans alignements et sans concession, s’étaient mis à bâtir et à faire des défrichements. En 1833 on créa à trois lieues plus loin, dans la plaine, un nouveau poste militaire, près de Boulfarik, qui reçut le nom de camp d’Erlon ’. On ne trouve nulle part ailleurs les traces du premier gouverneur général de l’Algérie. Dès le 8 juillet
1835 il était remplacé par le maréchal Clauzcl.
■ Ost cct élabiissrment qui a été ilppuis céiic au porc Brum.iiiKI, pour romlcr une seconde maison d'orphelins.
Le nouTeau gouverneur en revenanten Afrique se consacra avec ardeur à la colonisation. Il commença par entourer le massif d’Alger de postes militaires pour protéger les colons qui s’y étaient établis. Outre le poste de Mustapha et celui de la Maison-Carrée, il forma des camps retranchés à Dély- Ibrahim, à Tixcraïn et à Hussein-Dey. Après lui cette première ligne fut complétée par les camps de Koüba et de Birkadem.
Le camp de Douéra et celui d’Erlon formaient l’avantgarde du système de défense ; ce dernier surtout avait une grande importance, car les Hadjoutes', ces intrépides brigands de la plaine, arrivaient jusque-là. On y avait établi une ambulance. BoulTarik était alors comme le passage des Thermopyles. Toutefois la fertilité du sol avait entraîné à la culture la plupart des colons venus à la suite de la garnison. Le maréchal Clauzel leur fit partager les terres des haouchs Chaouch et Bouy-Gueb. Il avait compris l’importance que pourrait prendre un centre de population dans un tel endroit et en avait accepté le patronage. On avait même commencé à l’appeler Clauzel-bourg. De tous les côtés le maréchal Clauzel accordait des concessions aux colons qui lui en demandaient, au point que quelques spéculateurs avaient fini par en abuser ; mais le gouverneur pensait que le meilleur moyen d'attacher à la colonie était d’y multiplier le nombre des propriétaires. 11 engageait les officiers sous scs ordres à faire des acquisitions. Lui-même payant d’exemple, avait acheté plusieurs beaux domaines; ainsi la campagne de l’Agha à la porte d’Alger et l’haoaich Baba-Ali à l’entrée de la Mitidja. Il ne se bornait pas là, il entretenait une active
' La tribu des Haiijoutcs, campée à une petite journée lic BourTarik, poutait tout an ptna mettre trois cents caTalicrs en campagne; niais elle sc recrutait (le tous les baïulits do la pnninre d'Alger l'n de ces misérables, ciécuté .1 Alger en 1S36, fut surpris, pi-is do la grande route de Uélj-lbrahiin à Douera, sur le cadavre d'un raalheureuv colon qu'il avait assassiné, lui sortant les eniraillc.s du ventre et les evainiiiant avec une minutieuse attention.
correspondance avec les divers foyers d’émigration. Il n’en fallait pas tant pour faire renaître tous les conflits.
Le vénérable comte d’Erlon, dans sa faiblesse malgré les pouvoirs dont il était revêtu, se contentait de suivre les prescriptions ministérielles et se déchargeait de ce soin sur l’intendant civil. Mais ce dernier se voyant déshérité, dès q*e le maréchal Clauzel vint prendre les fonctions de gouverneur au sérieux, se mit à faire de l’opposition, à défaut de tout autre rôle, pour conserver son importance. Le gouverneur, en tout contrecarré par celui-là même qui devait lui venir le plus en aide, avait proposé de le faire descendre au niveau des autres directeurs de l’administration civile et avait même obtenu l'adhésion du ministre le maréchal Maison, lorsque la discussion du budget à la chambre des députés vint faire prendre une décision toute difiërente. La chambre, voyant l’élan que le gouverneur donnait à la colonisation, crut qu'il était prudent de lui donner un contre- poids. Non seulement on compléta les attributions préfectorales de l’intendant civil en plaçant sous ses ordres tous les services financiers, mais on l’autorisa à correspondre directement avec le ministère sans l’intermédiaire du gouverneur général. Ainsi la chambre des députés faisait changer par un simple arrêté ministériel toute l’économie d’une organisation qu’elle avait élaborée avec tant de soin de concert avec la chambre des pairs, qu’elle avait fait sanctionner par une ordonnance royale deux ans auparavant, et cela au moment même où l’on venait pour la première fois constater devant elle scs heureux résultats.
L’intérêt que le maréchal Clauzel portail à la colonisation allait donc être désormais paralysé. Ses vues sur l’Algérie s’étaient singulièrement modifiées depuis son premier commandement. Il ne voulait plus de traité ni avec les princes voisins, ni avec les indigènes, il s’était fait le champion du système de domination générale que les colons appelaient de tous leurs vœux. Il avait débuté par la prise de .Mascara et de
LES DEBUTS DE LA COLOMSATiON. 9
Tlemcen. Dans son impatience il avait voulu tenter la première expédition de Constantine, malgré l’insuffisance des moyens mis en sa disposition. Le malheureux échec qu’il éprouva de ce côté donna raison à ses adversaires.
Le général de Damrémont qu’on lui donna pour successeur fut envoyé pour maintenir le système d’occupation restreinte et de pacification armée. C’est avec le concours des indigènes qu'il voulait arriver à la colonisation. Il comptait surtout pour cela sur l’influence des Maures d’Alger, recommandait qu’on les entourât d’égards et allait jusqu’à vouloir qu’on rendît les honneurs militaires aux muphtis et aux cadis.
M. Bresson, qu’on lui adjoignit comme intendant civil, partageait ses vues à l’égard des Arabes ; on en peut juger par l’extrait suivant d’un discours qu’il prononça à la chambre des députés en avril 1837 :
O ... Il faut d’abord qu’un homme de leur choix, de leur nation, leur f.Tsse subir une sorte de transformation; favorisons cette transformation par tous les moyens possibles; et puisque Abd-el-Kader a su rallier ces tribus divist’es et leur im|M)ser sa loi, puisqu’il veiit introduire au milieu d’elles nos cultures, notre industrie, nos arts; envoyer à Paris de jeunes Arabes, qui rapporteraient dans la régence l’instruction puisée dans nos écoles ; puisqu’il rêve les richesses et la fortune de Méhémet-Ali, c’est une admirable circonstance. Favorisons avec empressement les rêves de cet esprit élevé, ne craignons pas surtout qu’en empruntant notre tactique et nos moyens de guerre la puissance de nos ennemis s’en augmente : c’est une crainte chimérique.
« Ne désespérons pas de l’avenir, disait-il en terminant, mais croyons bien. Messieurs, que sans le secours des hommes dont j’ai parlé (Abd-el-Kader et Achmet-Bey) nous serons tous en poussière avant que des progrès quelque peu sensibles aient marqué nos p.as dans la carrière qu’ils doivent nous aplanir avant que nous y entrions. »
En louchant le sol africain M. Bresson avait commencé par dire : La colonisation est un rêve. 11 tenait ce propos à M. Hozey ', président de la société coloniale, lieutenant-co-
‘ Sou gendre, M. Ilrrpiu, est aujotird'liui membre du conseil municipal d Alger.
lonel de la milice africaine et l’organe le plus fidèle des colons d’alors. Laissons la parole à cet ardent défenseur des intérêts français , voici comment il s’exprime dans un ouvrage intitulé : Cri de la conscience de l’Algérie.
« Quelle qualitication donner au principe consacré dans le discours lu par M. l'intendant au duc de Nemours à propos de la pose de la j)remicre pierre du péristyle de la grande mosquée, discours reproduit dans le u“ 2G3 du Moniteur yllgèrien, après modifications et retranchements, où pourtant nous lisons encore :
« Nous n’en pouvons douter. Monseigneur, l’édifice que vous allez « fonder constituera, aux yeux des indigènes, un acte de haute répa- « ration de mesures rigoureuses, etc., etc. »
Comn\ent, nous Français, nous vainqueurs, nous élèverons pour les vaincus des monuments expiatoires des conséquences inévitaldes de la conquête et de la civilisation! et M. l’intendant n’a pas reculé devant la pensée d’associer le nom du prince à cet acte anti-français, à cet acte d’improbation de tout ce qui a été fait, en Algérie, avant lui!
Nous le demandons en bonne conscience, les envoyés d’Abd-el-Kader et d'Achmet-Bey, dans l’intérêt de leur propre cause, tiendraientils un autre langage, auraient-ils une autre manière d’agir?
On serait tenté de croire que M. l’intendant n’est pas venu en Afrique pour faire nos affaires, mais bien celles des indigènes. En veuton de nouvelles preuves? on les trouvera dans les paroles qu’il a tenues et surtout dans son inaction pour le bien public.
« Ce ne sont pas des hommes, dit-il aux uns, qu’il faut pour sou- « mettre l'Algérie, niais seulement de l’argent. Donnons 12,000 fr. à # chaque cheiek, et nous pourrons compter sur le dévouement des « tribus à notre cause. »
M. Bresson était persuadé que les hostilités des indigènes contre nous ne se perpétuaientque parce que nous ne pouvions en être compris. « Entre les indigènes et nous, disait-il, il y a plus de malentendus que de causes d’inimitié réelle. » En conséquence, dans une lettre adressée à l’inspecteur de l’instruction publique, insérée dans le Moniteur algérien, il insistait sur l’importance de propager dans toutes les classes de la population européenne l’enseignement de la langue
arabe, de la langue kabyle et jusqu'aux divers dialectes dont se servent les tribus des plaines et des montagnes. A cette occasion M. Rozey ajoutait :
Est-ce bien sérieusement qu’on nous tient un pareil langage, à nous qui, depuis cinq années non interrompues, entretenons des rapports journaliers avec les Arabes de la plaine comme avec les Kabyles ou Bédouins de la montagne et qui, par cela, savons apprécier leur dissimulation et leur perfidie en même temps que leur onaour pour l'argent et leur respect aveugle pour la force ?
Nous sentons autant que qui que ce soit l’utilité de la propagation de la langue arabe parmi les Français et les Européens qui viennent ici chercher une seconde patrie ; mais, à moins d’admettre que la France veuille rétablir sa conquête en pacbalik pour en faire hommage au grand-seigneur, nous no saurions comprendre que la langue arabe soit exclusivement indispensable au succès de notre établissement en Afrique, et nous croyons que M. l'intendant travaillerait bien plus pfOcacement à l’assurer, s’il prenait des mesures pour amener les enfants des Maures et des Arabes h fréquenter nos écoles, d’où le fanatisme, moins encore que noti-e condescendance, les écarte; mais ses prévisions ne vont pas jusque-là, et il se garde bien, dans sa longue lettre, d’en dire un mot. Cependant, derrière la langue française, les indigènes ont tout à apprendre, quand la connaissance de la langue arabe n’a rien à ajouter à notre civilisation. Cette haute vérité, que .M. l’intendant feint d’ignorer, doit plus que jamais nous convaincre de la justesse du reproche que nous lui avons adressé, d’être venu en Afrique moins pour faire nos affaires que celles des indigènes; s’il en était autrement, dans le cas actuel aurait-il néglige ce puissant moyen de rapprocher les indigènes de nous?
Avec de telles dispositions M. Bresson devait être peu disposé à trouver des terres à concéder aux Européens, et, lorsque l’Etat avait de beaux domaines aux environs d’Alger, il [irétcndait dans ses rapports qu’il n’y en avait de disponibles que sous le feu de l’ennemi. Les mesures les plus sages réclamées par les colons étaient repoussées par lui. Il s’opposait à l’établissement du régime hypothécaire en alléguant que la propriété était mal assise. C’élait précisément l’objet des plaintes les plus incessantes, ce qui rendait impossible
Digilized l
toute entreprise sérieuse, et rien n’élait fait pour remédier au mal.
Les efforts de l’autorité civile n’étaient donc pas toujours utiles aux progrès de la colonisation. Il est même à remarquer que la plupart des intendants civils lui ont été défavorables ; ils étaient censés envoyés pour protéger la population chrétienne, pour développer en Algérie les institutions françaises, et ne prenaient véritablement à cœur que l’intérêt des musulmans, ils se faisaient les défenseurs de la loi de Mahomet, et c’était en se conformant aux mœurs des indigènes et en adoptant leur langue qu’ils pensaient les attirer à notre civilisation. La colonie n’a trouvé ses premiers champions que parmi les généraux commandants en chef ou gouverneurs. Le duc de Rovigo, le général Voirol, le maréchal Clauzel ont donné le premier élan, ont protégé la colonisation, ont cherché à maintenir les Arabes en respect, et c’est sous leur administration qu’on s’est empressé d’étendre les attributions de l’autorité civile : quant aux intendants civils, ils n’ont jamais servi qu’à tout entraver, profitant de leur indépendance pour paralyser le bon vouloir de l’autorité militaire, et ne rentrant sous son joug que lorsqu’il s’agissait de suivre une marche rétrograde.
Dans la triste situation oii se trouvait la colonie à son début, ce n’élait pas en divisant l’autorité et en la déplaçant de son centre naturel d’action, que l’on pouvait faire avancer les choses : on ne faisait qu’enfanter l’anarchie, comme le remarquait très-judicieusement M. Rozcy dans un article imprimé, dont nous allons donner un extrait.
Si, en i)rincipe, il est reconnu qu'il y .a matière à dissidence, même dans la vie privée, partout où il y a rivalité d’intérêts entre les hommes, cette régie trouvera bien plus incontestablement son application entre deux pouvoirs aussi opposés dans leurs vues et leurs moyens que le sont le pouvoir militaire et le pouvoir civil.
Les astreindre, comme on l’a fait à Alger, à fonctionner sur la même ligne pour atteindre le même but avec des éléments si dilTé-
rents, a été créer un foyer perpétuel de conflits qui a tué Taction gouTemementale au grand détriment de la chose publique. Cette observation fondamentale nous avait échappé lorsque nous combattions poiu* le maintien de l’intendance civile, et il n’a fallu rien moins que l’épreuve de quatre intendants successivement mis à l’œuvre pour
nous convaincre de sa justesse Ou ne contestera pas qu’il ne peut
y avoir unité de vues dans un gouvernement, quel qu'il soit, dont la direction appartient à plusieurs personnes ayant droit d’agir isolément, et que du défaut de concours naît naturellement le désaccord, précurseur de la désorganisation
D’un autre côté, si l’on examine, avec l’œil réfléchi de l’observation, la marche de la colonisation depuis la conquête, sans en exclure l’époque actuelle, on sera tout d’abord frappé de la superfluité de l’intendance civile, et l’on conviendra que sa création, avec la prépondérance qu’on a voulu lui donner, a devancé les besoins auxquels elle était appelée à satisfaire
Qu’on se ligure un préfet installé au Havre, par exemple, au mi- Ueu d’une nombreuse garnison , qu’y entretiendraient des agressions journalières i repousser, n’ayant rien absolument à administrer audelà de la banlieue de cette ville, et l’on aura une idée juste des attributions de l’intendant civil à Alger.
Dans cette occurrence, pour paraître être quelque chose, l’intendant s’est vu forcé de s’asseoir sur des débris, aux dépens d’amourspropres blessés. C’est ainsi que, pour donner quelque importance à sa position, l’arrêté ministériel du 2 août dernier (1830) a dépouillé, à son profit, la mairie de presque toutes ses attributions....
Ce n’est point là une assertion hasardée, et il est, au contraire, très-évident, pour ceux qui ont ouvert les yeux, que chaque intendant, à l’exception près que nous avons signalée précédemment, s’est efforcé de suppléer à l’impossibilité d’exercer convenablement dans un champ trop étroit la masse d’autorité dont il a été pourvu, par l’adoption vraie ou simulée d’un système colonial diamétralement opposé à celui suivi par chaque gouverneur.
Si cette divergence de vues était due au hasard, il n’en faudrait pas moins persister à détruire la cause qui l’a fait naître, pour éviter qu’elle ne se reproduise ; mais, comme chez l’homme il y a toujours de l'homme, il faut bien en revenir à croire que celui-ci ne marche à gauche que parce celui-là marche à droite, et s’affliger de voir l’argent de la France, l’avenir du beau p.ays qu’il devrait fertiliser et les espérances des colons obstinément sacrifiées à de misérables questions de personnes. Le temps employé par nos hauts administrateurs dans cette lutte sans fin paralyse, il faut bien s’en pénétrer, le progrès
qui, malgré le bon vouloir du roi pour l’Algérie et les efforts constants d’une population laborieuse, ne se fait jour qu’à travers mille obstacles, sans cesse renaissants de ces éternels conflits. Cette combinaison désastreuse nia eu, eu réalité, depuis cinq ans, d’autre mérite que d’entretenir le ministère de la guerre, par des rappoi-ts quotidiens souvent passionnés et toujoiu^ contradictoires, dans la permanente expectative du meilleur système à nous appliquer et dans les hésitations et les irrésolutions qui en ont été l’inévitable et bien fatale conséquence.
A la mort du général Damrémont, le maréchal Valée, nomme gouverneur général, voulut ressaisir toute l’autorité, correspondre seul avec le ministre et n’avoir auprès de lui que de simples chefs de division portant toutes les affaires à sa signature. L’ordonnance du 31 octobre 1838, en remplaçant l’intendant civil par deux directeurs, l’un de l’intérieur, l’autre des finances, opéra une centralisation complète entre ses mains. Cette organisation, maintenue jusqu’à l’arrivée du général Bugeaud, en 1841, profita peu à la colonie. Le système de l’occupation restreinte prévalait plus que jamais. Le traité de la Tafna, signé avec Abd-el-Kader, avait étendu sa domination sur presque toute l’Algérie. Louis-Philippe voulait avant tout la paix, et, de peur de la rompre, on évitait toute collision avec les Arabes : les postes militaires devaient rester sous la défensive, et il ne leur était permis de faire aucune sortie. Les brigands de la plaine avaient dès lors plus beau jeu que jamais, et la sécurité ne régnait nulle part. Le maréchal Valée, du reste, dans les commencements, était plutôt contraire que favorable à la colonisation. Tous les commandants militaires, tous les chefs de bureaux arabes avaient pour mol d’ordre de détourner les colons de toute entreprise au delà des premiers postes. M. Bresson, laissé à la direction de l’intérieur, n’était guère mieux disposé pour eux ; toutes scs sympathies même, comme nous venons de le voir, étaient pour les indigènes.