‹ Histoire de la colonisation de l'AlgérieChapitre 19 sur 29 · OO · texte numérisé non relu

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LES FERMES

LES GfiAifDS CONCESSIONNAIRES

« Le morcellement des terres, en France, augmente chaque année, disait naguère un économiste, M. de Casabianca ; le tableau des cotes foncières présente un total :

En 1815, de 10,083,731

En 1839, de 10,998,730

En 1851, de 12,393,954

En 1855, de 12,822,738

« Et encore ce sont là des propriétés distinctes, qu’il ne faut pas confondre avec les />arce//es. Ces parcelles étaient, au 1" janvier 1851, au nombre de 126,000,000.

« Dans les quatre dernières années, les cotes foncières se sont accrues de 428,372 ; ce qui établit un fractionnement nouveau, en ce seul intervalle, de 263,893 propriétés.

« Or, d’après le recensement prescrit en 1850, sait-on quel est l’état, quelle est la fortune relative des 7,846,000 propriétaires portés au rôle? Trois millions ne paient pas de

contribution personnelle. Cette exemption, pour la plupart d’entre eux, n’a d’autre cause que leur indigence reconnue par l’autorité municipale. » De plus, « on en compte six cent mille dont l’impôt n’excède pas en principal cinq centimes par an. » .\insi la moitié des propriétaires de France est composée d’indigents.

A cela on répond que la valeur vénale du sol s’est énormément augmentée. On- rapproche les tableaux suivants :

En 1821 , cette valeur était de < 30,514,000,000 fr.

En 1851, elle était de 83,744,000,000

Ce qui donne une augmentation de 44,230,000,000 De même, ajoute-t-on, pour le revenu net :

En 1821, il ne montait qu’à 1,580,597,000

En 1851, il s’élevait à 2,643,366,000

Ce qui fait un accroissement de 1,062,769,000

Dans cette amélioration, la part delà grande propriété n’a été que du tiers ou du quart, tandis que celle de la petite a quadruplé ou quintuplé.

El de là on conclut aux avantages évidents de la division de la propriété. N’est-ce pas se presser un peu, surtout quand on est obligé de dire aussitôt : « Cette division, on ne saurait en disconvenir, cette division, poussée à l’extrême, devient un obstacle à tout progrès agricole et amoindrit la production. » D’où suit que non-seulement la propriété tend à passer aux mains d’indigents qui ne peuvent pas même payer de contributions personnelles, et, par conséquent, ne participent point aux charges publiques, et qu’en même temps le sol devient moins productif cl insufQsanl à la nourriture de ses habitants. Certes, rien n’est plus grave qu’une telle situation : c’est un mal redoutable, sans cesse envahissant, et qui présage un avenir terrible.

Sans doute, la division de la propriété a eu pour effet, au commencement de ce siècle, de lui donner une grande valeur. Une foule de paysans stimulés par l’intérêt n’ont reculé devant aucune fatigue pour faire rendre à la terre tous les

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produits qu’elle pouTait donner. Ce qui n’eût fait que ruiner par la main-d’œuvre les grands propriétaires devint tout profit pour eux et permit à un grand nombre de faire des économies. Où pouvaient-ils chercher à les placer si ce n’est autour d’eux ? Un petit cultivateur n’a d’autre horizon que son clocher ; du reste, il ne peut guère se déranger de ses travaux, pour aller surveiller ailleurs le bon emploi de ses capitaux ; il achète donc à tout prix ce qu’il trouve à sa portée. 11 en est résulté cette énorme augmentation dans la valeur des terres ; les grands propriétaires ont vu leur fortune se tripler et se quadrupler, sans que pour cela leurs revenus augmentassent dans les mêmes proportions ; et tandis que dans certains pays les terres rapportaient plus de 5 pour 100, elles se sont trouvées ne plus donner 2 pour 100 dans bien des endroits. Si les petits propriétaires ont vu en même temps augmenter la proportion de leurs revenus, c’est que, ne comptant pour rien la peine qu'ils se sont donnée, ils ont moins fait entrer en ligne de compte les travaux faits pour les obtenir. En définitive, un pauvre paysan qui cultive à la pioche la petite parcelle de terre dont il est propriétaire, ne peut, quoi qu’il fasse, obtenir un revenu plus avantageux que celui qui possédant une plus grande étendue, peut employer une charrue, et qui, ayant des troupeaux, a des engrais pour ses champs. Aussi, combien de pauvres propriétaires, après avoir abandonné l’héritage qui n’était pour eux qu’une suite de misères, ont-ils été chercher ailleurs les moyens de gagner leur vie! Une fois déplacés, ils devaient chercher pour eux et leurs enfants le travail le plus lucratif ; c’est à l’industrie qu’ils ont été offrir leurs services. Les grands propriétaires ne pouvaient pas les retenir; en augmentant le prix de la main-d’œuvre, ils n’eussent fait que diminuer des revenus qui déjà n’éUiient plus dans la proportion de leur fortune, sous le coup elle-même de la loi du morcellement. L’excessif morcellement des terres n’a donc eu, en fin de compte, pour résultat, que de détacher de l’agriculture un

grand nombre de bras. II est vrai que les défections servent à reconstituer la propriété d’une autre façon. Le petit propriétaire, souvent pressé par le besoin, vend à des conditions moins avantageuses. D’un autre côté, la concurrence des acheteurs n’est plus aussi grande. Une foule de paysans sortent maintenant de leurs villages, et se laissent séduire par les offres des sociétés industrielles, dans l’espérance de retirer, en se croisant les bras, plus de revenus de leur argent qu’ils n’en obtenaient à la sueur de leur front. Après de tristes naufrages, d’heureux capitalistes pourront ainsi reprendre un jour à vil prix les terres abandonnées, et y appliquant le génie de l’industrie, leur donner non plus une valeur de circonstance, mais une valeur réelle basée sur le revenu. Toutefois, de nouvelles exploitations composées de pièces et de morceaux, comme on en voit déjà se reformer sur les débris des grandes propriétés, ne présenteront jamais les mêmes avantages.

En Algérie, nous opérions sur un terrain neuf ; il y avait donc moyen de réparer un peu de ce côté le préjudice que le morcellement des terres tendait à occasionner à l’agriculture sur le vieux territoire français.

Nous avons vu la manière dont l’adminislration algérienne avait formé ses villages. Leurs territoires, divisés en petits lots, répondaient mal aux besoins de l’agriculture. Une paire de bœufs peut labourer huit à dix hectares : cette étendue forme pour les Arabes l’unité de culture ; mais à condition de pouvoir se déplacer chaque année et d'avoir toujours, aux alentours, d’assez grands espaces pour faire paître leurs troupeaux. La moindre exploitation européenne, avec des assolements bien combinés, eût ci besoin de plus de 10 hectares : c’était cependant le maximum accordé à la masse des colons placés dans les villages. Les concessions plus étendues accordées à quelques colons privilégiés, n’avaient souvent pour résultat que de réduire encore la part des petits colons, qui quelquefois alors nttrijrnaif à pein(’ 5 ou 6 hectares. En y

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apportant toutes les ressources désirables pour les mettre en valeur, les meilleurs cultivateurs y eussent fait de médiocres affaires, à plus forte raison des gens étrangers au métier, dans une situation voisine de l’indigence, où les avait mis l’administration ; situation qui, sans être précisément l’objet de ses désirs, était presque toujours le résultat très-prochain de son patronage.

Gipendant, dès l’origine, le gouvernement avait compris l’importance qu’il y aurait à constituer, en Algérie, de grandes propriétés ; il avait accordé, en dehors du territoire des villages, des concessions de plusieurs centaines et quelquefois d’un millier d'hectares. Mais tandis que l’administration locale prodiguait scs soins aux petits concessionnaires, elle s’occupait très-peu des grands ; ou du moins le contrôle qui lui était réservésureux, ne servait qu’à les mettre en butte à toutes sortes de tracasseries. Plus ils étaient riches, moins ils avaient besoin d'appui, moins on devait s’inquiéter de leurs déboires. D’ailleurs, n’étail-il pas à craindre qu’avec de si beaux apanages ils ne formassent une aristocratie trop puissante, qui gênât l’administration et amoindrît son rôle?

Quel beau cadeau avait-on fait à ces concessionnaires, objet de tant de jalousies et de tant de craintes ? Ils étaient soumis aux mêmes conditions que les autres, de construction, de défrichement, de plantation ; éloignés pour la plupart des centres de population, ou ne voulait pas qu’ils eussent recours à la main-d’œuvre indigène, ils devaient installer sur leurs terres le nombre de familles européennes nécessaire pour les mettre en valeur ; ils étaient obligés de faire à leurs frais les chemins et tous les travaux qui ailleurs étaient à la charge de l’administration : ils n’étaient pas même dispensés des ouvrages de fortification, qui devaient assurer la sécurifé de leurs colons. Ils n’en payaient pas moins à l’État les redevances ordinaires, proportionnelles au nombre d’hectares de leurs concessions, et qui, comme nous l'avons vu, représentaient àpeu près le prixque pouvaient valoir les terres.

Le seul avantage de ces concessionnaires était donc de n’être pas soumis au paiement du capital, ce qui ne les avançait pas beaucoup dans les commencements, lorsqu’on exigeait d’eux le versement d’un cautionnement dont l’intérêt ne leur était payé que moitié du taux légal. Sous la fausse apparence d’une libéralité on leur faisait en réalité une vente très-onéreuse, puisque indépendamment du prix fixé, on leur imposait des conditions dont ils ne pouvaient calculer les conséquences, mais qui toutes étaient plus ou moins ruineuses 11 n’est pas nécessaire d’entrer à cet égard dans de plus grands détails,

* Prenons pour exemple une concession de 100 hectares. Une concession de celte étendue exige quatre ou cinq charrues, un troupeau et un personnel de plusieurs ouvriers. Si restreint que soit le nombre des ouvriers, si petit que soit ie troupeau, il faut d'abord des logements et des écuries et quelques autres dépendances; quand on coiuidère que le prix des constructions est souvent le double en Algérie de ce qu’il est en France, ce n'est pas exagérer que de porter au moins à 20,400 fr. la dépense que doivent entraîner celles absolument nécessaires i une telle exploitation. Une grande portion des terres en Algérie sont à défricher ; ce n’est pas en général les meilleures que l'on choisit pour les grands concessionnaires, et si un petit colon peut tomber sur un lot presque sans broussailles ni palmiers nains, il est rare qu'il ne s'en trouve pas quelques bouquets plus ou moins denses sur une étendue de 100 hectares. Un mètre carré de palmiers nains coûtant 20 c. à défricher, en supposant qu’ils ne couvrent qu’un dixième du sol, ce ne serait pas moins une dépense de 200 fr. par hectare. C* n’est certes pas exagérer que de compter pour 100 hectares une dépense moyenne de 20,000 fr. en défrichements. Ce n’est pas tout, les concessionnaires en Algérie sont obligés à planter au moins 25 arbres par hectare. Ici la dépense est la même, quel que soit l’état du sol. Un trou d’arbre ne coûte que 40 i 50 c., les colons peuvent sc procurer, à osseï bon marché, des plants dans les pépinières du gouvernement ; mais quand on songe à rentrelicn qu’exigent les Jeunes arbres en Algérie, aux remplacements nombreux qu'il faut faire malgré les plus grands soins, une dépense de 4 fr. par plantation réussie est bien certainement au-dessous de la vérité. Cependant, à ce compte, les arbres exigés pour une concession de 100 hectares, coûteraient encore 1 0,000 fr. C’est donc un total de 50,000 fr., sans compter la rente à servir. Le gouvernement n’était censé accorder de concessions qu’ù ceux qui pouvaient justifier de pouvoir faire une dépense de 300 fr. par hectare ; pour ne point dépasser ce chilTre, il fallait supposer qu’ils n’eussent aucuns défrichements à faire. Or, en fait, comme la plupart des concessions en exigeaient beaucoup, bien peu de colons devaient en être quittes pour moins de 500 fr. par hectare.

Tel était, en définitive, le prix de revient des terres concédées. Rcstaii^t les frais d'exploitation, et l’obligation d’employer des ouvriers européens venait encore beaucoup augmenter toutes les charges résultant de la position des lieux. Un grand concessionnaire, après avoir immobilisé 500,000 fr. sur un millier d’bectares, eût été bien loin d’avoir mis son nouveau domaine en valeur, et plus loin encore de pouvoir à la fin de chaque année joindre les deux bouts.

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ce que nous avons dit des villages suffit pour le prouver. Si malgré tous les subsides qui leur étaient accordés, les colons de ces villages étaient dans l’impossibilité de gagner leur vie, les autres pouvaient-ils faire de bonnes affaires dans des conditions encore moins avantageuses? Avait-on à se plaindre de ce qu’ils renonçassent bientôt à faire de la colonisation à leurs dépens, lorsque le gouvernement ne parvenait pas à retenir eeux qui étaient l’objet de scs sollicitudes? Aussi les grandes concessions n’ont-elles été (|u’une déception pour les colons qui les ont prises au sérieux. Presque tous s’y sont ruinés, tous y ont dépensé beaucoup plus d’argent qu’ils n’en ont tiré de profits.

Ces concessions ne pouvaient véritablement profiter qu’à ceux qui avaient assez de crédit pour choisir les meilleurs emplacements et pour se faire dispenser des conditions primitivement imposées. (Juelques-uns, pour se concilier les autorités locales, essayaient des cultures nouvelles, acclimataient des races étrangères, faisaient venir des machines et des instruments aratoires perfectionnés ; après avoir servi pendant quehpie temps de thème dans les rapports officiels, pour prouver les progrès de l’agriculture, ils finissaient par obtenir des titres définitifs : c’était le signal d’une liquidation, et le meilleur des dénouements pour la colonie était qu’ils se décidassent à vendre immédiatement. Bientôt, pour ne point laisser de trop grandes étendues sans culture, il fut permis à tous les concessionnaires de vendre et d’hypothéquer avant d’avoir rempli leurs conditions : rien n’arréta plus dès lors l’ambition de ceux qui prétendaient avoir des droits à la faveur ; ceux qui avaient du crédit au ministère demandaient de 100 à 1,000 hectares ; ceux qui n’en savaient pas les tenants et aboutissants s’adressaient au gouverneur général, et réduisaient leurs prétentions à 99 hectares ; ceux qui ne pouvaient pas compter sur le conseil du gouvernement se tournaient, selon les circonstances, du côté du préfet ou de celui du général commandant la division. Ce dernier parti

était le plus sûr, car le préfet et le général, dans leur territoire respectif, étaient chargés de l’allottissement et pouvaient faire des réserves : seulement, comme ils ne pouvaient concéder que 50 hectares, U fallait diviser la demande sur plusieurs têtes pour obtenir un grand lot. Un grand nombre de belles fermes furent ainsi fondées dans les derniers temps ; ou du moins leurs limites furent tracées, et il n’y eut plus à attendre, soit que leurs titulaires pussent trouver à emprunter l’argent nécessaire à leur mise en valeur, soit que de sérieux agriculteurs vinssent en payer le prix et remplir les charges imposées par le gouvernement.

Avant que ces trafics dussent possibles et que l’administration locale, en considération de l’intérêt particulier qu’elle devait porter à ses nouveaux protégés, se fût relâchée de scs rigueurs premières; la position des colons, qui avaient pu faire des achats des indigènes, était beaucoup meilleure que celle des concessionnaires de l’État. Ces colons indépendants avaient pu choisir leurs terres, et ne pas trop s’écarter des villes et des routes. Us n’avaient pas, du reste, de familles européennes à installer et* à nourrir; rien ne les empêchait d’employer des ouvriers arabes qui , campés sous des tentes, ne les entraînaient dans aucune construction : ils trouvaient sur les anciens haouchs des maisons qu’il suffisait de réparer pour avoir un premier abri. S’ils avaient des bois, ils pouvaient les conserver; s’ils n’avaient pas d’arbres, ils n’étaient pas obligés d’en planter. On ne les forçait pas à convertir leurs prairies en champs de blé, ni à défricher à tout prix : iis pouvaient réserver aux pâturages une grande partie de leurs terres , ne cultiver que les meilleures et louer le reste aux .\rabes. Ils pouvaient même , en attendant des circonstances plus avantageuses^ tout aflermer à ces derniers. En un mot, ils étaient libres de tirer de leurs domaines le parti qui leur semblait le plus avantageux. Le propriétaire de mille hectares pouvait n’en cultiver que cent: ne retirâtil ainsi qu’une douzaine de cents francs d’un capital de

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50,000 fr., n etait-ii pas plus avancé que le concessionnaire de pareille étendue qui, après avoir dépensé 500,000 fr., ne parvenait pas à couvrir, par ses récoltes, les frais de culture qu’il était obligé de faire ?

LES EXPLOITATIOnS ISOLÉES

Les développements de la colonisation , les sages mesures dont nous avons parlé, qui devaient avoir un si heureux effet sur l’agriculture en général , ne tardèrent pas à beaucoup améliorer la position des propriétaires isolés comme celle des colons des villages. Les routes s’étaient multipliées, les marchés français étaient ouverts, l’armée ne lirait plus ses approvisionnemenls que dans le pays: tous les produits avaient un écoulement facile. I^s soldats, au lieu de faire des exploitations au compte de leurs régiments, étaient mis à la disposition des colons; et c’était toujours dans les fermes, où ils pouvaient trouver un travail régulier, qu’ils étaient dispersés de préférence. Les indigènes étaient les premiers à venir offrir leurs services : dérangés dans leurs campements , ils se montraient peu soucieux d’aller réclamer la protection des grands chefs indigènes de l’intérieur; ils préféraient infiniment mieux devenir les khramès des propriétaires européens, chez qui iis n’avaient ni impôts à payer, ni corvées à faire. Plus la colonisation était libre, plus on la voyait prospérer : il n’avait pas fallu de bien longues années d’expérience pour en avoir la preuve. La prospérité elle-même des villages de l’administration ne semblait dater que du jour où la colonisation libre s’y était implantée ; quand des litres définitifs avaient été accordés; quand les malheureux concessionnaires, choisis par le gouvernement, avaient fait place à d’autres ; quand enfin la tutelle administrative avait dû cesser. C’était une

condamnation du système suivi jusqu’alors. L’administration cherchait en vain à se glorifier de la métamorphose qui s’était opérée dans les anciens villages, du développement plus rapide qu’avaient pris les nouveaux; personne ne s’y méprenait en présence du succès beaucoup plus grand de toutes les fermes, de celles qui étaient restées complètement en dehors de son action , comme de celles qu’elle avait constituées pour la colonisation libre. Bien que les concessionnaires de cette dernière catégorie fussent soumis à peu près aux mêmes conditions que les colons des villages, comme ils avaient d’un seul tenant une étendue de 25 à 100 hectares, ils avaient pu organiser des exploitations agricoles assez complètes. Sans avoir besoin de l’assistance de l’État, ces nouveaux colons pouvaient tirer de leurs concessions un parti beaucoup plus avantageux que ceux des villages avec tous leurs lots urbains et ruraux tirés au sort. Rien n’élucidera mieux la question qu’un article qui a paru, les 14 et 28 janvier 1855, dans le journal La Colonisation. M. Jules Durai, que nous aimons à citer, l’y avait fait insérer sous le titre : Le Village et la Ferme.

« Parmi les idées et les pratiques, eu matière de colonisation, qui appellent une prompte réforme, je place à un des premiers rangs d’urgence et d'importance l’idèe même et le fait des villages agricoles.

« Je m’explique. Il est de règle que, pour coloniser un territoire algérien, on se croit obligé d’y décréter des villages, puis de les installer et de les peupler d’habitants. On tient à honneur d’avoir fondé tant de villages; on reproche à telle administration de n’en avoir pas fondé autant que telle autre. En un mot, le village est, k peu près sans conteste, admis comme condition préalable et première de la colonisation d’une localité, comme mesure du progrès administratif et agricole. Hors du village point de salut, pense-t-on généralement.

« Je demande la permission de démontrer que cette idée constitue un préjugé économique des plus funestes, et que, sous tous les rapports, la faveur qui s’accorda au village doit être réservée, au premier rang, à la ferme isolée, et, en second rang, au hameau, qui n’est qu’un groupe de fermes. C'est par la ferme et le hameau que doivent débuter la culture et le peuplement d’un territoire : la ferme

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et le hameau sont la résidence normale des cultivateurs ; le village doit être le siège du commerce, de l’industrie, des services publics, et nullement d’une population rurale. On fait donc fausse route, depuis vingt-deux ans, en décrétant à priori des villages où l'on appelle des colons cultivateurs.

« Voilà ma thèse, et je prie qu’on en pèse les raisons.

« Dans le système des villages, tout conspire à la ruine du cultivateur. Pour se rendre de la maison à son champ ou d'un champ à un autre, pour le transport des semences, des fumiers, des récoltes, il use tous les jours, matin et soir, en pure perte, son temps, ses forces, sa chaussure; il use le temps et la force de ses bestiaux; il use et brise dans les chemins ses instruments aratoires. La journée utile de tout le monde, hommes, bestiaux, instruments, est réduite de dix heures à neuf, à huit, et cela multiplié par 300 jours et par autant d'unités que l’on est de travailleurs, que l’on a de bétes de travail et d’outils. Déperdition énorme !

« Dans le système des villages, la surveillance entière des travaux de jour est impossible. Pour avantager à peu près également les colons, on a soin d’attribuer à chacun des lots, distincts et souvent fort éloignés, en terres labourables et en prés. Si la saison appelle la présence de travailleurs sur des points différents, si les bestiaux campent là pendant que le madtre laboure ici, comment surveiller tout le monde? On abandonne forcément l’un ou l’autre chantier, l’un ou l’autre intérêt. Or, point de surveillance du maître, point de bonne besogne. Autre énorme déperdition!

« Dans le système des villages, la surveillance de nuit est encore plus impossible. Récoltes, fruits, plantations, conduite des eaux, outils aratoires trop lourds pour être ramenés chaque soir, tout cela est livré aux ravages des animaux ou des voleurs, sans défense aucune. Supposez une troupe de maraudeurs indigènes, et on sait s’il en existe ! délibérant sur les mesures les plus propices à leurs razzias nocturnes.

« Imagineront-ils rien de mieux pour eux que le soin des autorités à faire retirer tous les soirs les colons au logis, de les enfermer dans une enceinte sous le verrou des portes et la garde des milices? C’est alors qu’ils peuvent accomplir leurs déprédations en toute sécurité. Quelques colons se décident-ils à faire dans leurs champs ou leurs vignes des rondes de nuit, à camper dans quelque gourbi? Des crimes nombreux ont révélé le danger qu’ils courent d’ètre eux-mêmes frappés pai' des malfaiteurs, que protègent l’obscurité et l’isolement. 11 faut donc ou renoncer à la surveillance de nuit, ou la faire à grands frais et à grands risques. Troisième déperdition!

« Avec le système des villages, qui entraîne le morcellement des lots, point d'irrigation économique et facile. S’agit-il d’irrigation naturelle, l’eau, éparpillée sur plusieurs champs, est absorbée en plus grande quantité par une terre qui ne se sature point, ou elle offre à l’évaporation de plus grandes surfaces ; pour conduire et surveiller les eaux, il faut être sur place ; on manque ailleurs. Cependant, ce n’est pas dans ce cas que le mal est le plus grave, c’est quand l’irrigation doit être artificielle. Une noria est une machine coûteuse qui ne peut s’établir avec profit qu’à la condition de produire son maximum d'effet utile. Avec des lopins de 2 à 3 hectares, c’est impossible, sauf pour la culture maraîchère. Même des lots un peu plus étendus ne peuvent suffire, vu que les lois de l’assolement amènent des cultures qui exigent point ou peu d’irrigation. Une noria peut suffire par lots de tO hectares, dont 3 à 4 sont annuellement et abondamment irrigués. Autour des villages, cette étendue, d’un seul ténement, ne peut être qu’exception. Quatrième déperdition ! et elle n’est p.as la moins fatale.

« Dans le système des villages, les mauvais jours sont perdus. Le colon, faute d’abri à proximité, ne peut rester dehors ; il rentre à la maison et n’en sort plus, ou pIutAt il dissipe sa journée dans une oisiveté coûteuse. A la moindre éclaircie il pourrait égoutter les eaux, empierrer un chemin, ajuster une clôture, relever un mur, combler une ornière, émonder un arbre; tous ces menus soins, si précieux, deviennent impossibles, vu la distance. Cinquième déperdition !

« Dans le système des villages, la vie agricole ne se constitue point. Pour réussir, un c\iltivateur doit s’identifier avec sa propriété, s’y vouer tout entier, de jour et de nuit, par le bon et par le mauvais temps. Il doit dresser à l’existence de la ferme et aux travaux des champs sa femme, ses enfants, ülles comme garçons. Ces habitudes et ces sentiments rustiques ne peuvent naître avec une maison d'habitation et d’exploitation éloignée des champs. Dans les matinées, l’homme s’attarde à prendre la goutte avec le voisin ; le soir, il va jouer la consommation au cabaret ou au café. Le dimanche et les jours de fêle, au lieu d’une promenade d’inspection dans ses champs, après ses devoirs religieux et publics remplis, il s’attable quelque part avec ses camarades, et perd son temps, son airgent, quelquefois sa raison, toujours les habitudes simples et sobres qui lui conviendraient. Il est citadin et non campagnard : il fait des dettes. Pendant ce temps sa femme et ses filles sont abandonnées oisives à la maison ; les garçons courent les rues et apprennent la dissipation de tout genre. Sixième déperdition!

« Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les con-

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séquences du système des villages ; elles se résument en un fait caractéristique ! le morcellement, disons mieux, le cisaillement des terres et des propriétés. Tout agriculteur sait qu’un lot de dix hectares, d’un seul ténement, a plus de valeur pour la culture que trois ou quatre lots dispersés, faisant ensemble la même surface, les terres fussent-elles de qualité un peu meilleure.

€ Quand on a pris possession de l’Algérie, c’était un coup de fortune inappréciable de pouvoir tailler en plein drap, et diviser ainsi le sol, comme on fait en Amérique, en Australie, partout où Ton comprend l’agriculture, en lots entiers d’un seul corps. Au lieu de procéder ainsi, on a, de plein gré, introduit le morcellement des terres, ce qui est, en Europe, la funeste conséquence d’une accession séculaire, joiu" par jour, du peuple é la propriété. Ç’a été une faute capitale, irréparable. mais qui découle fatalement du système des villages. Cependant, que de maux à la suite ! Nous en avons cité quelques-uns. Ajoutez-y la multiplicité abusive et improductive des chemins de service, des fossés, des haies, des murs de cléture ; le nombre plus grand de voisins, et partant de querelles, de haines, de vols et de procès; l’emploi toujours plus diflicile, souvent impossible, des instruments perfectionnés, des bêtes de travail, des assolements réguliers, Tèlève du bétail paralysée, et partant le manque de fumiers, etc. Déperdition générale sous toutes les formes !

« En consultant l’histoire de la colonisation algérienne, on constate tristement que le village réalise au plus haut degré la fable de Saturne dévorant ses enfants; et non pas une seule génération, mais trois et quatre générations. On en a accusé bien des causes ; on a oublié de mettre le doigt sur la véritable plaie, qui est le village luiméme, faisant aux colons des conditions ruineuses d'existence, des conditions impossibles de travail. Tout le reste est secondaire. On ne se sauve qu’en le fuyant et se dispersant dans les campagnes.

« Là se fonde la ferme dont nous allons observer le mécanisme.

« Avec la ferme, tout se passe autrement : par cela seul que le problème économiepte et agricole est bien posé sur sa vraie base, le bien en découle tout aussi naturellement que le mol découle du village.

a Sur sa ferme le colon est toujours à portée, quelquefois au centre de ses cultures : pour y arriver, point de courses inutiles, point de temps ni/le forces perdus, ;>as de bestiaux fatigués, pas d’instruments usés et brisés. Son horizon rapproché devient le cercle de toute son activité : du regard U surveille tous ses compagnons de travail, d’un pas il les atteint. 11 est comme le capitaine à la tête d’une compagnie qu'il mène au feu : sa présence, son exemple, sa parole, sont des

forces. De nuit, quelques promenades, le fusil au bras, suivi de son chien, protègent efficacement sa récolte, la lumière seule qui brille dans la maison, le chien qui rôde au dehors, j suffisent le plus souvent. Dons les mauvais jours, il ne perd pas une minute ; sa cour, les alentours de la maison, l’occupent utilement; ses enfants eux-mèmes rendent des services. Dans cette existence simple, sobre, rustique, exempte des funestes distractions de la camaraderie et de Toisiveté, un seul soin l'absorbe : sa ferme ; par là se constitue l'esprit rural, père du succès. Associée à tous ses travaux, sa femme n'a plus de loisirs inutiles : elle travaille au dedans ; elle porte le repas à son mari, sans se séparer de ses enfants. Au logis s'introduit une habitude d’une utilité capitale. On y fait son pain, simple détail qui est toute une bienfaisante révolution dans le ménage. Outre que le pain est meilleur et à meilleur prix, la famille, affranchie du comptecourant avec le boulanger, qui est le fournisseur universel du village, est amenée à réduire tous ses autres comptes secondaires. Elle cesse de vendre à bas prix tout son blé pour racheter du pain fort cher. Sur la récolte elle réserve sa propre consommation et fait, sur le seul chapitre du pain et du blé, une épargne qui, répétée 365 jours de l'année, constitue le premier des bénéfices.

« Ainsi se forme une sérieuse population rurale : dressés à ces habitudes, les enfants apprennent de bonne heure le goût et la pratique des champs. Les mœurs s'épurent en se concentrant au sein de la famille. La terre s'en trouve bien comme l'homme. Au lieu d’une collection de lots isolés, sans rapport et sans lien, chaque propriété forme une petite ferme, soumise à des vues et à des travaux d'ensemble, où tout peut se disposer avec ordre, intelligence et enchaînement. Dans cette sphère, bien que restreinte encore, il y a place pour des esprits d'une vraie valeur, et pour un progrès agricole déjà avancé, qui accroît le bien-être réel du cultivateur par le sentiment de sa puissance personnelle et de son indépendance. On en a l'exemple dans les provinces les mieux cultivées de France.

« Entre le village et la ferme il y a un échelon intermédiaire, le hameau, qtii peut répondre à certaines convenances de localité, telles que la présence d'une source, ou des convenances de parenté ou de nationalité, dont on répugne à briser les affinités sympathiques. Quand le hameau a sa raison d’étre, il doit être accepté sans regret, pourvu qu'il ne perde pas son caractère essentiel, qui est d’ètre un groupe de fermes, tandis que le caractère du village algérien c’est d’être une petite ville. Le hameau peut souvent servir de transition heureuse entre les deux systèmes opposés.

O Mais quant au village agricole lui-mème, tout le condamne. Pour-

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quoi donc est-il devenu la règle générale tellement accréditée, que beaucoup de lecteurs s'étonneront peut-être que je le discute î a Je n’en connais et n'en cite qu'une explication : la sécurité, a A cette excuse les réfutations abondent.

a 11 y a d'abord à dire qu’un pays, qui ne pourrait être colonisé qu'à la condition d'enfermer les habitants dans des enceintes fortitiées, ne serait pas un pays mùr pour la colonbation. Il faudrait, avant tout, le conquérir et le pacitier par les armes. Un maréchal de France, gouverneur de l’Algérie, a pu graver sur son épée cette noble devise : Ense et aralro! elle ne convient pas au colon. 11 ne va pas en Algérie pour faire le coup de feu, pour jouer, outre sa vie, celle de sa femme et de ses enfants ; il ne s'amusera pas à cultiver des récoltes qui seront incessamment menacées d’incendie et de pillage. Donc, quand on dit territoire ouvert à la colonisation, cela veut dire territoire où l'on peut travailler et habiter en plein champ, en toute sécurité. Si tel n’a pas été le cas pour les premières fondations coloniales de l'Algérie, cela prouve seulement qu'il fallait, avant de coloniser, soumettre le pays, et que l’on a ou trop précipité l’un, ou trop retardé l’autre.

— Règle absolue : la colonisation normale doit se faire en vue d’une paix assurée, et non d’une guerre imminente.

« L’insurrection doit, néanmois, être entrevue comme un accident possible, quelque improbable qu’il soit, et il convient de s'organiser en conséquence.

■ Sans être militaire, il me sera permis de dire que le système des fermes isolées est déjà par lui-même un élément très-puissant de dé- . fense. Sous le coup du souvenir de l’incendie des fermes de la .Mitidja en 1839, on incline à s’en méfier; mais c’est confondre les temps et les conditions. Alors il y avait une douzaine peut-être de fermes éparpillées sur une immense surface imparfaitement dominée. Or, ce n’est pas la mesure de ce que comporte le temps présent. Le paj’s entier peut être couvert de fermes. La Mitidja seule comprend environ 200,000 hectares, qui, fractionnés par lots de 20 hectares (je donne ce chiffre comme simple moyenne), recevraient 10,000 corps de fermes, peuplées d’environ CO à 70,000 habitants. Or, quelle ombre de danger présenterait une insurrection arabe, avec une population de 60,000 Européens, distribuée dans toute la plaine, retranchée derrière ses murs et ses fenêtres, enfermant dans ses cours bestiaux et récoltes, faisant en tous sons un feu croisé? Est-ce même qu’en cas pareil l’idée d’une insurrection pourrait entrer dans la tête des indigènes? Est-ce qu’elle n’avorterait pas à peine conçue? Il est clair que pour défendre le sol il n’y a rien de tel que de le peupler d'hommes et do maisons.

« Mais je u’entends pas nier Tutilité des villages entourés d'enceinte, et ne demande pas qu'on supprime les anciens ou qu'on n’en crée pas de nouveaux. Je me borne à dire ; Laissez les cultivateurs SC distribuer dans la campagne qui est leur atelier; réservez les villages aux besoins de Tindustrie, du commerce, des services publics : intérêts matériels et sociaux, non moins légitimes que les intérêts ruraux, et demandant, pour prospérer, autant de concentration que l'agriculture exige de dissémination. Au village doivent prendre place les industries premières, et, autour d'elles, pour enseigner, protéger et éclairer la commune, le presbytère, l'église, Técole, la mairie et toutes les administrations locales. Il y aura donc, comme par le passé, ê déterminer l’emplacement des villages, et on {K>urra d’autant mieux le choisir au point de vue stratégique, qu'il n'y aura pas à s’inquiéter des exigences agricoles qui, rarement, s’accordent avec les premiers. Si ou continue à juger les enceintes utiles, bien que beaucoup de villages récents en soient dépourvus, l’Etat continuera à en faire la dépense, et elles serviront à l'occasion. L’essentiel est de ne pas prendre prétexte d’une enceinte bâtie pour y consigner bon gré mal gré des cultivateurs dont la place est dans les champs, et de no pas morceler la propriété pour adjoindre un lot de ville à des lots de terre : deux ennemis irréconciliables. Réduite à la détermination d’un emplacement qui se remplira de lui-méme à mesure que les développements de la culture circonvoisine y appelleront une population industrielle et commerciale, la création d’un village ne demandera d’autre dépense immédiate qu’un travail de géomètre pour tracer les rues, les promenades, les lots réservés aux services publics : tout le reste se concédera ou se vendra petit à petit aux arrivants, sans en exclure les cultivateurs, mais sans leur rien imposer. Ainsi l’on Liit en Amérique, et l'on s’en trouve bien : la preuve en est dans l’accroissement merveilleux de la population et des revenus publics. La colonisation se montre ainsi dans son vrai jour, comme une végétation naturelle et progressive de la sève d’un pays, non comme ime cristallisation immobile dans ses formes anguleuses.

« Des vues qui précèdent, quelle sera la conclusion pratique?

« La voici en quelques lignes.

a Lorsque l'administration jugerait qu’un territoire offre la sécurité conven.ible, qu’il est d’ailleurs dégagé de toute prétention arabe sur la propriété, elle se bornerait à le faire diviser [>ar lots de telle étendue, qui serait admise comme unité (en Amérique c’est 30 hectares, le double à peu près en Australie, on pourrait peut-être se contenter de 20 en Algérie), et le déclarer olBciellement ouvert à la

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colonisation. Elle concéderait le lot comme aujourd'hui, ou mieux encore le vendrait à bas prix, laissant chacun libre de s’installer à ses risques et périls, où et comme il voudrait, sur son lot. En même temps elle réserverait un ou plusieurs lots pour un village, centre de population commerciale et industrielle qui se grouperait autour des services publics, dont les emplacements seraient réservés. Cela fait, elle se tiendrait pour quitte envers lé ]>ays. Ce serait aux colons isolés ou associés en commun et en compagnies à faire le reste.

« En procédant ainsi, le mouvement de la colonisation ne serait plus arrêté par des travaux et des dépenses préalables si considérables que la création d'un ou deux villages par an épuise les forces de l'adminUtralion. Eu même temps, l'agriculture serait placée dans ses conditions rationnelles de prospérité.

« De ce pas, au lieu d’un siècle, pour amener un million d’hommes en Algérie, ce serait l'alfaire de dix ans. p

Les observations de M. Jules Duval sont extrêmement justes. Ce n’est plus le temps d’invoquer la sécurité des colons qui avait fait prévaloir le système des villages. De ce qu’on a négligé à l’origine d’en rétablir lorsqu’il y avait lieu de le faire, ce n’est pas une raison d’en créer à tout bout de champ, maintenant qu’ils sont moins utiles. D’ailleurs ce que nous avons dit des débuts de la colonisation suffit pour prouver que quelques hommes, derrière un mur de ferme, peuvent tout aussi bien se défendre des attaques des Arabes, que les habitants d’un village tout entier. Les colons dispersés dans la Mitidja, sans être bien nombreux lors de l’insurrection de 1839, eussent pu probablement se préserver de bien des ravages, si on leur eût permis de se défendre. 11 est très-fâcheux que l’administration algérienne n'ait pas cherché davantage, après la pacification du pays, à relever et à encourager ces premiers essais de colonisation libre, dont les résulialsavaient été satisfaisants, et qu’elle ne se soit appliquée qu’à fonder de petits villages à tort et à travers. Avançait-elle beaucoup les choses quand, comme autour de Blidah, elle bouleversait toutes les anciennes propriétés pour leur substituer une distribution beaucoup moins naturelle du sol? Evidemment, c’est surtout en multipliant les fermes que l’on fera prospérer

l’agriculture, et que l’on développera le mieux la colonisation. Toutefois, les conclusions de M. Jules Duval sont un peu trop absolues, quand il exclut complètement l’agriculture des villages, quand il prétend qu’ils ne peuvent que former des centres commerciaux et industriels, devant suivre et non précéder les fermes ainsi que les hameaux. Ce serait souvent laisser un peu trop à l’abandon des colons qui ont besoin d’appui, et ajourner beaucoup tous les établissements publics, dont les populations agricoles ont autant besoin que les populations industrielles. Seulement, il faut tenir compte de la diversité des intérêts. Le sol étant l’atelier des populations agricoles, elles doivent être disséminées, il ne peut leur convenir d’être toutes parquées dans d’étroites enceintes ; mais elles ont besoin, comme les autres, d’un point de ralliement. Sans doute on peut admettre que quelques industriels , groupés autour d’un clocher, forment un centre suffisant sur un rayonnement de plusieurs lieues : nous avons en France des communes ainsi organisées. 11 est néanmoins préférable que des groupes plus nombreux constituent les chefs-lieux communaux. Là, où les circonstances ne permettent pas au commerce et à l’industrie de les développer, pourquoi ne pas avoir recours à l’agriculture elle-même? Nous avons fait remarquer que les terres irriguées, en Algérie, ont une bien plus grande valeur que les autres, et tous les jours nous avons l’exemple de familles qui, avec un hectare de terre consacré à des cultures industrielles , réussissent beaucoup mieux que d’autres, qui peuvent promener leurs charrues sur 20 et 30 hectares de terres arables. Dès lors ne serait-il pas possible au gouvernement, lorsqu’il y a lieu de créer quelque part un centre de population, de choisir un espace irrigable et, au besoin, de le fertiliser par des prises d’eau et des aqueducs. Dans de telles conditions, plus d’un millier de colons pourraient être groupés avec avantage dans des lots du peu d’étendue, an

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milieu desquels ils pourraient bâtir leurs maisons. Les habitants du Sahara forment ainsi dans toutes leurs oasis des centres importants qui atteignent souvent 3,000 à 4,000 âmes. En France même tous les villages ne sont pas modelés sur des villes : beaucoup pourraient se confondre avec des bois si le clocher de leur église ne venait dominer le massif des vergers où sont cachées toutes les chaumières. Ainsi les villages de l’Artois apparaissent comme des touffes de verdure au milieu de vastes champs découverts. En renonçant à l’uniformité et aux figures géométriques; en tenant compte davantage des ressources de chacun et de la position des lieux, l’administration de l’Algérie pourrait trouver à placer tous ses colons aussi bien dans des villages que dans des fermes. Elle réserverait les villages pour ceux qui ont une petite industrie , ou qui ont besoin d’nne mutuelle assistance, elle disperserait dans les fermes ceux qui peuvent se tirer d’affaire d’une manière plus indépendante. Il importe, du reste, très-peu que les centres de population aient toujours le même nombre de feux; qu’ils soient placés à tant de kilomètres au moins, à tant de kilomètres au plus, les uns des autres; que les lots des villages aient tous la même mesure; que l’étendue des fermes soit analogue ; qu’il y ait partout la même proportion de hameaux ; tout doit dépendre des circonstances, et ce que l’on doit chercher avant tout, c’est la distribution économique qui s’adapte le mieux au sol qu’il s’agit de féconder et qui convienne davantage aux ouvriers qu’on veut mettre à l’œuvre.

Empressons-nous de dire que si par suite de l’esprit de routine, inhérent à toute organisation bureaucratique, l’administration algérienne se départit difficilement de ses anciens errements, elle a cependant modifié son ancien système. Bien que ses villages sortent toujours des mêmes moules, comme des villes en miniature, elle s’est beaucoup appliquée dans ces derniers temps à multiplier le nombre des fermes. Dans l’origine il n’était guère question

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de constituer des exploitations agricoles isolées que pour les concessions importantes ; celles de plusieurs centaines d’hectares obtenues par décret impérial ; ou tout au moins celles au-dessous de 100 hectares que pouvait accorder le gouverneur général : tous les petits concessionnaires étaient répartis dans les villages. On a fini par admettre ces derniers à bâtir au milieu de leurs champs et à former aussi des fermes indépendantes. Déjà les préfets et les généraux commandant les provinces entraient dans cette voie, en réservant on certain nombre de lots de 25 à 50 hectares, d’un seul tenant, aux extrémités des territoires des villages nouvellement créés, lorqu’une circulaire de .M. le maréchal Randon, en date du 23 décembre 1857, est venue leur prescrire de la suivre. Nous la reproduisons en entier, comme la meilleure preuve que nous puissions donner de l’esprit éclairé du dernier gouverneur général, et des efforts qu’il n’a jamais cessé de faire pour encourager la colonisation dans les limites restreintes de son pouvoir.

« Dans l’ensemble des faits de la colonisation sur les diverses par* ties de l’Algérie, U en est un qui domine tous les autres : c’est le succès incontestable et presque immédiat de la petite propriété, — c’est surtout la petite propriété qui a contribué plus que tout autre sjiteme au peuplement agricole du pays.

« Moins préoccupé que le grand propriétaire de la cherté et de la rareté de la main-d’omvre étrangère dont il a moins besoin, le petit propriétaire, installé dans les villages ou ailleurs, s’établit de sa personne, cultive de ses bras, bâtit de ses deniers et forme souche d'une génération destinée à vivre sur le sol.

« C’est donc à l'installation du plus grand nombre de colons de cette catégorie que l’administration doit s'attacher plus particulièrement, sans négliger la constitution de la grande et de la moyenne propriété, dont il n’y a point lieu de s’occuper dans la présente circulaire. Sous ce rapport, vous continuerez à vous occuper de l’instruction des demandes qui vous seront transmises.

O La multiplic.ation des villages est sans doute la première de ces conditions, et je ne saurais trop vous inviter â procéder sans relâche aux études nécessaires à cet effet. Mais les villages créés dans les con-

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ditions voulues par les réglements ne sauraient être nombreux, ni rapidement exécutés. Tant de formalités président à ces créations, les dépenses de toute nature qu’ils entraînent sont .<i disproportionnées avec les crédits annuels du budget, qu'avec la plus grande somme de zèle et de travail les administrations provinciales et départementales ne pourraient parvenir, tous les ans, qu’à fonder un nombre insignifiant de centres agricoles. En attemlant ces créations si compliquées, les familles qui se présentent pour être installées peuvent être condamnées à une longue attente qui absorbe leurs faibles ressources.

« 11 y a donc quelque chose à faire en dehors de ce système que vous devrez, d’ailleurs, poursuivre le plus activement possible : c’est d’étendre la constitution de la petite propriété sans attendre la fondation des villages.

a Si, dans le peuplement par les villages, il y a cet avantage résultant du groupement des colons, de condenser la résistance dans Thypothése d'une, attaipie que l'état général du pays rend désormais de plus en plus improbable, il y a cet inconvénient grave pour le cultivateur d'être placé à une distance quelquefois considérable de son champ, d’étre exposé à des pertes de temps et de récolte, faute d’une surveillance immédiate, et de subir, dans ces longs trajets du village à la concession, des insolations dangereuses ou tout au moins les inclémences ordinaires de toutes les saisons. Il y a encore cet inconvénient qu’en dehors des villages il n’y a pas, le plus souvent, une seule maison, et que le territoire environnant parait être complètement désert; et puis il y a dans l’aspect rectiligne de ces villages tirés au cordeau quelque chose de si tristement uniforme, on y rencontre à chaipie pas l’estampille si apparente do l’administration, que rien n'y rappelle l’idée de nos villages d’Europe, si pittoresques par i’ircégularité de leurs alignements et le désordre de leur formation toute spontanée.

< J’ai donc décidé qu’il serait fait choix tous les ans, dans l’ensemble des territoires dont l’administration dispose ou disposera à l’avenir, d’un certain nombre de terrains destinés à l’établissement de la petite propriété, et je désire que vous mettiez tous vos soins à appliquer ce système sur une large échelle. Votre choix doit se porter tout d’abord sm- les terres les plus voisines des centres de population, de telle sorte que tous les vides soient remplis et que les colons, eu trouvant dims ces centres des facilités d’approvisionnement, en soient eu quelque sorte eux-mêmes les gardes avancées.

a Ce système, dont vous apprécierez toute la simplicité, en éparpillant la population agricole sur un territoire donné, où, par suite du peu d’étendue des lots, elle formera une masse considérable par

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le nombre, en la plaçant sur le sol même qu'elle doit culüTer, contribuerait pour beaucoup, j'en suis convaincu, au peuplement réel de la colonie ; par cela seul qu’il coûterait moins cher, il pourrait s’appliquer à la fois sur un grand nombre de points, de manière à ce que l’administration puisse faire un appel plus sérieux aux populations agricoles ; il permettrait, en un mut, de réaliser d’une manière plus complète le but que le gouvernement se propose, celui de donner rapidement satisfaction aux cultivateurs peu aisés de tous les pays.

« Vous recevrez, en même temps que la présente circulaire, notification des mesures que j’ai prises à Telfet de pourvoir à rinsulllsauce des éléments de peuplement des villages qui se fait remarquer dans les provinces et dans l’intérieur. Elles consistent à diriger sur ces points le trop plein qui se produit quelquefois à Alger, en établissant, en quelque soiie, un courant des émigrants des points d’arrivée à l’intérieur. La disponibilisation annuelle d’un nombre considérable de lots prêts à recevoir leurs habitants permettra de faire ce qu’on est convenu d’appeler de la colonisation à bureaux ouverts, ce qu’il est vraiment impossible de faire en l’état actuel des choses pour la grande propriété.

a Non-seulement on ne serait plus embarrassé poiu* placer immédiatement les familles arrivant en Algérie, mais il serait possible encore de provoquer une immigration plus sérieuse du fond de la plupart des départements de la métropole d’où bien des familles n’hésiteraient pas, peut-être, à venir par delà la mer se constituer un patrimoine territorial.

« 11 ne faut pas que les colons qui arrivent soient condamnés à une attente stérile pour le pays et ruineuse pour eux. Si l’administration était toujours prête, au moins dans les limites du possible, à recevoir jes émigrants, si on le savait bien partout, on verrait certainement arriver en plus grand nombre les véritables cultivateurs. L'amour de la propriété est bien fort chez les populations agricoles ; ce goût, d’une satisfaction difficile dans les pays organisés, peut, par son excès même, contribuer au peuplement d'une région si favorisée par son climat et dont les terres n’ont plus à faire leur réputation de fertilité. Nous arriverons ainsi plus facilement au but qu’il faut poursuivre à tout prix, c’est-à-dire placer, comme un contre-poids, ime population européenne active et nombreuse à côté de la population indigène.

a Dès que les mesures prescrites par la présente circulaire seront eu cours d’exécution, c’est-à-dire lorsque les allotissements auront été approuvés par l’autorité compétente, à chaque port de débarquement un agent spécial de l’autorité locale sera chargé d’indiquer aux

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arrivants les terres disponibles ; ils devront être placés inunëdiatement, dès qu'ils auront justiUé de leurs ressources. Sans se montrer trop exigeante sous ce rapport, l’autorité devra s'attacher h ne placer sur la terre que ceux qui pourront réellement la mettre en valeur; ceux qui ne possèdent que leurs bras pourront, en attendant, travailler pour autrui et se créer des ressources pour devenir propriétaires à leur tour.

« Si quelque département français ou quelque contrée étrangère parait plus particulièrement disposé à nous envoyer des émigrants, l’administration devra s’attacher à réunir, autant que possible, ces colons de même origine, de manière à ce qu’ils trouvent autour d'eux les mêmes coutumes et entendent parler la même langue. Les diverses natures du sol algérien peuvent même se prêter à leur faire retrouver, à quelque chose près, les mêmes conditions de climat et de production.

« Vous voudrez bien m’accuser réception de la présente circulaire et vous mettre promptement en mesure de m’adresser des propositions pour sa mise à exécution. •

LF. SAHEL d’ ALGER ET LES TRAPPISTES DE STAOl'ElI.

Cette colonisation libre à laquelle on cherche maintenant à revenir le plus possible, s’était des les premiers temps, comme nous l'avons vu, développée autour d’Alger. Iæ village de Hussein-Dey, dont la population est de 1 , 1 00 âmes, celui de Birkadem qui, avec ses annexes, en comprend plus de 1 ,300, sont plutôt des réunions de petites exploitations rurales que des villages proprement dits. Ils offrent précisément l’image de ces créations spontanées que M. Jules Duval ambitionne pour le développement agricole de l’Algérie. Ils ne se révèlent que par leurs églises, autour desquelles sont groupés quelques industriels : tout le reste des habitants est

dispersé dans des petites propriétés de 3 à 4 hectares et souvent plus petites encore. Tandis que les centres de l’administration ne comptent presque tous que 2a à 30 feux, Hussein- Dey n’a pas moins de 126 maisons, et Birkadem, 221 .

Dans tout le massif d’Alger, les anciennes propriétés des indigènes ont formé autant de fermes plus ou moins importantes. Elles avaient beaucoup moins souffert de l’insurrection de 1839 que les exploitations de la plaine et se sont bientôt relevées. Déjà, en 1843, la ferme de Launay, aux environs de Chéragas, avait été vendue 312,000 fr. : 300 hectares y étaient cultivés, dont 12 en tabac ; plus de 30,000 oliviers y avaient été greffés , et on y avait planté 1 3 mûriers ; elle occupait journellement de 40 à 30 ouvriers européens. Plusieurs belles exploitations sont groupées près de ce village; ainsi, la propriété de M. Fruitié, d’une étendue de 120 hectares; celles de MM. Mussault, Martin Desplas et Mercurin, d’une soixantaine d’hectares. Ces quatre fermes, en 1834, avaient 178 hectares de terres en culture; indépendamment des arbres d’essence forestière, on y comptait 4,300 oliviers, 1,700 orangers et 3,000 autres arbres fruitiers; on y nourrissait 42 chevaux ou mulets, 76 bœufs ou vaches, 274 moutons, 22 chèvres et 39 porcs. M. Mercurin cultive beaucoup de géranium , et en lire un parti avantageux , ainsi que des fleurs d'orangers et de plantes aromatiques du voisinage : il a monté une distillerie dont les essences ont figuré à l’exposition universelle de 1833.

On n’avait songé d’abord qu’à créer des villages dans tous les espaces en friche du Sahel, cependant, en 1843, une grande concession y a été faite. A cette époque, Abdel-Kader ne cessait de témoigner que notre indifférence en matière religieuse nous déconsidérait à ses yeux et vis-àvis des Arabes. M. de Corcelles, membre de la Chambre des députés, avait, en 1841, visité l’Algérie, et avait suggéré au maréchal Bugeaud l’idée d’y faire venir des Trappistes. D’éçlatants exemples d’austérité et de charité donnés par

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des associations religieuses, vouées à la culture des terres, feraient nécessairement impression sur les Arabes, et seraient très-salutaires pour les Européens.

« Une société nouvelle, disait M. de Corcelles, exige une loi morale plus sévère, s'il est possible, que celle de la société ancienne qui a été son berceau, surtout si elle est en conlajt avec des peuplades inférieures. N’est-elle qu'une représentation vicieuse du pays d’où elle part? Les abus de la force vis-à-vis de la faiblesse, les tentations de la violence et de la cupidité, y multiplient sans cesse tous les désordres; l'émulation n’existe plus que pour le mal.

a Cela est particulièrement à craindre de 1a part des nations qui ont, comme la nôtre, une certaine mobilllc, un plus vif penchant à l’imitation.

« Les conséquences de ces relations redoutables avec des races déchues ont frappé l’attention des plus anciens chroniqueurs. La foi des croisés eux-mêmes n’y a pas toujours échapiié. Ils devenaient parfois fatalistes avec les musulmans, a J'ai veu, raconte Joinville, aucuns a des loiaus crestiens qui tenoient la loi des Bédoins et disoient que « nul ne povoit morir qu’à son jour. Il vaut autant à dire comme « Dieu n’ait povoir de nous aider. »

« Au Canada, les colons qui s’éloignaient trop du centre de la population civilisée se dépravaient. « Vous désirez que nous franoi- « sion» les sauvages, écrivait à Versailles le gouverneur-général « M. Dénouville, malheureusement les Français qui les hantent de- « viennent Hurons. »

Aussi l’illustre maréchal, persuadé comme M. de Corcelles que si notre colonie cessait d’être chrétienne, elle cesserait d’être française, avait-il résolu de la marquer d'une vive empreinte religieuse par la fondation d’un monastère. U fut placé au camp de Staouëli, où le général de Bourmont mit en déroute l’armée du dey d’Alger ; on ne pouvait mieux consacrer ce premier triomphe de nos armes sur la terre d’Afrique. Une étendue de 1 ,020 hectares fut concédée aux moines de la Trappe : malheureusement il n’y avait pas d’endroit dans tout le Sahel où les touffes de palmiers nains fussent plus épaisses. C’était bien le moins que le gouvernement leur

accordât la même assistance qu’aux colons de ses villages. Arrivés le 12 août 1843, les Trappistes n’avaient eu à leurs débuts d’autres abris que des tentes, qui ne les préservaient ni des ardeurs du soleil, ni de la fraîcheur des nuits ; aussi l’année suivante le quart des frères avaient-ils succombé à la fièvre et la plupart étaient-ils malades : mais tous ceux qui pouvaient travailler continuaient courageusement leur tâche. En 1845, deux ans après, ils avaient défriché 300 hectares et planté 4,000 arbres ; ils avaient déjà fait pour 300,000 fr. de constructions.

Ces constructions aujourd’hui ne sont pas encore complètement achevées, bien que près d’un demi-million y ait été consacré. La bâtiment principal a quatre faces de 48 mètres de longueur, sur 1 2 mètres de hauteur. Un des corps de logis sert de chapelle : le reste est occupé par les religieux. Leur cour intérieure est entourée d’un cloître. A gauche, une autre enceinte de 60 mètres carrés est formée par les écuries et par les hangars de l’exploitation agricole. \ droite, sont des ateliers et d’autres dépendances ; ils comprennent : forges, serrurerie, charronage, menuiserie, bûcher, réfectoire de domestiques, boulangerie, buanderie, laiterie, de plus une basse-cour pour les volailles. En avant, un autre corps de logis s’avance en aile jusqu’à la porte d’entrée, et c’est là qu’est l’hôtellerie pour les étrangers : le côté opposé a été réservé pour une église. Le mur de clôture a plusieurs kilomètres de longueur sur une hauteur de 2 mètres et demi : il enferme 50 hectares, occupés par le jardin potager et une partie des vignes. En dehors, sur environ 400 hectares défrichés, 120 sont annuellement ensemencés en céréales; on y récolte 2,000 hectolitres de grain, tant blé qu’orge et avoine. 11 y avait plusieurs petites sources sur la concession ; mais leurs eaux se perdaient en marécages malsains et infertiles. Les eaux de la source supérieure ont été amenées, dans des conduites en plomb, au milieu des bâtiments, et distribuées dans les ateliers, la cuisine, l’abreuvoir

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de la grande basse-cour, enfin le jardin potager. Les autres sources ont été canalisées et augmentées par le drainage. Elles servent à l’irrigation des cultures industrielles ; puis dirigées sur un aqueduc de 1 1 mètres de hauteur, elles vont faire mouvoir deux moulins que les religieux ont construits, pour de là aller encore alimenter les fontaines du nouveau village établi sur leurs limites.

Les Trappistes ont un bétail remarquable : ils ont fait venir de belles vaches de divers pays qui donnent jusqu’à 16 litres de lait par jour. Ils vendent aux colons leurs génisses pour remplacer les vaches indigènes dont le produit atteint à peine celui d’une chèvre maltaise. On classe aux boucheries d’Alger la viande deStaoucli comme de première qualité. Indépendamment de leurs bétes de trait, ces vigilants agriculteurs ont 50 tètes de gros bétail, 400 brebis et autant de porcs. Leurs vignes, d’une étendue de 20 hectares, leur donnent déjà 200 pièces de vin. Ils en vendent la plus grande portion sans qu’on ait à s’en plaindre, car ils ne se réservent pas le meilleur. Ils peuvent aussi offrir au commerce 600 kil. de bon miel. Mais ni leurs céréales, ni leurs légumes ne suffisent encore pour nourrir leur nombreux personnel et leur bétail. Les 300 hectares qu’ils abandonnent à la vaine pâture ne vaudraient pas les défrichements ; des ouvriers etrangers ne les entreprendraient pas à la tâche au prix de 1 ,000 fr. l’hectare, et les frères n’ont pas même assez de leurs hras pour tirer des terres en culture tout le produit dont elles sont susceptibles.

Le personnel du couvent est de 108 religieux, dont 22 pères de chœur, parmi lesquels une dizaine sont revêtus du sacerdoce. Une vingtaine d’ouvriers civils y sont fixés à demeure, sans compter tous ceux qui y sont employés passagèrement. Tous ceux qui manquent d’ouvrage, les convalescents des hôpitaux, les infirmes, les indigents, sont sûrs d’y trouver un emploi, un abri et du pain. La porte n’est fermée pour personne. Les bons religieux savent à la fois re-

lever les courages abattus et consoler les cœurs affligés. Leur seule ambition est de mourir victimes de leur dévouement : 40 tombes en sont le témoignage muet que des milliers de voix confirment dans toute l’Algérie.

Faisons des vœux pour que de pareils établissements se multiplient en Afrique, etsoient implantés, comme l’eûtdésiré M. le maréchal üugeaud, au sein même des populations arabes. Ils n’y seraient pas seulement un exemple de vertu, mais aussi de travail agricole. .Après les résultats obtenus à Staouëli rien n'est plus impossible en Algérie : toutes les difficultés ont été vaincues dans ce premier essai ; celle du climat, puisque la position était à l’origine des plus malsaines; celle du sol, puisqu’on avait choisi le plus déshérité ; celle de l’isolement, puisqu’aucune route n’avait été préalablement tracée. 11 est vrai que les Trappistes ont eu à leurs débuts l’avantage à la fois le plus rare et le plus important : celui d’une habile direction. Nous ne nommerions pas le R. P. Régis, le premier abbé de la Trappe de Staouëli, qu’on ne lui attribuerait pas moins, après la Providence, le principal honneur de cette fondation ; mais nous aurions manqué à un sentiment de reconnaissance et à la règle que nous nous sommes tracée de rendre à chacun la justice qui lui est due.

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Iaîs premières grandes fermes fondées dans la Mitidja, avaient été ruinées et incendiées à l’époque de la guerre; la plupart n’ont pu être restaurées qu’entre les mains de nou-

LES FERMES

veaux propriétaires. M. le baron de Mertens a succédé à MM. de Lapcyrière et Clavé dans l’haouch Boukandoura, et occupe 160 ouvriers. MM. Paysant, le comte de Villeneuve, Varot et Semcl, ont maintenant les plus beaux haoucbs du centre de la plaine. Ces derniers ont cinq fermes annexes et dont le personnel est de 40 à 50 individus. Le comte de Ricbemond avait acheté de la succession Glauscl l’haouch Baba-Ali, qui n’a pas moins de 1,500 hectares; il y avait déjà fait d’importantes améliorations et avait donné l’exemple de la plus touchante sollicitude pour tous ses ouvriers, lorsque la mort est venue l’enlever et priver la colonie d’une de ses plus précieuses recrues des derniers temps. M. Trottier, sur une étendue beaucoup moins vaste, se livre surtout aux cultures industrielles, le tabac et le coton : il a de grands champs d’asperges qu’il destine à l’exportation, et a importé dans sa ferme 20 vaches laitières d’Europe. M. Pères, sur une concession d’une centaine d’hectares', se livre à l’éducation du cheval fin; il a 10 juments poulinières et 6 poulains d’une grande distinction.

Parmi les exploitations de l’arrondissement d’Alger, une des plus remarquables est la ferme de Sid-Ali-ben-Soleinam, appartenant à M. Bastide, défenseur à Alger ; elle est située dans le territoire des Beni-Moussa, à 1 kilomètre environ du village de l’Arba, sur la nouvelle route qui conduit de ce centre de population à Alger. Les constructions de cette ferme, commencées en 1849, sont aussi complètes que possible. Le corps de logis est bâti au milieu de deux vastes cours entourées de hangars pour loger le bétail. On remarque, dans les dépendances, un pavillon destiné à la laiterie, un poulailler avec une vaste chambre de couveuses, deux tourelles octogones où 2,000 pigeons fuyards trouvent à se caser. Une distillerie, un moulin à manège servent nonseulement aux besoins de l’exploitation agricole, mais encore à ceux des habitants de l’Arba et des indigènes du voisinage.

M. Bastide, qui n’a qu’une étendue de 172 hectares, a restreint, dans son exploitation, la culture des céréales, pour se livrer à celle des plantes sarclées : on y rencontre de beaux champs de tabac, et des luzerniëres bien arrosées, où l'on a fait jusqu’à dix coupes par année ; mais c’est surtout à la culture du sorgho que ce colon s’est appliqué, et il n’a rien négligé pour tirer tout le parti possible de ce riche produit. 11 s’est occupé aussi de perfectionner les races indigènes susceptibles d’une facile acclimatation; il a croisé avec succès des brebis tirées de la vallée du Haut-Chélif avec des béliers Disbley-Maltais, et il est parvenu à faire de l’excellente viande de boucherie ; il a obtenu des résultats non moins satisfaisants pour les laines en croisant des brebis achetées chez les Ouled-Naïl, dans le sud de la province, avec des béliers du troupeau de Naz importés en Algérie.

Une exploitation l)eaucoup plus vaste, d’une étendue d’environ 900 hectares, existe dans la vallée de l’Oued-Corso , à 45 kilomètres d’Alger, sur la route de Dellys ; elle appartient à MM. Pouson, Billen, Philippe et Vibert, négociants de Lyon, qui en ont confié la direction à M. Billon. Les travaux ont commencé dès les premiers mois de 1851 ; on y voit aujourd’hui une maison d’habitation avec premier étage et grenier, d’une longueur de 100 mètres sur 10 de profondeur; on y a construit aussi des fours à chaux, et une tuilerie qui a fourni des quantités considérables de briques et de tuiles au poste de Dra-el-Mizan. L’établissement d’une usine à huile et d’un moulin à blé sont d’un grand secours pour tout le pays environnant. Les nombreux vergers d’oliviers de la ferme ont été utilisés; les greffes et les plantations ont partout bien réussi. Les céréales donnent chaque année d’abondants produits, auxquels viennent s’ajouter ceux de la culture du tabac. La ferme de l’Oued-Corso est comme un poste avancé de travailleurs européens sur la route de la Kabylie. Le personnel industriel et agricole y est d’environ

LES FERMES

90 travailleurs, tous nourris, logés et blanchis dans l’établissement. L’ordre le plus parfait y règne, grâce à la discipline sévère exercée par le directeur.

L’arroudisseineut d’Alger, à la 'fin de 1850, comptait 167 fermes , comprenant ensemble une superficie de 24,821 hectares. Les cultures s’étendaient sur 4,213 hectares, dont 923 en cultures industrielles. On y comptait 8,077 têtes de bétail, dont plus de la moitié en bêtes à cornes. Environ 84,000 plantations y avaient été faites. On estimait à 2,077,900 fr. la valeur de toutes les constructions qui y avaient été élevées. Enfin, un personnel de l ,458 individus y était employé.

Les premières fermes de l’arrondissement de Blidah ont été formées sur d'anciens baouchs achetés aux indigènes. L’existence des exploitations les plus rapprochées de celte ville a été longtemps compromise : on avait employé, comme nous l’avons vu, l'eau qui leur arrivait autrefois à l’alimentation des nouveaux villages de la banlieue; et comme, dans cette partie de plaine, il eût fallu creuser des puits à de trop grandes profondeurs, les colons en étaient réduits à aller s’approvisionner avec des tonneaux à 6 ou 7 kilomètres de distance. Dans la partie basse de la plaine, l'eau, au contraire, arrivait en grande abondance à la surface du sol, et il y avait plutôt des dessèchements à opérer. M. de Lescane, à rOued-Hallcg, a su tirer un parti merveilleux de cette position au milieu de terres d’une prodigieuse fertilité. A mesure qu’il les asséchait et les rendait irrigables au moyen de canaux, il les distribuait à des Espagnols par petits lots d’un ou deux hectares pour y planter du tabac : c’était plus qu’il n’en fallait pour occuper chacun d’eux. Ses cultures ont ainsi augmenté d’année en année, et leurs produits lui ont permis de multiplier à la fois ses métayers, qui avaient besoin d’avances, et les constructions nécessaires pour les loger. Aujourd’hui ses livraisons annuelles à la régie atteignent la valeur de 80,000 fr. Sans irrigations abondantes, l’haouch

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Abziza, d’une étendue de 1,200 hectares, a pu être exploité d’une manière avantageuse par M. de Cardi, mandataire de la Compagnie Dervieux. L’orangerie a été bien entretenue ; les vieux oliviers ont été grefTés ; de nombreuses plantations de mûriers ont été faites ; 450 beclares ont été mis en culture, et le reste a été loué soit aux Arabes du voisinage, soit aux colons du village de lieni-Méred, qui man(|uaicnt de terres.

Le territoire de la Clûlïa est resté longtemps sous la dépendance de l’autorité militaire. Ün assez bon nombre de concessions ont pu y être faites, grâce à l’intérêt que portaient aux colons du pays les généraux commandants. Ou y remarque celles de M. de Cliancel, celle de M. Bonnemain, celles de MM. Magné et Fabre; toutes d'une centaine d’hectares. Ces derniers ont établi une noria qui leur permet d’arroser à eau courante une assez grande étendue de cultures industrielles; ils s’adonnent particulièrement à l’élève du bétail; ils possèdent ISO bœufs, 35 chevaux, une centaine de moutons et 240 porcs. M. le docteur Verger avait obtenu précédemment du ministre de la guerre une concession de 150 à 200 hectares sur l’ancien haouch du bey d’Oran, dont U a relevé les murs; il opère principalement avec les indigènes, qu’il dirige avec intelligence.

De toutes les exploitations agricoles de l’arrondissement de Blidah, la plus importante est celle de M. Borély la Sapie, maire de Bouflarik. Dès l’année 1844, lorsque ce centre de population sortait à peine de ses marécages, on lui avait concédé aux environs l’haouch Soukali, d’une contenance de 440 hectares, à la condition d’y établir une vingtaine de familles européennes. Ce domaine, où les Arabes autrefois se bornaient à élever des troupeaux, a bientôt^ité transformé avec un pareil maître. Il a commencé par le sillonner de plus de 10,000 mètres de fossés : et, sans compter les rangées de saules, il y a planté plus de 40,000 arbres, mûriers, platanes, cyprès, acacias. Ces arbres forment maintenant un massif d’ombrage autour de son habitation, et d’immenses

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avenues dans toutes les directions qui partagent tous scs champs cl les préservent de la violence des vents. 11 a des platanes de douze ans qui mesurent 2 m. 40 c. à i mètre audessus du sol ; il a h hectares d'orangers, des arbres fruitiers de toute espèce, et 5,000 mûriers de la plus belle venue qui permettraient déjà une grande éducation de vers à soie. Tous CCS fossés et tous ces arbres, joints à de nombreux défrichements, ont eu d'abord pour résultat important une domination rapide de l'insalubrité. L’état sanitaire de Soukali est aujourd'hui aussi satisfaisant que celui des meilleurs pays de France. Sur plus de 150 Européens à demeure fixe, il n’y a eu que 3 décès pendant les cinq dernières années. Un des premiers soins de M. Borély la Sapie a été de façonner les Arabes à la culture française. Dès l'année 1845 il avait proscrit les charrues arabes dans sa ferme et les avait remplacées par des instruments perfectionnés. 11 a ainsi propagé dans tous les environs les procédés européens chez les indigènes eux-mêmes. Toutefois, la fertilité du sol devait bientôt le porter à s’attacher plus particulièrement aux cultures industrielles : il ne plante pas moins de 50 hectares de tabac chaque année. Il a divisé son exploitation entre 32 métayers, tous établis sur les lieux; leurs familles forment, avec les ouvriers qu’il emploie pour les travaux particuliers de sa ferme, une population de 260 à 280 âmes, dont le tiers est indigène. M. Borély la Sapie ensemence chaque année une étendue de 180 hectares en céréales, tout le reste est réservé pour le pâturage et les luzernes dont il fait des coupes abondantes. L’amélioration de la race chevaline est une des choses qui lui ont le mieux réussi : dès la seconde génération il a obtenu, avec les petites juments du pays, des produits qui, à quatre ans, avaient 1 in. 60 c. de hauteur, beaucoup d'ampleur, de la force de membres et une grande énergie ; il arrive ainsi à faire des bêtes de trait ayant toute la richesse du sang arabe. Les bêtes bovines se développent bien dans sa

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ferme : quant aux moutons, il a été obligé d'y renoncer, tant ses terres sont grasses.

L’arrondissement de Blidah, en 1856, comptait 135 fermes, comprenant plus de 10,000 hectares. Dans celles de la commune de Blidah 1 ,495 hectares étaient en culture ; on y avait fait 32,000 plantations; et on y avait élevé pour 330,800 fr. de constructions. 11 y avait, en outre, une soixantaine d’autres exploitations isolées sur le territoire militaire de Blidah et des subdivisions de l’intérieur.

L’administration militaire donne à des aubergistes l’autorisation de s’établir, deux par deux, aux étapes ou grandes haltes des routes. Ils y rendent de très-grands services aux voyageurs, aux troupes de passage, aux petits détachements et surtout aux militaires isolés. L’hiver est quelquefois trèsrigoureux dans les montagnes de l’Atlas et il est arrivé que, dans de terribles bourrasques de neige, ces aubergistes ont sauvé la vie à des militaires et à des voyageurs, qui seraient morts de froid sans leur assistance. L’administration , pour augmenter leurs moyens d’existence, leur a accordé juseju’à 12 hectares de terres, dont elle a privé les tribus voisines. 11 y a huit établissements de ce genre sur la route d’Alger à Aumale, six sur la route de Médéah à Bogbar, et une dizaine sur les routes qui aboutissent à Orléansville.

LES FERMES DE LA PROVINCE o’ORAN

On est maintenant agréablement surpris, au sortir d’Oran, de trouver, à la place de solitudes couvertes de palmiers nains, des terres bien cultivées et ornées de plantations. De

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nombreuses norias amènent sur le sol l’eau abondante dont les .\rabes ne connaissaient que les suintements souterrains. 128 exploitations particulières, avec de jolies habitations, s’étendent, dans ta banlieue de la ville, sur une superficie de 3,000 hectares. Les défrichements y ont été poussés avec vigueur, et 2,000 hectares sont déjà en culture. Les dépenses que toutes ces exploitations ont entraînées sont évaluées à 1,761,764 fr. Parmi ces exploitations, une des plus remarquables est l’haouch de Bar-Beïda, acheté par M. Ernest de Sainl- Maur; son étendue, de 250 hectares, est entièrement cultivée.

La première grande concession de la province d’Oran a été faite à la société de l’Union-.\gricole d’Afrique, plus connue sous le nom d’Union-du-Sig. L’ordonnance du 8 novembre 1846 lui avait concédé une étendue de 3,059 hectares, près du village de Saint-Denis dont la fondation avait été arrêtée l’année précédente. L’L’nion-du-Sig avait en vue l’association du capital et du travail : d’après ses statuts, tout ouvrier pouvait, moyennant un coupon de 50 fr., payable par cinquième, devenir actionnaire participant à la propriété et aux bénéfices de l’entreprise. En attendant, un assez bon nombre d’actions avaient été souscrites, en France, par des personnes qui, plus ou moins attachées aux doctrines de Fourrier, n’entendaient point former un phalanstère et étaient seulement jalouses de pro[)ager la civilisation sur la terre africaine sans faire acception d’aucun culte. Ce n’était pas une petite affaire que d’entreprendre une pareille tâche, alors surtout qu’Abd-el-Kader n’était point encore sorti de la province d’Oran. L’Union-du-Sig avait choisi d’excellentes terres; la plupart étaient irrigables et ne demandaient pas beaucoup de débroussaillement pour être mises en valeur; mais peu d’ouvriers européens se souciaient d’aller gagner la fièvre en cet endroit, et c’est tout au plus si les maçons y voulaient venir au prix de dix francs par jour. Il fallait bien cependant construire, cultiver et planter; l’administration avait de plus exigé des concessionnaires, pour la sûreté des ouvriers,

que rétablissement fût entouré de murailles et défendu par des bastions. Kn 1850 l’Union-du-Sig était néanmoins parvenue, grâce au dévouement et à l’intelligence de ses premiers directeurs, à créer une des exploitations agricoles les plus complètes de la province, l'illc avait dépensé 150,000 fr. en bâtiments et 28,000 fr. en plantations ; elle avait déblayé, autour de son installation, 400 hectares hérissés de jujubiers sauvages dont elle mettait, chaque année, 300 en culture; son matériel agricole avait une valeur de plus de 12,000 fr., et son troupeau comptait plus d’un millier de têtes. Un bulletin périodiipie tenait tous ses actionnaires au courant; des comptes-rendus approfondis leur étaient soumis annuellement. Pour cire en bénéfice il lui suffisait que la réforme douanière vînt relever, par la franchise d’entrée en France, le prix des produits agricoles, tellement avilis jusque-là, que forcément on travaillait en perle : d’ailleurs les conditions sanitaires s’étaient beaucoup améliorées, et il n’y avait plus qu’à attendre les avantages qui devaient naturellement découler des progrès naturels de la colonie. Malheureusement la majorité des actionnaires, aussi impatients qu’aveugles, en jugea autrement; l’ancien personnel de la direction dut se retirer et tout fut en désarroi. Pendant les trois ou quatre ans qui suivirent, les révolutions incessantes de l’Union-du- Sig furent loin de donner du relief à l’établissement : les dettes augmentaient et l’agriculture semblait reculer; quant aux intérêts et aux dividendes, les actionnaires n’en voyaient pas, cl, moins que jamais, voulaient s’imposer des sacrifices. Pendant ce temps les colons du Sig développaient leurs cultures industrielles, et marchaient à la prospérité. L’administration commençait à regretter d’avoir accordé une aussi grande étendue à une société qui n’en tirait pas le parti qu’on pouvait espérer d’eflorts individuels, et, comme toutes les conditions de la concession étaient encore loin d’ètre remplies , elle menaçait de la révo<]uer. Cependant il y eut une injustice criante à ne pas tenir compte de tout ce qu’avait

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fait rUnion^u-Sig : après qu’elle avait supporté le poids du jour dans des circonstances difficiles, on ne pouvait se permettre de la remercier alors qu’elle allait commencer à recueillir le fruit de ses peines. C’est elle qui la première avait inauguré la culture du tabac dans la province; elle l’avait entreprise sur une étendue de 50 hectares et avait bâti un vaste séchoir, le plus vaste du pays. C’est elle aussi qui la première avait propagé la culture du coton ; si d’autres, plus habUes et plus riches, l’avaient dépassée, elle n’en avait pas moins donné l’exemple et fourni de nombreux ouvriers. Il en était de même de beaucoup d’autres cultures industrielles. Trop docile aux conseils de l’administration, elle avait fait des essais d’arachide, de pavot, d’indigo, etc. Les colons de Saint-Denis avaient trouvé tout d’abord des plants à sa pépinière. Grâce au moulin qu’elle avait fait construire , ils avaient pu manger de l’excellent pain de blé dur qui ne leur revenait qu’à 25 c. le kilogr. ; tandis que partout ailleurs ils payaient 35 à 40 centimes du mauvais pain de farines exotiques. Aussi, l’administration voyant que, faute de ressources, 1 ünion-:du-Sig se trouvait dans l’impossibilité de développer son exploitation, a-t-elle, en 1853, consenti à traiter avec elle : en lui reprenant 1.167 hectares, «lie lui a accordé, sans conditions, un titre définitif pour ce qui lui restait. L’administration ne s’était pas, il est vrai, dans cette circonstance, montrée aussi généreuse que, quelques années plus tard, envers les banquiers de Genève qui, comme nous l’avons vu, ont eu assez de crédit pour se faire décharger de leurs obligations, sans abandonner un pouce de terrain. Toutefois l’Uniou-du-Sig est largement dédommagée de tous les sacrifices qu elle a pu faire. Son capital social ne s’élevait qu'à 385,027 fr., elle devait 83,513 fr., le total de ses dépenses avait donc été de 480,540 fr. : mais avec scs bâtiments et tout son actif immobilisé au sol , représentant une valeur de 202,480 fr., elle n’était véritablement à découvert que de 278,054 fr.;et on lui abandonnait 1,892 hectares, dont 1,421

étaient irrigables. Nous avons dit que les terres de BouBarik se louaient 200 fr. l’hectare; dans un avenir plus ou moins éloigné, la prospérité de Saint-Denis du Sig égalera certainement la prospérité de ce premier centre de la Mitidja. A ce compte les actionnaires de l’Union-du-Sig ne perdraient pas pour attendre. Toutefois, en prenant les choses où elles en sont aujourd’hui, sans pouvoir prétendre à de gros revenus, ils sont loin d’être en perte sur leur capital; car, aux dernières adjudications de la plaine de l’Habra, les terres se sont vendues 172 fr. l’hectare en moyenne, ce qui fait, pour 1892 hectares, une valeur de 325,424 fr. Il est fâcheux que rUnion-du-Sig se soit arrêtée en si beau chemin. La position de ses actionnaires n’est nullement désespérée : on leur donne différents conseils pour faire encore de brillantes affaires; mais le meilleur, à notre avis, est d’y porter un plus grand esprit de stabilité, sans laquelle les meilleures entreprises ne peuvent qu’avorter. Cette société a déjà eu six conseils supérieurs : un à Lyon, un à Besançon et quatre successivement à Oran ; elle a eu deux ou trois comités de surveillance, et elle en est à son dixième directeur. 11 n’y a, en vérité, que l’administration algérienne qui , sous ce rapport , puisse lui être comparée.

La plus belle exploitation de la province d’Oran et peutêtre de toute l’Algérie, est celle d’Arbal, à 7 lieues environ d’Oran, au sud du grand lac Salé. M. Jules de Saint-Maur, en 1847, avait obtenu en cet endroit, près de ruines romaines, une concession d’un millier d’hectares qui a depuis été portée à 1 ,455 hectares, et qui avec d’autres acquisitions comprend maintenant 2,160 hectares. Ce concessionnaire, quelle que fût l’étendue de sa tâche, n’a rien négligé pour remplir les conditions qui lui avaient été imposées , et l’on peut évaluer à plus d’un million les dépenses qu’il a faites. La guerre était à peine achevée lorsqu’il s’est établi, il a donc dû s’entourer d’une grande muraille. Elle forme une vaste enceinte où sont disposées toutes les constructions, maison

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d’habitation avec jardin d’agrément, logements d’ouvriers, écuries, étables, hangars. Rien ne manque à Arbal : on y trouve une chapelle, une boulangerie, une brasserie, une distillerie, une forge, des ateliers de charronnage, une tuilerie et un moulin à vent; enfin, des silos en maçonnerie pouvant contenir 9,000 hectolitres. Le personnel, qui comprend 3 employés , 2o familles d’ouvriers européens et une troupe d’ouvriers marocains, s’élève à 105 âmes. Les ouvriers européens, la plupart Espagnols, ont des logements séparés. Les Marocains sont groupés dans deux chambrées. Plusieurs de ces derniers n’étaient venus que pour travailler temporairement ; mais ils se trouvent si bien chez leur nouveau maître, qu’ils oublient femmes et enfants : leur cuisine est d’ailleurs aussi simple que leurs lits sont faciles à faire, et ils n’ont besoin d’autre ménagère que la femme espagnole qui leur prépare le café. Chacun dans cette colonie a sa tâche bien marquée, soit pour cultiver les terres, soit pour soigner les bestiaux, soit pour accomplir tous les travaux d’amélioration ou d’entretien. Les enfants vont étudier à l’école pendant que leurs parents sont à l’ouvrage. Le dimanche seul tout le monde se repose. Dès le matin, les femmes se revêtent de leurs robes aux couleurs voyantes; tous, grands et petits, changent leur linge et s’approprient pour fêter le jour du Seigneur. Le premier maître, là, est le Dieu tout-puissant que les chrétiens auraient honte d’être moins empressés d’adorer que les musulmans. A l’arrivée du ministre de l’Évangile, la cloche sonne, les portes du sanctuaire s’ouvrent, les pécheurs se réconcilient, le saint sacrifice est offert et des paroles de consolation vont pénétrer tous les cœurs. Le travail de la semaine n’en est repris qu’avec plus d’entrain. 400 hectares de terres sont consacrés aux céréales, une dizaine à la culture du coton, une trentaine à celle de la garance, à peu près autant à diverses autres cultures. Pour faciliter ses cultures industrielles, M. de Sainl- Maur a ménagé l’eau des sources, qu’il a trouvées dans la

inonlague et que des conduits dirigent sans perte sur ses champs. Toutefois, il s'applique moins à étendre ses cultures qu'à les perfectionner ; si bien qu’en restreignant l’étendue cultivée, il arrive souvent à des rendements plus considérables. 11 a besoin, du reste, d'un assez grand parcours pour ses troupeaux. Il possède 293 bétes à cornes, dont 20 vaches bretonnes ; 1 ,600 moutons mérinos ou métis nés dans sa ferme ; enfin, 280 truies et verrats, dont plusieurs sont de pur sang anglais, de la race New-Leicester. 11 a en outre pour ses attelages environ 40 chevaux, juments et mulets. Le territoire d’Arbal était complètement dépouillé, M. de Saint-Maur y a déjà planté 30,000 arbres. Un grand jardin potager près l’enceinte des constructions et une vigne de 10 hectares complètent cette exploitation désignée comme ferme modèle de la province.

Possesseur de capitaux considérables, M. Bonfort, à Temselmet, près Misserghin, a fait aussi construire une habitation et des bâtiments d’exploitation en rapport avec sa vaste concession de 1 ,480 hectares, dans laquelle il emploie 32 personnes. Indépendamment d’un cheptel de 250 bétes qu’il a placées à Berdéah, près Bou-Tlélis, il aà Temselmet2,000 moutons, 159 bœufs et 15 chevaux ou juments.

Un beaucoup plus vaste domaine dans la plaine des Andalouses, appartenait à la société dite de l’Eufra. Il ne comprenait pas moins de 1 5,000 hectares, et les eaux y étaient abondantes ; mais on n’y avait guère mis plus de 100 hectares en culture. La Société de l'Eufra a pris le sage parti de mettre en vente ces terres dont elle ne pouvait tirer parti. M. Adam, adjudicataire du village de Sainte-Barbe, au Tlélat, qui, en 1850, était aussi découragé que pouvait l’être l’administration à son endroit, n’a pas tardé à se mettre de nouveau en frais. Le dessèchement de la plaine du Tlélat , par le génie militaire, le barrage de la rivière qui permet maintenant des irrigations, l’achèvenient de la route d’Oran au Sig, le projet d’un chemin de fer pour la province, dont la gare centrale

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serait au TIélat, ont changé du tout au tout les conditions du premier établissement. Aussi Al. Adam, après avoir concédé une partie de ses terres à de petits colons, ne négliget-il rien pour utiliser le riche territoire dont il reste en possession. Quant à la concession faite à Christel à M.M. Veyret et Delbaso pour la construction de plusieurs villages, il n’était pas aussi facile de la mettre en valeur; de 7,840 hectares, elle a été réduite à 2,300 hectares. Dans les environs d’Oran, on remarque encore une grande ferme de 1,100 hectares, appartenant à .M. de Franqueville ; 200 hectares y sont en culture. Sauf trois ou quatre autres concessions, telles <jue les deux faites à M. Dupuy, comprenant ensemble 600 hectares, et celle accordée à M. Croze, d’une contenance de 290 hectares, la plupart des autres fermes des environs d’Oran n’ont guère en moyenne qu’une étendue de 50 à 60 hectares. Ces modestes concessions sont aux deux tiers cultivées : il n’en est pas ainsi de toutes les grandes. Sur un territoire de

37.000 hectares, les 263 fermes de l’arrondissement et de la subdivision d’Oran, n’olTrent guère plus de 5,000 hectares de culture, environ le septième. On y a néanmoins fait

150.000 plantations, et on y entretient 18,000 tètes de bétail.

Les exploitations isolées de l’arrondissement de .Mostaga-

nem sont concentrées dans les vallées des Jardins et deNador. Leur nombre s’élève cà 220. Files sont pourvues de constructions dont quelques-unes se font remarquer par leur élégance. Elles occupent une superficie de 3,317 hectares et représentent une valeur d’au moins 1,211,150 fr., en calculant sur un revenu de 10 pour 100. Ce territoire est irrigué par de nombreuses norias. Les cultures industrielles y prospèrent, comme les céréales et les arbres fruitiers. Plus de 70,000 figuiers y sont en plein rapport. La culture de la vigne y fait de rapides progrès : un seul concessionnaire en avait déjà planté 32 hectares en 1855.

Le district d’Arzew necompteque huit exploitations isoléi's.

Celui de Mascara renferme 17 fermes, la plupart de peu

d’étendue : toutefois, celle du Bcy comprend 146 hectares, et les anciennes fermes militaires ont, l’une 75 hectares, l’autre 46 hectares. L'industrie vinicole a décuplé depuis une dizaine d’années autour de Mascara. On voit maintenant à 4 kilomètres de cette ville une étendue de 500 hectares de vignes, M. Savelly a récolté, en 1855, pour plus de 15,000 fr. de vin sur une étendue de 10 hectares. Cette même année, quatre-vingts colons français et espagnols étaient déjà installés dans des gourbis sur les rives de l’ilahra , près de la redoute Pérégaux, pour planter en coton et en tahac des terres que leur louait le domaine. Deux colons sont aussi installés depuis plusieurs années sur des terres louées à Tagdemt par l’administration.

Une centaine de concessions isolées ont été faites dans la subdivision de Sidi-bel-Abbès. A part cinq ou six, elles n’ont qu’une étendue de 25 à 30 hectares. Elles comprennent ensemble 7,155 hectares. Une étendue d’environ 3,000 hectares reste encore à concéder ainsi. En attendant, plus de la moitié des colons n’ont élevé aucune construction et la plupart ont fait peu de plantations. Les cultures indigènes dans ces quartiers sont les plus florissantes.

Les terres de la banlieue de Tlemcen ont trop de valeur pour que de grandes fermes puissent y être formées. Cesl , comme nous l’avons vu, un immense jardin rempli de maisons de plaisance, d’habitations rurales, de moulins et d’huileries. Cependant dans le territoire des villages environnants on remarque une demi-douzaine d’exploitations déjà assez prospères. M. Laban qui, le premier, a importé la culture de la luzerne, a réalisé de grands bénéflees, en faisant consumer partie de ses fourrages sur place et en vendant l'autre en vert aux colons qui manquaient de pâturages pour leurs bestiaux. Cinq ou six fermes ont été créées sur différents points plus éloignés de la subdivision de Tlemcen. Un meunier, depuis longtemps établi au point culminant de la riche plaine des Ouled-Mimoum, a obtenu

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une concession de 47 hectares qu’il cultive d’une manière très-profitable.

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