LES PREMIERS COLONS
Malgré tout, la colonie continuait à se développer, et si le gouvernement ne lui opposait qu’inertie, les particuliers redoublaient d’efforts. L’ordonnance de 1834, en créant un gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique, avait officiellement reconnu la conquête. C’était un premier pas qui engageait l'honneur de la France et ne permettait plus de reculer. Bientôt, les campagnes du maréchal Clauzel, auxquelles avait été associé le duc d’Orléans, durent lever tous les doutes sur les véritables intentions du gouvernement. Nous avons vu l’élan que ce nouveau gouverneur avait su donner, en dépit des entraves que de mesquines jalousies lui avaient suscitées. L’échec de Constantine n’avait été qu’une occasion de reprendre une revanche éclatante et d’étendre vers l’est la domination française d’une manière définitive. Le traité de la Tafna, il est vrai, la restreignait singulièrement au centre et à l’ouest, et compromettait beaucoup la sécurité ; il n’en avait pas moins donné le change à l’opinion publique. Scs tristes conséquences n’avaient pas tardé à se révéler en Afrique; mais en France, jusqu’au jour où Abd-el-Kader leva le masque, on n’y avait vu qu’un nouveau gage de paix. Pendant que ce dernier champion de la foi mabométane organisait ses réguliers à l’instar de nos régiments et faisait construire à Milianah une fonderie de canons, la presse ministérielle et meme les journaux de l’opposition ne manquaient pas de signaler les progrès qu’il faisait faire à la civilisation. Notre consul auprès de l’émir
des croyants, le capitaine Daumas ' s’initiait déjà aux mœurs musulmanes et apprenait de ce grand maître la scienee du gouvernement des indigènes. Le capitaine Pélissier, ehef du bureau arabe d’Alger, publiait dans ses Annales algériennes qu’on avait beaueoup exagéré le brigandage des Arabes * et notamment des Hadjoutes. 11 s’extasiait devant le mérite d’Abdel-Kader, qu’un marabout avait annoncé aux Arabes pour sultan sur la révélation de l’ange Gabriel. « Il est certain, ajoutait le capitaine Pélissier, en racontant l’anecdote, que l’ange Gabriel et Dieu lui-même ne pouvaient faire un meilleur choix *. » Les actes du gouvernement en Afrique et les assurances données par ses agents des heureux résultats de sa politique, devaient attirer la confiance. Aussi, dès 1835, la physionomie d’Alger eommença-t-elle à ehanger : aux aventuriers de bas étage, qui d’abord s’y étaient fixés, vinrent se joindre bientôt des gens de bonnemaison. Plusieurs, dégoûtés d’un ordre de choses qui avait brisé leur existence, avaient entrevu avec bonheur le moyen d’employer leur activité loin des irritants débats de la politique ; d’autres, ballottés par la fortune, avaient réuni tout ce que leur âge leur laissait encore d’énergie dans l’espérance de réparer leur ruine; d’autres, dans l’eflervescence d’une jeunesse orageuse, avaient été envoyés par leurs familles vers le désert africain pour faire trêve aux plaisirs du monde. Tous avaient un pécule plus ou moins important, sauvé de leur héritage ou tiré de la bourse de leurs amis. C’était une proie précieuse offerte à J'avidité des eourtiers qui déjà encombraient le pavé d’Alger. Ils se précipitèrent comme des vautours sur ees premières volées de colombes qui arrivaient de Franee avec un rameau d’olivier.
Nous avons déjà parlé de la manière dont, dans les com-
• Depuis directeur des nlTaires de l’Alpirie au ministère de la guerre, général de division et sénateur.
* Voir volume I, p. 358.
> Voir volume Jl, p. 46.
mencements de notre occupation, s’étaient vendues la plupart des propriétés des indigènes *, de tous les abus, de toutes les fraudes, de tous les tripotages, qui étaient résultés de l’incurie de l'administration à cet égard. Les juifs, premiers intermédiaires des gens du pays avec les Européens, étaient les grands instigateurs de tous ces marchés scandaleux. Ils allaient trouver les Turcs ou les Arabes qu’ils savaient possesseurs d’baoucbs, et tâchaient de les persuader de vendre leurs domaines ou leurs droits aux chrétiens. La plupart répondaient qu’ils ne le pouvaient pas, que leurs biens étaient constitués en habous, qu’ils n’avaient que des parts indivises, ou même qu’ils ne tenaient leurs terres que du Beylick. 11 leur était répondu que les chrétiens ne connaissaient pas la législation musulmane, qu’ils se laisseraient prendre aux apparences; que d’ailleurs ce n’était pas un mat de les tromper, que Mahomet devait considérer comme acte méritoire tout tort fait aux ennemis du Coran, puisqu’il prescrivait leur extermination. D’ailleurs le prophète avait promis victoire à ses disciples ; ils n’avaient rien à craindre des engagements pris avec des gens qui du jour au lendemain allaient être obligés de se sauver; fallait-il attendre qu’ils fussent embarqués pour chercher à les dépouiller? Puis se mettant à la piste des Européens, les courtiers juifs venaient leur dire qu’ils connaissaient de riches propriétaires arabes dans l’intention d’émigrer. Ces indigènes étaient disposés à vendre tous leurs domaines en rente selon l’usage ; ils n’exigeraient que deux ou trois années d’arrérages payés d’avance ou sous forme de pot de vin, se contentant de l’argent qui leur était nécessaire pour partir : ils étaient déjà en marché avec d’autres; mais le moindre surenchérissement suffirait pour enlever l’affaire. Il ne s’agissait que de faire une avance de quelques mille francs, la moindre récolte en indem-
' Voir chapitre de la Propriélé, p. 409. — La Colonunliun de l’Algérie, ses éléments.
niserait el au delà; la propriété avait une étendue considérable , qui pouvait approcher d’un millier d’hectares. Cependant une sorte de pudeur arrêtait quelquefois le vendeur musulman, quand il fallait déterminer la contenance. Le juif alors, pour rassurer sa conscience, lui disait de déclarer seulement cent paires ; ce qui pouvait tout aussi bien s’appliquer à des poules qu’à des bœufs. Du reste, ces immenses étendues dont il était toujours question avaient fini par exciter la défiance des acheteurs, et dans la rédaction des actes on avait fini par prendre l’habitude de convenir, en cas d’erreur, d’une réduction d’un douro sur la rente pour chaque paire de bœufs en moins dans la contenance. De telle sorte l'acheteur ne risquait véritablement que son pot de vin et le courtage accordé au juif. Il n’en fallait pas davantage pour mettre tout le monde d’accord. L’Arabe alors apportait ses titres ou scs débris de titres accolés les uns à la suite des autres; au besoin il ne manquait pas de témoins pour en fabriquer de nouveaux, et les cadis avaient l’autorité suffisante pour tout régulariser.
Quelques fussent les déceptions auxquelles tous ces marchés dussent un jour aboutir, ils n’entretenaient pas moins pour le moment de beaux rêves ; et les récits que ne manquaient pas de faire les premiers acquéreurs des]chances heureuses qu’ils avalent eues, commençaient à attirer les capitaux de leurs amis. Les arrivants, pour n’être pas bientôt supplantés par d’autres, n’en étaient que plus empressés à entrer eux-mêmes en campagne. De son côté l’administration avait commencé à vendre quelques terres domaniales. En 1837 huit adjudications publiques avaient déjà été faites, et le prix moyen des terres s’était élevé à 48 francs l’hectare. Les ventes de gré à gré étaient faites à des conditions beaucoup plus avantageuses pour les colons; à la fin de cette même année on comptait 4583 hectares vendus au prix moyen de 1 fr. 50.
Sous la protection des camps retranchés tout le massif
d’Alger s’était bientôt garni d’exploitations européennes. Les propriétés des environs de cette ville avaient bien été pendant quelfpies années exposées à toutes sortes de brigandages; elles étaient loin cependant d’être complètement dévastées, et leur état d’abandon était facile à réparer. Dans la plupart s’élevaient des maisons mauresques plus ou moins vastes selon l’importance du domaine , mais toutes solidement construites. Elles avaient à l’extérieur l’aspect d’une prison; une seule porte basse au rez-de-chaussée, et aux étages supérieurs quelques lucarnes garnies de grosses grilles de fer, étaient les seules ouvertures. Il n’y manquait que des créneaux pour en faire de véritables forteresses, et il semblait que les Turcs les avaient ainsi disposées pour la plus grande sûreté des nouveaux hôtes. Toutefois à l’intérieur le luxe oriental s’y révélait encore, leurs cours dallées de marbre, leurs galeries à arcades sculptées, leurs murs garnis de carreaux de faïence, leurs plafonds en bois de cèdre rappelaient les maisons d’Alger même. Des jets d’eau retombant dans des bassins, y entretenaient souvent une délicieuse fraîcheur, sous un parasol de verdure que de gros ceps de vigne élevaient jusque sur les terrasses. Bien des châtelaines françaises se fussent complues dans d’aussi gracieuses retraites, alors surtout que quelques fenêtres percées dans les vieux murs eurent permis aux yeux de dominer la campagne. Des grenadiers, des orangers, des citronniers, des toufics de jasmins s’y confondaient au premier plan; plus loin des amandiers, des abricotiers, des figuiers étaient parsemés dans les champs, au milieu d’un encadrement de vieux oliviers bordant tous les chemins. Des norias élevant l’eau dans de grands réservoirs permettaient quelquefois les irrigations jusque sur les mamelons. Nos colons trouvaient ainsi de toute part d’assez bonnes installations qu’ils pouvaient à peu de frais approprier à leurs besoins. Quelques écuries, quelques hangars adossés à ces donjons ou à des murs extérieurs de soutènement, complétaient leur établissement.
La plus grande affaire pour eux était de tracer des routes carrossables pour y aborder.
Tous ces domaines ne lardèrent pas à se transformer entre les mains de leurs nouveaux propriétaires. Des vignes vinrent bientôt couvrir les terrains les plus accidentés , et des lignes de mûriers séparèrent les champs réservés aux moissons. On vit les gros bœufs des campagnes de Rome tracer de nouveau de profonds sillons sur le sol africain.
Toutes les acquisitions se faisant alors en rente, la plupart des colons aisés qui n’avaient pas craint de se consacrer à l’agriculture, conservaient en arrivant d’assez fortes avances et ne reculaient pas devant les dépenses d’amélioration. Quelques-uns n’avaient rien ménagé pour leurs premiers essais, ils s’étaient pourvus des instruments aratoires les plus perfectionnés et avaient tiré de France ou de l’Etranger les meilleures espèces de races bovines. Aussi, sans la difficulté des communications, les laiteries des colons eussent-elles déjà pu faire concurrence aux chevriers maltais.
Dès l’année 1832, M. Ventre s’était établi à Hussein-Dey, sur une propriété de plus de 200 hectares; M. Bonnevialle était à Kouba. En 1833, MM. de Tonnac et de Vialar cultivaient à Tixeraïn une propriété de 85 hectares. Ce dernier avait encore à Kouba une campagne de 180 hectares, et M. Duebassaing en avait une autre de 100 hectares. Les années suivantes on vit MM. de.Franclieu s’établir à Belbarabet ; Pélissier à Kadous; M. Toblcr à El-Biar; M. Martin un peu au delà, M. Fruitié à Chéragas : ils opéraient la plupart sur des domaines assez spacieux.
Ces colons faisaient des essais de toute sorte de cultures. Plusieurs s’étaient mis à planter des cannes à sucre. A la fin de 1833, l’un d’eux, M. Médéric Villaret, faisait un trèsbeau sucre brut. Le même colon, l'année précédente, avait fabriqué trois pierres d’indigo. En 1836, MM. Tobler, Pélissier et plusieurs autres avaient déjà des plantations de coton assez étendues. A Kouba, le baron de Vialar s’était
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borné à organiser de petites métairies où il installait des Mahonais. Il donnait à chacun une petite maison avec cour et écurie, quatre bœufs, une mule et 8 hectares de terre; les portions qui pouvaient être irrigées servaient aux cultures potagères ; le reste était mis en céréales. Aux artichauts, aux légumes de toute sorte et aux grains, venait s’ajouter le produit de porcs à l’engrais; produit d’autant plus lucratif, qu’il n’y avait pas pour ce bétail de concurrence de la part des Arabes.
Ainsi le massif se couvrait successivement d’une foule d’exploitations plus ou moins importantes, sans que le gouvernement ait eu, en quoi que ce fût, besoin d’intervenir. Ni ses conseils, ni ses primes n’avaient été nécessaires pour faire entreprendre les cultures industrielles. Le seul encouragement que demandaient alors les colons pour la culture du coton, était de faire venir d’Amérique un modèle de machine à égrener. L’intendant civil avait reculé devant une dépense de 1,800 fr., et la chambre de commerce elle-même avait eu beaucoup de peine à se faire autoriser à décerner un prix de 500 fr. à M. Pélissier.
L’élan tout spontané des colons ne devait pas s’arrêter au massif d’Alger. M. de Tonnac, dans une excursion faite en 1834, au pied de l’Atlas, à la suite du régiment des chasseurs d’Afrique, avait remarqué un magnifique haouch entre le camp du Fondouk et celui de l’.4rba : son nom arabe le Khadra signifiait verdure, et son étendue était d’environ 300 hectares. Il s’informa du propriétaire, qui était retiré à Alger, et putbientôttraiter avec lui. M. de Tonnac savait déjà parler l’arabe; aussitôt son acquisition, il voulut aller s’installer dans son nouveau domaine. Il avait demandé au gouverneur quelques hommes pour l’aider à prendre possession; mais ils lui avaient été refusés et son projet avait été taxé d’imprudence. Il ne se déconcerta pas de cette première défaite, et, à défaut d’escorte de guerre, il partit avec un cuisinier arabe. Il lui avait fait prendre une bonne provision de café. .Arrivé
au Kbadra avec armes et bagages, il entra dans le gourbis ouvert à tous les vents que chaque tribu a soin de faire construire, à quelque distance des tentes, pour recevoir les étrangers. Il ne tarda pas à apercevoir quelques femmes circulant derrière les broussailles environnantes, et lançant de curieux regards à travers le feuillage. Bientôt quelques enfants s’approchèrent; il les appela et leur donna quelques gâteaux, leur en promit d’autres, s’ils voulaient bien aller chercher les anciens de la tribu. En attendant il donna ordre à son domestique d’aller faire du bois, d’allumer du feu et de préparer le café. Au bout de quelques minutes un des enfants amena son père ; c’était un vieillard encore vigoureux. M. de Tomiac lui demanda comment il se portait, et n’oublia aucun des préliminaires en usage chez les Arabes avant d’entrer en conversation. Quand le vocabulaire des salamaleks fut épuisé de part et d’autre, il le questionna sur les gens de la tribu, il lui demanda s’il n’y en avait pas de plus vieux que lui. Il y avait un vieillard plus âgé. M. de Tonnac demanda à le voir, renouvela les promesses aux enfants pour aller chercher tous les hommes de la tribu, alluma sa pipe, puis raconta l’objet de sa visite.
Il avait acheté l’haouch, cl venait en prendre possession. 11 pensait ne devoir éprouver aucune difûculté de la part de gens sérieux; il ne voulait d’ailleurs rien changer aux usages en se substituant à l’ancien propriétaire ; chacun conserverait ses cultures aux conditions ordinaires. 11 venait en ami et le leur témoignait d’une manière assez évidente en se confiant à eux. Du reste, il n’avait pas peur, il était armé; puis le gouverneur général était informé du lieu où il était allé, et la tribu répondait de sa vie. Son parti était pris, il avait l’intention de se fixer auprès d’eux. Tous les gens de l’haoiich arrivaient, les uns «après les autres, pendant qu'il entrait ainsi en matière. M. de Tonnac leur offrait du tabac, leur faisait servir du café, s’informait du nombre de paires de bœufs de chacun. Il y en avait qui étaient obligés de s’associer pour en
atteler une. « Je veux aussi m’associer, disait M. de Tonnac, « je fournirai un bœuf, qui veut fournir l’autre? je donnerai « la moitié de la semence et nous partagerons la récolte. En « attendant, puisque je veux me fixer au milieu de vous, il « faut que je songe à me construire une maison ; mais souffrez « que tout d’abord je vous adresse un reproche. J’ai aperçu O en venant le marabout de Sidi-Meurfi, ce tombeau d’un O chef vénéré de votre tribu. Comment se fait-il que vous O le laissiez tomber en ruine? Notre premier soin doit être de « le restaurer. L’autorité française doit m’aider dans mes pro- « jets de construction ; on m’a promis de mettre les hommes « du poste du voisinage à ma disposition pour me fournir du a bois ; il ne s’agit plus que de trouver de la pierre à chaux. « Aussitôt que nous en aurons, employons-la pour le marac bout. » Tous les Arabes se regardaient avec étonnement, pleins d’admiration pour la sagesse du roumi. Bientôt la pierre à chaux fut trouvée, le bois nécessaire apporté. !VI. de Tonnac s’empressa de faire réparer ce marabout: noirci par le temps,* on le distinguait à peine dans les broussailles de la montagne ; mais recouvert de plusieurs couches épaisses de chaux, il y brilla du plus vif éclat aux rayons du soleil, Tous les Arabes passant par là demeuraient stupéfaits, et leur surprise redoublait lorsqu’ils apprenaient tpie c’était le roumi du Khadra qui avait fait restaurer le marabout de Sidi-Meurfi.
La réputation du nouveau seigneur fut bientôt établie. Il jeta sans plus tarder la fondation de son château fort. Les quatre murailles d’enceinte furent, sur deux angles opposés, flanquées de tourelles ; à un autre angle fut élevé un bastion. C’est en ce dernier endroit que M. de Tonnac disposa son habitation. Elle n’avait au rez-de-chaussée d’autre ouverture que des meurtrières ; au premier étage il y avait une petite croisée d’où l’on pouvait découvrir la campagne. Le long des murs étaient appliqués des hangars qui servaient d’écurie et où venaient s’abriter les hommes de garde. Les jours de pluie il n'y avait aucune crainte à avoir; mais lorsque le ciel était
éloilé cl lorsque surtout il \ faisait clair de lune, les maraudeurs se mettaient en campagne. Aussi l’intrépide colon avait-il coutume alors de coucher sur sa terrasse, ou, pour mieux dire, d’y faire vedette, sauf à se reposer le jour. Le moindre coup de fusil tiré des créneaux suffisait pour mettre en fuite les plus audacieux malfaiteurs.
Sans renier sa foi, qui lui était chère, M. de Tonnac savait ne pas heurter les croyances des indigènes, et leur confiance en lui était d’autant plus grande, qu’ils lui voyaient la crainte de Dieu. Du reste, il avait pris leurs allures, portait leur costume, mangeait comme eux le couscoussou. Parlant parfaitement la langue arahe, il était informé de tout ce qui se faisait aux environs, et avait pris sur tous ses gens autant d’ascendant qu’un chef indigène lui-même. S’il apprenait qu’une hande armée s’approchait avec des intentions hostiles, il faisait monter à cheval tous les hommes valides : après avoir parqué dans sa cour tout son monde, vieillards, femmes, enfants, ainsi que les troupeaux, il faisait fermer la porte sur eux, prenait la clé; puis allait attendre l’ennemi, qui à la première décharge rebroussait hientêt chemin. Avec un tel chef les Arabes du Khadra avaient fini par avoir une bonne réputation. On savait que les munitions ne faisaient pas défaut à l’haouch et qu’on y exécutait des fantasia qui jetaient autre chose que de la poudre aux yeux.
M. de Tonnac, la première année, s’était borné à s'associer à un seul métayer arabe; une fois pourvu de semence, il développa ses cultures en achetant du bétail. Il en était arrivé à posséder vingt bœufs et à faire cultiver environ 200 hectares : il réservait le reste au fourrage, qu’il faisait faucher à des ouvriers européens et souvent par des soldats des camps voisins qu’on mettait à sa disposition. Pour éviter toute contestation avec ses fermiers, il avait eu soin de maintenir les anciens usages. Chaque année , au moment de la récolte , le chef de la zaouïa voisine envoyait un tnleh. Cet homme de lettres, nourri tour à tour par les gens de la tribu, s’installait devant
l’aire et u’en désemparait pas que le dépiquetage ne fût achevé : il faisait à chacun sa part et ne se trompaitjamais, quelle que fût la complication des droits et la multiplicité des partages. Pour ses peines chacun lui laissait une quotité sur ce qui lui revenait; toujours facultative, elle s’élevait quelquefois jusqu’au dixième. M. de Tonnac était le premier à encourager la générosité de ses fermiers en leur donnant l’exemple. On chargeait plusieurs mulets de ces offrandes et on les transportait solennellement à la zaouïa. Le marabout faisait servir le couscoussou à sa pieuse clientèle, et, après avoir versé le grain dans ses silos, il étendait les bras vers les champs où il avait poussé, pour y attirer de nouveau les bénédictions du ciel. Ces provisions , tout en enrichissant le marabout, n’étaient point sans utilité pour les gens de la tribu. Bien de pauvres cultivateurs, avant la récolte prochaine, voyaient leurs ressources s’épuiser. Ils allaient alors trouver le marabout, qui avançait avec d’autant plus d’empressement la graine sollicitée, qu’on avait été généreux au moment de la récolte. Un taleb se contentait d’inscrire la quantité prêtée qui était retenue au moment de la moisson. La civilisation moderne regarde encore d’un œil de pitié ces malheureux Arabes, déjà tant pressurés par leurs chefs politiques, se laisser bénévolement exploiter par leurs marabouts. Nos colons, alTranchis de ces supertitieuses pratiques, en sont-ils ]>lus avancés quand, à défaut de saints accrédités, iis sont obligés de recourir aux banques de leurs riches coréligionnaires? Nous verrons plus tard si les gages qu’il leur faut donner, si l’intérêt qu’il leur faut servir, ne sont pas pour eux des obligations plus lourdes et plus compromettantes que les pieuses redevances auxquelles se soumettent les .Arabes. M. de Tonnac profitait lui-même des usages qu’il avait su faire respecter, et quand les provisions ou les semences venaient à lui manquer, il était sûr que les silos du marabout lui seraient toujours ouverts.
Le blé valait alors 14 francs l’hectolitre; en calculant
d’après ce taux à 300 fr. le bénéfice net de chaque charrae, M. de Tonnac pouvait donc retirer de ses 200 hectares en culture, un revenu de 6,000 fr., sans avoir de bien grandes avances à faire.
Les beaux haouchs de la plaine de la Mitidja devaient sé> duire les jeunes colons accourus avec la noble ambition de se créer en Algérie un avenir non moins honorable que toutes les carrières auxquelles ils eussent pu prétendre en France. MM. Gustave de Lapeyrière , Clavé et Descroirilles , qui arrivaient avec un capital de 400,000 fr., allèrent se fixer à l’haouch Boukandoura. Ils avaient fait à d’assez bonnes conditions, l’acquisition de ce beau domaine, d’une étendue de 600 hectares. Ils y installèrent des familles du midi de la France, qui, concurremment avec les Arabes de la localité, cultivèrent une bonne portion des terres. Us se contentaient de faire des foins sur les plus éloignées ; mais il y avait pour cela de grandes difficultés. Les colons seuls savaient faucher et on les empêchait de passer. Les sentinelles placées sur les lignes avancées avaient ordre de tirer sur ceux qui les dépasseraient : il fallait donc, tous les jours, s’exposer aux coups des soldats français , et passer bride abattue comme des contrebandiers.
M. de Saint-Guilhem avait fait près de l’Arba l’acquisition de l’haouch El-Kateb (l’Écrivain), d’une étendue de quatre cents hectares.
M. de Montaigu s’était établi plus à l’ouest, sur le territoire des Beni-Moussa, dans les baouchs Aïsous et GueUabou, l’un d’une contenance de 175 hectares, l’autre de 400. Il avait organisé deux exploitations ayant chacune un mur d’enceinte de 50 mètres sur les quatre faces. Dans la première il n’y avait que des ouvriers européens, dans l’autre il avait joint à ces derniers des ouvriei-s arabes. 11 semait en blé chaque année environ 130 hectares. Comme M. de Tonnac, il était obligé de faire bonne garde; les Iladjoutes venaient jusque chez les Beni-Moussa et lui enlevaient des troupeaux. Fatigués de
voir cet intrépide colon leur tenir tête, ces brigands avaient mis sa tête à prix. Un nègre, à qui ils avaient promis 500 fr, pour l’assassiner, s’était caché dans un bois du voisinage.
M. de Montaigu en fut averti par des ouvriers kabyles. A son tour il promit 50 fr. à qui lui amènerait ce noir malfaiteur encore en vie. Ce fut assez pour faire traquer le bois par tous les indigènes. Au bout de quelques jours le nègre était conduit à la ferme, attaché par des cordes, pour de là être envoyé au chef du bureau arabe chargé de la police.
Le territoire des Beni-Moussa, qui s’étendait depuis l’Arba jusqu’à l’Harracb , formait un delta séparé par deux rivières du reste de la plaine; c'en était la partie la plus fertile, elle était couverte de nombreux haouebs. Le baron de Vialar en possédait un avec M. Baudens, chirurgien-major, à la pointe la plus rapprochée d’Alger, près du gué de Constantine. La position de l'haoucb Baraki était marécageuse ; ces messieurs l’exploitèrent d’abord pour les fourrages. Le voisinage de la propriété que le baron de Vialar avait à Kouba rendait celle exploitation plus facile ; les ouvriers de celte localité parlaient tous les malins et y revenaient le soir. Plus lard, des travaux d'assainissement permirent à Baraki un établissement plus permanent : déjà en 1839 il formait une ferme importante; 50,000 fr. avaient été consacrés à ses constructions , et une somme à peu près pareille à scs cultures.
Les autres colons fixés de ce côté étaient M. Choppin, sur l’haouch Beni-Yousef, d’une étendue de 500 hectares, et M. Montagne fils, qui se partageait avec M. Tobler l’haoucb Ben-Chenouf.
Les deux exploitations les plus importantes de la plaine étaient à son extrémité Est dans le voisinage de la mer. La première, celle du prince de Mir, n’était qu’à une lieue de la Maison-Carrée.
Le prince de Mir avait pris part à la révolution de Pologne ; homme d’imagination ardente et ne pouvant que végéter en France, il avait eu l’idée, en 1835, d’aller s’établir en Afrique. '
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Arrivé à Alger sans ressources , au point d’avoir été obligé d’emprunter pour payer ses bagages , il parvint cependant par de belles promesses et de grands engagements qui ne lui coûtaient pas davantage, à obtenir du gouvernement une immense concession. On lui donna à la Rassauta (tête de la plaine), l’haouch El-Bey et deux autres domaines contigus de l’ancien Beylick, formant ensemble une étendue de deux mille hectares. Ainsi nanti, il put réaliser divers emprunts qui dépassèrent 100,000 fr. 11 employa cette somme à diverses constructions, qui, ajoutées à celles de l’ancien haouch, lui constituèrent un établissement très-honorable. Ses hautes manières, son brillant uniforme de général qu’il ne quittait pas, son hospitalité, ses cadeaux même, ne tardèrent pas à lui faire exercer une certaine influence et à attirer tous les Arabes du voisinage : il lui fut facile de les enrôler pour ses cultures. Mais, ne connaissant ni leurs usages, ni l’agriculture, il était loin de tirer des charrues arabes les produits qu’un autre, avec un peu plus d’expérience , en eût obtenus. Bientôt ses revenus devinrent insuffisants pour subvenir à scs dépenses, pour faire face à ses générosités de prince, et surtout pour 1e payement des énormes intérêts de sa dette. Aussi , au bout de deux à trois ans , se voyant traqué par ses créanciers, abandonna-t-il le pays, laissant ces derniers se débattre entre eux et avec l’administration comme ils l’entendraient. Les créanciers se croyaient garantis par l’autorisation d’emprunter, que lui avait donnée te directeur des finances d’alors ; mais grande fut leur déception quand on vint leur objecter que le concessionnaire n’avait pas rempli ses engagements envers le gouvernement. La déchéance fut prononcée et la concession fit retour au domaine de l’État. Un autre patriarche succéda bientôt au prince de Mir. Les Arib, originaires d’une tribu des environs d’Aumale, quis’en étaient détachés pour louer des terres dans la Mitidja, firent bonne contenance à la Rassanta pendant l’insurrection de 1839. Pour les en récompenser on les gratifia de l’haouch El-Bey, la
meilleure portion de ce domaine. Le chef actuel des Arib , principal concessionnaire, n’a pas eu besoin d’emprunter pour remplir ses engagements envers le gouvernement; sa Gdélité l’a fait nommer chevalier de la Légion-d’Honneur, et les succès de ses charrues arabes lui ont ouvert les portes de la Chambre d’agriculture. Il eût été inutile de concéder aux Arabes les autres portions du domaine de la Rassauta, elles étaient presque entièrement recouvertes de broussailles ét de palmiers naiiis. Elles comprenaient environ 800 hectares : on les a, comme nous le verrons plus tard, concédées à des Mahonais.
A la même époque que le prince de Mir, MM. Mercier et Saussiue commençaient à trois ou quatre lieues au delà une exploitation plus sérieuse : le domaine de la Réghaia, qu’ils avaient acheté, avait une étendue de 2 à 3,000Lheclares. Les associés avaient consacré un capital de 400,000 fr. à celle exploitation. M. Mercier, qui se mit à la tête, arrivait d’Amérique : jeune, actif, laborieux et trèscapable, il était déjà initié au maniement des entreprises de ce genre. 11 ne se contenta pas, pour mettre en valeur cet immense domaine , d’employer les Arabes du voisinage ; ils n’eussent qu' imparfaitement répondu à ses plans, qui étaient de tirer immédiatement de ce sol privilégié tout le parti que l’industrie moderne pouvait en attendre. Il commença donc par élever des constructions considérables et faire de grands travaux de dessèchement, qui, en assainissant, rendaient à la culture les meilleures terres. 11 ne se bornait pas aux céréales, il plantait du tabac. Déjà en 1837, il avait fait un essai de coton sur plus de 6 hectares, et malgré le surcroît de main-d’œuvre, qu’avait nécessité l’exubérance de la végétation herbacée sur une terre depuis des siècles abandonnée à la pâture, il avait obtenu des produits qui donnaient encore d’assez beaux bénéfices au prix commercial le plus réduit. 11 avait employé une prime, que lui avait votée la Chambre de commerce d’Alger, à faire venir d’Amérique une machine
à égrener, réclamée en Tain de l’administration par les autres colons. On ne se bornait pas, à la Réghaïa, à des essais et à des travaux qui assurassent le succès des cultures les plus avancées, on défrichait encore de grandes étendues, malgré les frais énormes qu’occasionnait alors l’emploi des ouvriers européens.