‹ Histoire de la colonisation de l'AlgérieChapitre 20 sur 29 · LES FERMES DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

LES FERMES DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE

Les fermes se sont plus développées que les villages dans la province de Constantine. Tandis que dans la banlieue de celte ville on ne compte encore que quatre villages qui, sur un territoire d’environ 4,000 hectares n’ont guère ensemble plus d’une centaine d’habitants ; 200 exploitations particulières, ^lisséminées sur un territoire de 20,000 hectares, forment une population de 1 ,034 âmes. Le nombre des concessions y est de 342. Elles n’ont la plupart qu’une quarantaine d’hectares : une vingtaine cependant ont une étendue de 100 à 400 hectares, et deux environ un millier.

Nous avons vu que dans les exploitations isolées des environs d’Oran, la septième partie des terres seulement était cultivée; dans celles des environs de Constantine, les grandes comme les petites fermes sont toutes en culture; près de la moitié des terres y est, chaque année, ensemencée en céréales, le reste est réservé pour des prairies et des cultures artificielles. Les colons ont établi à leurs frais une quantité considérable de canaux d’irrigation qui se rattachent aux grands canaux que l’administration a ouverts pour faire dévier les eaux du Bou-Merzoug. M. Cbirat, l’un des principaux concessionnaires, a fait construire une machine hydraulique qui élève les eaux de la rivière à 1 i mètres et sert à arroser une partie de sa propriété. Presque tous les colons ont fait des plantations; dans la seule vallée du Bou-Mer-

zoug, en 1854, on en comptait déjà 250,000, dont 63,000 en arbres fruitiers. Les fruits, comme les légumes, ont un débouché d’autant plus facile sur le grand marché de la ville, que les indigènes en apportent peu.

Un territoire de 2,500 hectares dans l’arrondissement de Philippeville a d’abord été réparti entre 187 concessionnaires; ils y ont formé de petites exploitations où, sans compter les autres arbres, 120,000 mûriers ont été plantés. A la fin de 1856 on comptait dans l’arrondissement 33 fermes assez importantes qui comprenaient une étendue de 5,247 hectares. Une entente parfaite existe entre les propriétaires de ces fermes; ils se communiquent leur mode de procéder en agriculture, comparent leurs essais et les résultats qu’ils ont obtenus ; ils s’aident les uns les autres en se prêtant mutuellement matériel et animaux de labourage. Les cultures se perfectionnent et le bien-être augmente en même temps que les relations deviennent plus cordiales. Les céréales, les prairies naturelles et artificielles, l’élève et l’engraissement du gros bétail, sont l’objet presque exclusif de ces exploitations. La culture de l’olivier commence à s’y développer ; plus de 34,000 oliviers sauvages ont déjà été greffés.

La banlieue de Bône compte 128 petites exploitations sur un territoire de 1,198 hectares. Les exploitations de quelque étendue sont plus particulièrement groupées à Alélick et à El-Hadjar. On en compte une cinquantaine qui ont en moyenne 100 hectares : 97,000 oliviers y ont été greffés. Sept fermes plus considérables se trouvent sur le territoire de Mondovi et de Barrai : elles comprennent 4,500 hectares, dont 2,000 en prairies et un millier en cultures diverses.

Une vingtaine d’exploitations, comprenant ensemble 2,000 hectares, sont dispersées aux environs de Guelma. La ferme Lavie a déjà 4,000 oliviers greffés. Trois moulins sont établis sur la ferme Guiraud, qui a une étendue de 300 hectares.

Il n’y a encore que trois exploitations isolées en dehors du

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territoire de Batbna, qui a été partagé entre les habitants de la ville.

Les fermes les plus importantes des environs de Sétif sont celles de la Compagnie génevoise. Nous avons vu que cette Compagnie devait obtenir un lot de 800 hectares pour chaque nouveau village quelle construirait. Elle se proposait d’y créer autant de grandes exploitations agricoles. Tandis qu’elle peuplerait le territoire de Sétif par la fondation de ses villages, ses établissements particuliers devaient donner un grand élan à la colonisation tout entière , en montrant le parti qu’on pouvait tirer des terres de l’Algérie. Elle n’épai^na rien, en effet, dans sa première ferme d’El-Bez. De vastes bâtiments y furent construits; elle y réunit le matériel le plus complet en machines et instruments aratoires; elle fit venir de l’étranger des bêtes de choix. Les premières années elle put constater dans ses rapports tous les avantages des cultures européennes sur les cultures arabes : ses produits étaient remarquables et donnaient déjà de beaux bénéfices, malgré les dépenses qu’ils entraînaient. Aussi avait-elle commencé la construction de trois autres fermes à Mahouan, Melha et Ouricia. Tout d’un coup elle changea de plan : elle venait d’être déchargée de toutes ses obligations relativement à la fondation des villages, et d’être mise en possession définitive de 12,340 heebres; mais elle n’était pas encore satisfaite et réclamait 7,000 hectares d’excellentes terres en partie irrigables qu'elle avait trouvées un peu plus loin. Elle prétendit alors que tout ce qui lui avait été concédé n’avait fait que l’entraîner dans des dépenses qui n’étaient pas proportionnées aux bénéfices qu’elle avait pu obtenir, et pour preuve elle fournissait de nouveaux comptes établissant que les cultures européennes ne [louvaient être entreprises qu’avec perte en Algérie : maintenant qu’elle était quitte avec le gouvernement, elle ne consentirait à se mettre de nouveau en frais que s’il lui faisait cette nouvelle faveur. Le gouvernement, comme nous l’avons vu, n’accéda pas à ces propositions;

mais la manière d’agir de la Ck)mpagnie génevoise pouTait avoir des conséquences fâcheuses pour la colonie en raison de la position de ses membres et du grand retentissement qu’on avait donné à son entreprise. Les conclusions du dernier rapport présenté à son assemblée générale pouvaient abuser l’opinion publique et faire croire que toute culture européenne était ruineuse en Algérie . Aussi M. Jules de Sain t-Maur, dont l’expérience ne pouvait être récusée, s’est-il empressé de protester et de faire remarquer la contradiction qu’il y avait entre le dernier rapport de la Compagnie et les premiers qu’elle avait publiés. Il n’y avait pas loyauté à grouper ainsi les chiffres d’une manière différente selon les circonstances. Du reste, de ce que la Compagnie s’était fourvoyée en faisant des dépenses exagérées, ce n’était pas une raison pour que d’autres ne pusspnt réussir avec une meilleure entente agricole. Mais en réalité la Compagnie était-elle bien convaincue de ce qu’elle avait avancé en dernier lieu? Elle proposait de continuer ses cultures, si l’on voulait lui accorder de nouvelles terres : or, si l’opération était aussi ruineuse qu’elle le prétendait, elle ne devait désirer la recommencer à aucun prix.

Du reste, on compte 56 fermes dans la banlieue de Sétif sur une étendue de 1,936 hectares, ce qui ne fait pas 40 hectares pour chacune d’elles. Les constructions qui y sont élevées ont une valeur de 843,810 fr. On y a, en 1856, cultivé 660 hectares de blé, 492 d’orge, 6 de mais, 270 de fèves, 25 de légumes, 38 de pommes de terre ; total, 1 ,223 hectares ; plus 332 hectares de prairies. La Compagnie génevoise, sur les 12,340 hectares qui lui ont été concédés, n’avait encore, au commencement de 1859, que 313 hectares en cultures et 370 en prairies : elle n’avait élevé que pour 311,957 fr. de constructions. Sans doute elle avait de plus dépensé 386,856 fr. pour la construction des derniers villages abandonnés, mais cela ne faisait néanmoins qu’une dépense de 698,823 fr. inférieure à celle des autres fermes. 11 est vrai

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que dans les siennes elle entretenait 3,417 têtes de bétail, qui, avec un millier de moutons donnés en cheptel dans les villages voisins, représentaient un capital de 16(),797 fr.;

mais les autres colons, quoique n’ayanl que 2,030 tètes de bétail, n’en avaient pas moins pour une valeur de 183,970 fr. Si la Compagnie a moins bien réussi que le gouvernement dans la fondation de scs villages, elle a donc, dans ses exploitations agricoles, opéré d’une manière beaucoup plus imparfaite que les premiers colons de Sétif; puisque, sur une étendue sept à huit fois plus grande, elle a cultivé quatre fois moins. Du reste, elle n’a point fait de plus grands sacrifices que ces colons; malgré leurs faibles ressources, ils ont dépensé plus d’un million. On en pourrait trouver d’autres à Sétif en état de dépenser davantage. Beaucoup d'habitants de cette ville, enrichis par le commerce, voudraient s’y fixer et former dans les environs des établissements agricoles : ils demandent depuis longtemps des terres; mais tout est pris maintenant dans un rayon de trois à quatre lieues, grâce à la Compagnie genevoise. Tout l'essor de la colonisation libre se trouve ainsi paralysé sur ce territoire.

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l’organisation des GOMMimES

Après la famille, la commune est la base principale de toute organisation sociale. Moins dans un pays la famille a encore de racines, plus il est nécessaire que la commune y soit fortement constituée. L’Etat et les individus ont besoin de points d’appui invariables qui leur servent d’intermédiaires. Or, une commune est une personne civile, il faut qu’elle trouve en elle tous les éléments de vie , il faut qu’elle constitue un corps complet qui puisse se suffire à lui-méme dans tous ses intérêts particuliers.

Les villes peuvent facilement être organisées en communes; elles se forment par une agglomération plus ou moins nombreuse d’individus que le commerce et l’industrie enriebissent, de gens livrés à des professions libérales, de propriétaires déjà dans l’aisance. 11 y a dans une telle concentration de citoyens tous les éléments d’une utile association. Les ressources communes ont leur garantie dans les

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richesses particulières ; l’intelligence ne fait pas défaut pour mettre à profit les unes comme les autres; les intérêts rapprochés et sans cesse mêlés font en outre pour tous une véritable nécessité de s’entendre et de se concerter.

11 n’en est pas ainsi dans les centres moins importants de population, dans les villages, dans les hameaux. On n’y rencontre souvent (jue de pauvres ouvriers qui ont de la peine à gagner le pain quotidien sur le coin de terre dont ils sont en possession. Demandez-leur de s’unir pour leurs intérêts communs, la plupart ne pourront offrir que leurs misères et il n’en sortira que des vœux pour qu’on leur porte assistance. D’ailleurs, dispersés sur de plus grandes étendues, éloignés les uns des autres, leurs intérêts communs sont beaucoup moins appréciables. Enfin, les ressources ne faisant pas complètement défaut, il arrive souvent qu’on ne trouve personne pour en tirer un judicieux parti.

•\u moment de la révolution, il n’y avait guère en France que les villes et les bourgades qui fussent constituées en municipalités; la plupart des petits villages, englobés dans les seigneuries, ne formaient que des fiefs sous la dépendance complète du propriétaire. On sait que le régime municipal a été l’objet des constants efforts de la dynastie des Bourbons. Nos rois, pour soustraire le plus possible les populations au pouvoir quelquefois arbitraire des seigneurs féodaux, avaient successivement accordé des franchises à toutes les villes et à beaucoup de bourgades. Ils leur avaient octroyé de percevoir des taxes particulières à leurs portes pour se créer des ressources indépendantes, et ils avaient investi leurs maires de la justice locale. On comprend quel contre-poids toutes ces communes, ainsi constituées, possédant des biens propres et les administrant, se mouvant en dehors de toute influence aristocratique, apportaient à l’ambition des vassaux de la couronne. C’est ainsi qu’avec le temps la monarchie avait pu réunir en un seul faisceau tous ces grands fiefs qui composaient la France. La révolution de 89 voulut aller plus vile :

elle proclama l’unité nationale fondée sur l’abolition de tout privilège. Un des premiers soins de l’Assemblée Constituante fut d’ériger des municipalités dans les nombreux villages autrefois placés sous la dépendance des seigneurs. Mais il ne sufGsait pas d’affranchir, il fallait donner de la vie à ces sociétés nouvelles et les faire arriver au niveau de celles déjà formées. La nouvelle république fit précisément le contraire. Elle commença par partager les biens communaux entre tous les habitants et n’arrêta cette liquidation que pour en réunir les débris au domaine national. Ce fut en vain qu’après ce nivellement révolutionnaire on chercha à ranimer la vie municipale par quelques restitutions, l’action des anciennes communes n’en restait pas moins paralysée sans que les nouvelles fussent mises en état de se développer. 11 y a en France quantité de communes qui n’ont que cent ou deux cents âmes, il y en a même qui n’ont que cinquante habitants. Il est évident que de telles communes n’avaient en elles aucun élément de vie et que tous les pauvres paysans qui en faisaient partie ne pouvaient avoir de municipalité que pour la forme. Eussent-ils eu un peu d’aisance, ils étaient souvent, par leur ignorance, incapables de s’administrer eux-mêmes. Aussi les nouveaux législateurs se sontils empressés de les mettre en tutelle, et comme alors l’égalité était un principe inflexible, il en est résulté que toutes les anciennes communes ont perdu leurs franchises et que l’Etat, se substituant au seigneur dans les villages, a du même coup imposé aux cités les plus importantes son autorité absolue et la plus minutieuse surveillance. La vie municipale s’est affaiblie partout où elle ébit en vigueur, sans pouvoir se développer dans les nouveaux cadres qui lui étaient assignés.

Ce système a peu d’inconvénients dans un pays mûr comme la France, mais il n’en est pas ainsi pour une colonie dans l’enfance. Gêner son développement, c’est lui porter un coup mortel. Ce qui a fait autrefois le succès des colonies romaines, c’est qu’à Rome la municipalité était

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fortement organisée et que les Romains s’empressaient d’accorder à leurs colonies les privilèges de leur cité. La nouvelle organisation française des communes rendait chez nous l’assimilation moins avantageuse. Au moins devions-nous ne pas copier la France dans ce qu’elle avait de plus défectueux, et ne pas rendre l’institution communale dans notre colonie plus imparfaite que dans la métropole I

Un des premiers soins du maréchal de Bourmonl fut, comme nous le verrons tout h l’heure, de pourvoir aux services municipaux de la ville d’Alger. Ce premier germe d’organisation communale devait bientôt être étouffé sons son successeur. Toutefois, en 1834, un nouvel essai fut tenté. Un conseil municipal, composé de dix -neuf membres (dix Français, six musulmans et trois Juifs), fut créé à .\lger, et des revenus spéciaux furent attribués aux dépenses de la ville, mais l’autorité tout entière restait à l’intendant civil chargé de présider le conseil. Le maire et ses adjoints n’étaient que des officiers d’état civil et n’avaient, du reste, d’autres pouvoirs que ceux qui leur étaient délégués par M. l’intendant. Les fonctions du conseil municipal étaient purement honorifiques, et encore elles n’étaient qu’annuelles. Lorsque deux ans après l’on mit toutes les dépenses locales a la charge de la caisse coloniale, on trouva inutile de les renouveler, et cette organisation toute fictive fut abandonnée à Alger aussi bien qu’à Rône et à Oran , où on avait voulu l’appliquer. Cependant les circonscriptions communales qu’on avait faites à cette occasion furent maintenues. Fn 1835, on en traça 14 nouvelles autour d’Alger. Ces circonscriptions furent un peu modifiées en 1843 et 1844, après la création des villages du Sahel. Chacun de ces villages forma une commune, ainsi que les différents faubourgs d’Alger. On en fit bientôt autant des villages fondés autour d’Oran et de Blidah. Les communes rurales, comme les villes, reçurent toutes des maires et des adjoints chargés de l’état civil et de la transmission des arrêtés des directeurs et sous-directeurs de

l’intérieur. Cétait là tout l’intérêt de cette organisation , on tenait surtout aux apparences et l’on avait jeté des ombres comme complément du tableau de la colonisation. Cet état de choses ne manqua pas d’attirer l’attention de M. de Toqueville lors du voyage qu’il fit en Algérie. Citons encore ici un des passages de son rapport à la Chambre des Députés :

K II est très-nécessaire, dans l'intérêt même de l'administration et pour faciliter la liberté de ses mouvements, de créer des municipalités en Algérie. Une telle création n’importe pas moins à l'inlérét des citoyens qu’au bon ordre administratif. Un pays où les traces mêmes de la commune n'existent pas, où les habitants d’une ville sont privés non-seulement du droit d’admbiistrer leurs affaires, mais de l'avantage de les voir gérer sous leurs yeux ; cela, Messieurs, est entièrement nouveau dans le monde. Rien de semldable ne s’était jamais vu, surtout h l’origine des sociétés coloniales. Quand la cité vient de naître, ses besoins sont si nombreux, si variés, si changeants, si particuliers, que le pouvoir local seul peut les connaître à temps, en comprendre l’étendue et les satisfaire. Les institutions mimicipales sont non-seulement utiles alors, mais absolument nécessaires; à ce point qu’on a vu des colonies s’établir presque sans loi, sans liberté politique, et pour ainsi dire sans gouvernement, mais qu’on ne pourrait en citer, dans toute l’histoire du monde, une seule qui ail été privée de la vie municipale.

« On ne sauniit se figurer la perte de temps et d’argent, les souffrances sociales, les misères individuelles qu’a produites en Afrique l’absence du pouvoir municipal. La commune n’étant représentée particuliérement par personne, n’ayant pas un ordonnateur unique pour ses dépenses, étant souvent placée loin du pouvoir qui la dirige, n’obtient presque jamais à propos ou d’une manière suffisante les fonils nécessaires à ses besoins. »

Aussi un des premiers soins du duc d’Aumale, en arrivant en Algérie, fut d’y organiser des municipalités. L’ordonnance du 28 septembre 1847, qui parut sous son gouvernement, dota la colonie d’un régime municipal calqué sur la législation française. Le budget des communes d’Algérie y fut réglé de la même manière qu’en France; les fonction-

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naires municipaux y reçurent les mêmes attributions. Toutefois il fut admis que les indigènes et les étrangers , soumis comme les Français aux taxes municipales, participeraient, sous certaines conditions, à l’exercice des droits civils. Dès lors, les dUTérentes nationalités ne permettaient pas l’adoption du système électoral; il fallait attendre que la fusion des intérêts , eât amené à se connaître et à se comprendre un peu.

Le gouvernement républicain , qui succéda bientôt après, en jugea tout autrement. Les nouveaux conseils municipaux n’étaient pas encore organisés que, le 16 août 1618, un arrêté du chef du pouvoir exécutif statuait qu’il serait pourvu, par l’élection , à la formation des corps municipaux de l’Algérie. Des listes d’électeurs furent donc formées dans toutes les communes où il pouvait y avoir chance d’en réunir. On était alors sous l’impression des idées révolutionnaires, que les colons parisiens s’étaient fait un devoir de propager, en attendant qu’ils fussent admis eux-mêmes à l’exercice de leurs droits civils. Aussi les nouveaux conseils municipaux furent-ils constitués à un point de vue tout politique, ou du moins ce fut sous le manteau de la politique que ceux qui s’étaient mis sur les rangs cachèrent leur jeu aussitôt qu’ils furent élus. Ces nouveaux communistes se souciaient beaucoup moins d’aller défendre les intérêts de leurs communes, que de tirer parti, pour leur propre compte, des ressources affectées aux budgets municipaux. Ceux qui ne pouvaient prétendre aux emplois rétribués cherchaient à s’en dédommager dans les locations, ou les marchés de toutes sortes qui devaient recevoir leur sanction. Plus une administration municipale devait éveiller de soupçons, plus son zèle patriotique s’exaltait. Les conseils municipaux étaient ainsi entraînés à sortir de leur rôle , et les conseils de préfecture étaient obligés d’annuler leurs délibérations comme illégales : on en profitait pour réformer, sans trop de scandale, les abus que des enquêtes avaient fait découvrir.

Bientôt plusieurs conseils municipaux furent successivement suspendus et dissous. Us avaient été remplacés par des commissions municipales nommées pour trois mois ; mais avec la législation en vigueur, il fallait, au bout de ce terme, renouveler les élections. On s’était vu, à Blidah, dans cette fâcheuse nécessité lorsque l’autorité militaire, prépondérante dans cette ville, vint porter secours à l’autorité civile.

Sous le nouveau régime les indigènes étaient admis aux élections; ce ne devait être toutefois que sur leur demande. D’un autre côté, il leur faUait résider sur le territoire civil et faire partie de la commune. On avait néanmoins inscrit d’office un certain nombre d’indigènes appartenant au territoire militaire. Ceux de la ville avaient été conduits au scrutin par les agents de la force publique. Des listes approuvées de l’autorité civile leur avaient été distribuées, et, comme plusieurs modifications y avaient été faites les jours précédents, on avait eu soin de les vérifier à la porte. Quelques indigènes n’en avaient pas moins jeté dans l'ume toutes celles qu’ils tenaient entre les mains ; d’autres, avertis à temps, avaient été invités à choisir; mais, dans l’impossibilité où ils étaient de reconnaître la bonne , on en avait été réduit à la leur faire tirer au sort. Quant aux indigènes des tribus voisines, on avait évité tous ces embarras : le bureau arabe les avait envoyé prendre le matin même de l’élection, et leur avait donné l’ordre de déposer la liste qui leur serait remise en entrant. Les habitants de Blidah, ayant vu de quelle manière les choses s’étaient passées, protestèrent contre cette élection, et, déboutés par le conseil de préfecture, se pourvurent au conseil d’État. Invités à produire leurs observations, après s’en être référé aux conclusioas du pourvoi qui énumérait tous les moyens de droit , ils ajoutaient qu'ils ne sauraient trop insister sur la partie relative à l’inscription exagérée des Arabes des tribus :

« Les arrêtés sont, en effet, disaient-ils, à Tégard des indigènes, tellement pourvus de réserves et de garanties que , malgré les conditions

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(le résidence et de fortune exigées pour mieux évidemment les subordonner à la population française, leur nombre dans le conseil n'a encore été fixé pour Blidah qu’au douzième des conseillers élus.

« Or, il est facile de comprendre ce qu’aurait de comminatoire cette dernière garantie, si les indigènes pouvaient légalement figurer sur les listes, comme ils y sont inscrits de telle sorte (|ue, comme aux élections du 8 décembre, sur 688 votants on peut en compter 210, c’est-à-dire un quart; et à celle du 3 mai, sur 334 votants et pour élire un conseiller français, il y a eu 123 Arabes et 80 olQciers sans troupes, c’est-à-dire 201 sur 334; plus de la moitié. (Extrait des registres de la mairie.)

« Ces faits sont moralement et politicpiement à déplorer : moralement, en ce qu’ils retirent aux conseillers élus, quels qu’ils soient, la considération et l’appui dont ils ont besoin auprès de la population française ; politiquement, en ce qu’ils mettent aux mains des Arabes une arme que ceux-ci pourraient bien facilement retourner contre l’autorité même (jui la leur a fournie.

« Si donc l’inscription des Arabes comme elle a été faite sur les listes électorales, et le vote tel ipi’il a eu lieu, n’étaient pas une faute qu’il est donné au conseil d’État de redresser, ce serait un malheur sur lecpiel la population devrait appeler au plus vite l’attention du législateur.

« Mais tous les faits sur les<iuels s’appuie le pourvoi, soit qu’ü s’agisse des indigènes ou des oOiciers sans troupes, accusent trop manifestement l’intervention illégale, obséquieuse ou violente de l’autorité, pour que le conseil d’Êtat, eu considérant surtout <]ue le déplacement ou la suppression de quelques voix changeait totalement le résultat électoral, consacre, de sa haute juridiction, la validité des élections municipales du 8 décembre. »

Oiielques citoyens demandèrent môme que non-seulement les élections fussent annulées, mais que l’on procédât à une enquête pour que les agents qui avaient déconsidéré l’administration, en violant la loi avec une telle impudence, fussent connus et sévèrement punis. Le coup d’Etat vint sur ces entrefaites tirer l’administration d’embarras en permettant de mettre l’Algérie en état de siège. I^e gouverneur général put alors ajourner les nouvelles élections de Blidah, suspendre les autres conseils municipaux, et nommer partout des commissions municipales jusqu’à nouvel ordre.

Les électeurs de l’Algérie ne devaient plus être consultés que pour ratifier le plébiscite de 1 851 . Le nombre des abstentions fut considérable. Il y eut cependant dans la province d’Alger, sur 6,071 votants, une majorité de 501 voix eu faveur du président de la république. Dans la province d’Oran la majorité des oui fut de 779 ; mais dans la province de Constantine ce' fut la majorité des non qui l’emporta de 115 voix.

L’ordonnance organique du 28 septembre 1847 disait que les centres de population en Algérie pourraient être érigés en communes par d’autres ordonnances royales, lorsqu’ils auraient acquis le degré de développement nécessaire. C’est ainsi que, le .SI janvier 1848, les communes d’Alger, Blidah, Mostaganem, Bône et Philippeville furent instituées. L’arrêté du général Cavaignac qui avait confié à l’élection l’institution des conseils municipaux ne s'était pas borné là, il avait déclaré : qu’immédiatement tout le territoire civil de l’Algérie était érigé en communes, laissant à des arretés ministériels ultérieurs le soin de fixer leur circonscription. Le ministère néanmoins ne s’était pas pressé d’y pourvoir. Les élections donnaient déjà trop d’embarras dans les communes les plus importantes sans qu’on cherchât l’occasion de les multiplier. Cependant lorsque les affaires politiques se consolidèrent, comme il n’y avait plus de raison de laisser plus longtemps l’Algérie en état de siège, il fallut songer à lui donner une organisation communale définitive.

On était retombé sous l’empire d'idées toutes différentes et il fallait moins compter avec le système aveugle de 89. On comprit que ce ne serait pas un progrès pour l’Algérie d’y constituer des communes, telles que la révolution en avait partout érigé en France, des communes sans vie municipale possible, alors surtout qu’il n’y avait pas de clochers partout, pour en abriter les premiers germes. On prit donc la sage mesure de ne constituer de communes qu’ autour des villes et des

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centres principaux de population, et de leur rattacher comme sections annexes les faubourgs, ou les hameaux environnants. On leur donna, en conséquence, des circonscriptions assez étendues pour englober à la fois toutes les exploitations rurales et tous les petits centres de population de trop peu d’importance pour devenir des chefs-lieux municipaux. Les enclaves des territoires militaires formées par les agglomérations indigènes furent réunies au territoire civil, et purent former,sclon les circonstances, autantdesections communales annexes. De cette façon, on ne sépara point des villes les intérêts agricoles auxquels elles avaient donné naissance, et qui s’étaient développés dans leur banlieue ; et l’on constitua ailleurs des communes rurales assez étendues pour se sufiire à elles-mêmes aussi bien que des cités industrielles. Aussi l'organisation municipale adoptée par le ministre de la guerre, pourrait-elle aujourd’hui servir de modèle à la France elle -même. Sans doute beaucoup de ces communes , avec toutes leurs annexes , sont encore moins {Hjiiplées que bien des villages français ; mais, pour peu que la colonisation se développe, elles formeront des groupes d’une tout autre importance. Dès maintenant les communes algériennes peuvent sans danger être émancipées; leur personnel, quoique restreint, est suffisant pour contribuer déjà à l’entretien de leurs chemins vicinaux ; il n’en est aucune qui ne renferme des sources ou soit traversée par des rivières dont les eaux ne puissent être aménagées ; la plupart possèdent des marchés fréquentés par les indigènes ; elles comptent un plus ou moins grand nombre de propriétaires aisés et indépendants, parmi lesquels l’administration ne peut être embarrassée de trouver des hommes honorables, intelligents, capables de gérer parfaitement les allaircs municipales. Les communes rurales peuvent jouir de presqiie tous les avantages dont jouissent les autres. Les principaux services publics y sont facilement organisés. Elles peuvent avoir des agents-voyers, des percepteurs, des inspec-

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leurs de police, des notaires, des médecins. De leur centre à leurs extrémités l’on peut aisément faire rayonner l’action bienfaisante du culte, de l’instruction et de l’assistance publique.

Du reste, le tableau suivant donnera, de leur organisation, une idée beaucoup plus exacte que tout ce que nous pourrions dire :

CoomDuef.

Français.

Étrangers.

Indigènes.

Total de la popol.

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