LB PRINCE NAPOLÉON
Le prince Napoléon profita du départ du maréchal Randon pour réorganiser complètement l’Algérie : après aToir réuni dans son ministère les difiërents services, de la jmtice, l’instruction publique, et les cultes, qui avaient été détachés du ministère de la guerre, il chercha à rétablir l’unité de l’administration provinciale. Le vrai moyen eût été de supprimer la fâcheuse distinction des territoires, mais il eût fallu pour cela ne pas faire trop bon marché des services de toutes sortes que pouvait encore rendre l’administration militaire. 11 préféra la laisser dans ses anciens retranchements, sauf ensuite à lui disputer le terrain avec les armes de la civilisation, dont il allait ouvrir les voies. Il se contenta donc d’étendre l’institution des conseils généraux sur le territoire militaire comme sur le territoire civil de chaque province ; mais laissa leur administration en partie double entre les mains des préfets et des généraux de division. Seulement, afin de faciliter l’union de ces deux ordres de fonctionnaires, il exigeait leur résidence au même cheflieu : c’est ainsi que le siège de la 1" division militaire fut bientôt transporté de Blidab à Alger. Pour éviter les conflits, il se réserva la solution de toutes les ailaires mixtes. Par ce seul fait la décentralisation , premier motif de la suppression du gouvernement général, devenait un peu illusoire : les préfets et les généraux de division ne recevaient des attributions plus étendues que pour être réduits la plupart du temps à réclamer des solutions ministérielles.
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11 faut rendre justice aux bonnes intentions du prince Napoléon, d’heureuses modifications ont été apportées par son intermédiaire aux institutions de l’Algérie. 11 eût été difficile sans lui de sortir des vieilles ornières que le régime militaire avait creusées. L’ancien système a été frappé au cœur par la suppression du gouverneur général et du conseil du gouvernement. Les conflits ont dû cesser et l’unité de direction a pu se faire à Paris, où elle était avant tout nécessaire. D’un autre côté, les provinces algériennes ont pu se constituer d’une manière indépendante, former des agrégations semblables à nos départements, et préparer la fusion de la colonie avec les provinces françaises. En même temps qu’un décret arrêtait les abus des concessions, en limitant les faveurs des fonctionnaires locaux aux seuls centres de nouvelles créations, un autre ouvrait un large champ aux colons, en autorisant sur le territoire militaire leurs transactions avec les indigènes. Enfin, pour couronner l’œuvre, la cour d’appel d’Alger, élevée au rang des autres cours, avait été affranchie de la direction du parquet.
L’autorité militaire avait compris son rôle transitoire; partout elle était disposée à ouvrir les rangs aux fonction* tionnaires civils alors que la paix rendait facile leur intervention. L’armée reconnaissait les inconvénients d’un régime souvent absolu , mais elle réclamait justice et ne voulait pas qu’on méconnût les services qu’elle avait rendus. Elle était, pour longtemps encore, appelée à concourir à l’œuvre ébauchée par elle, il ne fallait pas la décourager.
Malheureusement le prince Napoléon n’avait pas su conquérir toutes ses sympathies, et la méfiance réciproque qui en était résultée, avait mis beaucoup d’aigreur dans tous les rapports officiels du nouveau ministère de l’Algérie. Ce prince n’avait jamais mis le pied en Afrique, et il ne pouvait que très-difficilement se rendre compte de l’état des tribus arabes. Avec des vues purement humaines, il s’imaginait ({u’en de-
hors de toute espèce de religion on pouvait civiliser les Arabes parla seule influence de la raison, et qu’il sufflsait de les affranchir de tout joug pour les rendre Français. L’autorité militaire s’exerçait sur eux avec trop de rigueur dans la répression des délits. Le prince, pour relever le moral des bons indigènes, interdit aux commandants des postes de l’intérieur de leur appliquer des peines correctionnelles ; et tandis qu’on se contentait d’un conseil de guerre présidé par un colonel pour connaître des crimes et délits commis parles soldats, il organisa, pour statuer sur les méfaits particuliers des indigènes, des commissions composées de plusieurs officiers supérieurs, sous la présidence de généraux. A Alger, la commission devait être présidée par le général commandant en chef, assisté des généraux commandant le génie et l’artillerie, et du procureur général près la cour impériale. Ces garanties ne lui parurent pas suffisantes.
On sait que les tribus arabes gouvernées par leurs chefs forment autant de communautés indépendantes les unes des autres, mais dont tous les membres sont solidaires. Il est bien évident que ce communisme est la pierre d’achoppement de toutes les réformes, et qu’aucune fusion n’est possible tant que la tribu ne sera pas désagrégée. Tout le monde est d’accord sur ce point. Nous avons nous-même déploré que l’Assemblée nationale, en 1851, ait ajourné d’une manière indéfinie l’application du principe de la propriété individuelle au sein des tribus, et qu’elle ait craint, en portant atteinte à leur organisation, de compromettre la sécurité dont elles étaient responsables. Les mêmes appréhensions ne sont plus admissibles aujourd’hui ; la pacification étant complète, rien n’empêche d’amener la réforme de ce régime anormal en procédant successivement à la constitution de la propriété individuelle. Mais à coup sûr ce serait agir très à contre-sens que de supprimer la responsabilité des tribus avant d’avoir rien mis à sa place. Les Arabes des tribus algériennes sont loin de se considérer comme des Français; les chrétiens sont
toujours pour eux des étrangers, sinon des ennemis. Lorsqu’à leur sortie du bagne les indigènes sont reçus dans leurs tribus par des fêtes avec autant de joie que les plus glorieux béros, peut-on supposer qu’elles s’empresseraient de livrer à notre justice ceux que nous poursuivrions quand elles pourraient impunément leur donner asile? Qu’on juge après cela de l’étonnement que dut produire en Algérie la circulaire du prince Napoléon, qui, pour faire entrer les Arabes dans la civilisation, commença par abolir la responsabilité des tribus. Tous les commandants supérieurs soumirent, à cette occasion, des observations respectueuses pour tâcher de faire suspendre cette funeste mesure. Le général de Martimprey, commandant de la province d’Oran, qui ne peut être accusé de sympathie pour le .système arabe, s’empressa d’écrire au prince pour l’éclairer à cet égard. Pour toute réponse, le ministre lança une nouvelle circulaire confirmant la première et dans laquelle il se plaignait du mauvais vouloir des commandants militaires à marcher dans la voie des réformes où il était entré. C’est à cette occasion que le général de Martimprey demanda son rappel, et l’on vit bientôt d’autres généraux suivre cet exemple. Les officiers surtout qui s’occupaient des affaires arabes avec le plus de vigilance et de désintéressement avaient fini par se décourager. Us étaient en butte aux attaques journalières de ceux qui se disaient les amis du prince et dont ils semblaient prendre conseil. Le respect de la hiérarchie les réduisait au silence, mais le calice d’amertume ne se remplissait que plus promptement. Telle était la situation de l’armée vis-à-vis du prince, lorsqu’au bout de quelques mois il donna sa démission. Par une sorte de fatalité, l’empereur avait obtenu pour son cousin un résultat inverse à celui dont Louis-Philippe s’était flatté, à juste titre, lorsqu’il ouvrit à ses fils la carrière africaine.
Quant aux colons, rien ne pouvait davantage exciter leur enthousiasme que de voir chargé de leurs affaires un prince possédant la confiance de l’empereur; c’était, à n’en plus
douter, le signal d’une nouvelle ère de prospérité. La réforme des institutions, ce préliminaire indispensable d’une bonne administration, une fois accomplie, ils attendaient avec impatience le commencement de toutes les grandes entreprises dont l’Algérie allait devenir le théâtre sous un si auguste patronage. Le libre échange, dont on allait faire l’essai en Algérie pour l’accréditer en France voulait tout d’abord attirer dans notre colonie les capitaux du monde entier. Deux grands ports de marine impériale, l’un à Bougie, l’autre à Mers-el-Kébir, près Oran, devaient être créés pour protéger les opérations commerciales de la côte africaine. L’initiative privée, vivement stimulée par de tels encouragements, de riches compagnies se disputeraient les mines et les forêts que les indignes spéculateurs des r^ucs précédents n’avaient pas encore accaparées, toutes les terres que le cantonnement des Arabes allait mettre è la disposition de l’Etat. Quant à l’établissement d’un grand réseau de chemins de fer, ce n’était qu’un détail secondaire : il n’y avait que l’embarras du choix entre tous les moyens que l’on avait sous la main pour résoudre une affaire aussi simple.
La première question de ce magnifique programme, que le discours de Limoges avait fait entrevoir, subit tout d’abord un petit échec. La résistance venait moins de l’industrie métropolitaine, qui, après tout, pouvait sacrifier sans se compromettre beaucoup de ses intérêts en Afrique, que des colons sérieux. Us tenaient avant tout à ne pas être séparés de la mère-patrie ; ils n’avaient commencé à prospérer que du jour où une union de douane avec la France les avait affranchis de la concurrence étrangère et leur avait permis d’écouler leurs produits.
En attendant que le Corps-Législatif pût voter les millions nécessaires à la création des nouveaux ports, le prince-ministre fit convoquer les conseils généraux des trois provinces algériennes pour arrêter leurs dépenses ordinaires et extraordinaires. Avec les ressources mises à leur disposition, ces
assemblées eurent beaucoup de peine à équilibrer les budgets. La désorganisation que le long enfantement du ministère de l’Algérie avait mise l’année précédente dans tous les services avait fait interrompre beaucoup de travaux publics, il en était résulté, pour la province d’Alger, un reliquat de 500,000 fr. sur les crédits de l’exercice. Malgré ce boni, on était encore loin de compte pour couvrir les dépenses de l’année nouvelle. Le décret organique des conseils généraux avait fixé aux quatre dixièmes la part qui reviendrait à chaque proviqce sur l’impôt arabe. Le prince-ministre, pour couper court aux difficultés, s’était porté fort qu’un dixième de plus de cet impôt serait accordé à la province d’Alger. CT est sur cette base que le projet de budget fut préparé par le préfet : en opérant quelques réductions sur les orphelinats et autres établissements de bienfaisance, il parvint à équilibrer les dépenses avec les recettes. Le conseil général de la province d’Alger, tout en discutant avec le plus grand soin tous les chapitres, se borna pour cette année à les adopter, jaloux qu’il était de justifier la confiance qu’on semblait lui accorder : c’eût été d’ailleurs compromettre des services publics essentiels que de modifier l’économie d’un tel budget. Quelle fut bientôt la mystification des membres de ce conseil, qui, laissant toutes leurs affaires, étaient accourus des quatre coins de la province, se croyant sérieusement appelés à voter son budget, lorsqu’ils apprirent le sort de leurs délibérations! Sur le refus du ministre des finances d’accorder une plus grande part de l’impôt arabe que celle qui avait été attribuée aux provinces par le décret impérial, le ministre de l’Algérie avait lui-méme, sans seulement en faire part au conseil général, refait le budget de la province et diminué de 450,000 fr. un total de dépenses qui s’élevait à environ 3 millions et demi.
Pendant ce temps, la question des chemins de fer restait toujours en suspens. L’avénement du prince Napoléon au ministère del’ Algérie avaitdù enhardir les spéculateurs. Aussi
avait*on bientôt appris que le comité supérieur formé près de son ministère pour débattre à la fois les grands intérêts de l'Algérie et de toutes les autres colonies était saisi de l’examen de nouvelles propositions faites par des compagnies françaises et étrangères. Dès lors ce n’était plus la peine de continuer les travaux commencés par M. le maréchal Randon : on les fit interrompre. Voyant que l’Etat renonçait définitivement à s’en charger, et qu’à la manière dont les choses marchaient il faudrait peut-être plusieurs années pour arriver à une nouvelle solution, les entrepreneurs du port d’Alger proposèrent d’achever, à leurs risques et périls, pour le mois d’octobre prochain, le chemin de fer d’Alger à Blidah. Us n’exigeaient aucune garantie d’intérêt et demandaient seulement à jouir des bénéfices pendant quatre ans ; à l'expiration de ce délai, ils laissaient à l’Etat la faculté de leur retirer leur concession au profit de quelque compagnie que ce fût, à condition d’être remboursés du prix de leurs travaux, selon l’estimation qui en serait faite. L’administration locale, chargée de transmettre cette proposition au ministère, pensait qu’elle serait accueiUie avec empressement, d’autant plus qu’elle n’engageait en rien l’avenir et laissait le champ libre aux grandes spéculations. U n’en fut pas ainsi ; on éleva des difficultés au sujet du tracé qu’il faudrait peut-être modifier, si l’envie revenait de ne pas faire passer le chemin de fer par Blidah. Au milieu de toutes ces hésitations survinrent les bruits de guerre, qui firent réfléchir les auteurs de cette nouvelle proposition, si bien qu’ils la retirèrent avant même qu’on eût eu le temps de les remercier. Ce dénouement était d’autant plus regrettable que la roule d’.\lger à Blidah, défoncée par les pluies de l’hiver, avait besoin d’être refaite presque entièrement, etque les réductions faites par le ministre au budget de la province ne permettaient pas même d’exécuter les travaux ordinaires d’entretien.
Le prince Napoléon avait à cœur de réformer tous les abus : en Algérie, plus que partout ailleurs, l’esprit de
routine était un obstacle. Le personnel de l’administration ci» vile laissait, il est vrai, beaucoup à désirer ; mais il ne sufBsait pas de le modifier, il fallait l’améliorer : autrement on n’eût fait que se priver du concours de fonctionnaires et d’employés qui, à défaut de tout autre mérite, avaient au moins celui do l’expérience. Cette tâcbe était difficile au prince Napoléon, entouré comme il l’était. On conçoit dans quel sens il a dû modifier le personnel de l’administration et quelle appréhension devait donner une plus longue gestion des affaires de l’Algérie. Quelques mois avaient suffi pour faire perdre à la colonie l’influence heureuse que le règne de l’empereur avait eue sur la religion et sur tous les principes d’ordre. En résume, la Providence avait envoyé le prince Napoléon à l’Algérie, la Providence l’en a détaché à temps.
LE COMTE DE CHASSELOI'P-LAÜBAT
La brusque retraite du prince Napoléon n’était pas coin prise en Algérie. On lui avait donné le prince Napoléon comme une marque toute particulière de l’intérêt que lui portait l’empereur ; après l’avoir tant fait espérer à la colonie, c’était bien le moins qu’on maintint l’heureuse modification faite à ses institutions : le nouveau ministère fut donc conservé et confié à M. le comte Prosper de Chasseloup- Laubat. 11 était difficile de faire un choix plus convenable. Le prince, dans toutes ses réformes, avait un peu froissé les sentimenlsde l’armée; ses amis, avoués ou non, avaient soufflé sur la colonie leurs doctrines impies et subversives. 11 fallait, iM)ur remédier au mal et l’empêcher de prendre racine,
OUPITRE XII.
un homme pris dans un autre camp. Le nouveau ministre, frère du marquis de Chasscloup-Laubat, général de division, n’avait pas un nom étranger à l’armée. 11 était ancien député, avait fait partie de l’Assemblée nationale et avait déjà été ministre de la marine et des colonies. Son mérite et son expérience des affaires lui avaient fait prendre un rang distingué au Corps-Législatif, dont il était membre. Dans les différentes législatures auxquelles il avait participé, il s’était occupé d’une manière spéciale de tous les grands travaux, publics : aussi lui avait-on confié la présidence du conseil de la compagnie du chemin de fer de l’Ouest. Ces antécédents étaient d’un heureux augure, alors que l’expérience avait démontré que c’était moins par des subsides et des prix impériaux que par des travaux publics qu’on réussirait à développer la colonisation.
M. de Chasseloup-Laubat a compris que la première chose à faire pour bien administrer l’Algérie était de la connaître. Il l’avait autrefois visitée en qualité de député; à peine ministre, il s’empressa d’aller à Alger : il put ainsi se convaincre des progrès qui avaient été accomplis et apprécier les besoins de la colonie. Si le prince Napoléon avait procédé de la même façon, peut-être eût-il évité plusieurs faux pas dans la voie des réformes. Comme premier gage de son intention de beaucoup développer les institutions civiles, le prince avait immédiatement créé plusieurs sous-préfectures et commissariats civils. A ce dernier égard il ne pouvait trop faire : nous avons fait remarquer tous les avantages de l’institution des commissaires civils. Il n’en était pas ainsi des sous-préfets, quels que fussent le mérite et l’expérience de ceux qui avaient été choisis. Ainsi, la sous-préfecture de Blidah comprenait autrefois toute la portion de la plaine de la Milidja la plus éloignée d’Alger; on lui avait rattaché, en outre, les villes de Médéah et de Milianah avec leurs banlieues. Mais la création de plusieurs villages au-delà de l’.Atlas et dans la riche plaine du Chélif ayant multiplie, de ce
côté, les oasis du territoire civil, on avait songé, il y a déjà plus d’un an, à organiser une nouvelle sous-préfecture à Milianah. On aurait pu s’en tenir à ce projet, qui répondait à tous les besoins ; mais le prince, pour ne point faire de jalousie entre les deux villes, dota aussi Médéah d’un souspréfet; et comme il n’y avait encore que deux villages autour de Médéah, formant annexes de la commune, pour ne pas confondre avec elle la circonscription du nouvel arrondissement, une partie de la plaine de la Mitidja lui avait été rattachée. Il en résultait que les habitants de certains villages, qui n’étaient qu’à deux lieues de Blidah et pouvaient en moins d’une heure se rendre à l’ancien chef-lieu de leur sous-préfecture, étaient assujettis à un assez long voyage, à travers les montagnes, pour pouvoir aborder leur nouveau sous-préfet ; puis comme en hiver la circulation est souvent interrompue sur la route de Blidah à Médéah, la marche des affaires, loin de se trouver facilitée, ainsi que le prince le supposait dans son rapport, était beaucoup plus entravée qu’ autrefois. Pour augmenter l’importance de la sous-préfecture de .Milianab on lui avait aussi attribué une portion de la Mitidja, et Cberchell, sans doute le port le plus voisin de celle ville, mais qui ne lui est encore relié directement que par une route muletière à travers l’Atlas. M. de Chasseloup- Laubat, après avoir visité la province d’Alger, a compris combien les nouvelles circonscriptions étaient défectueuses et s’est empres.sé de les modiGer. Toute la plaine de la Mitidja et Cberchell ont été laissés à la sous-préfecture de Blidah ; la sous-préfecture de Milianah a été affectée à la plaine du Chélif; mais il n’est plus resté à la sous-préfecture de Médéah que la commune de son chef-lieu. 11 vaut mieux évidemment avoir des fonctionnaires inutiles, que d’assujélir les colons à des déplacements continuels, dans l’unique but d’occuper tous leurs administrateurs.
A l’endroit des indigènes l’abolition de la responsabilité des tribus avait été un coup d’essai malheureux. Les com-
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mandants des cercles de l’intérieur ne s’étaient pas empressés d'en faire part aux Arabes ; néanmoins, les dispositions libérales du prince commençaient à être connues autour de nos établissements ; des crimes s’étaient commis et l’on n’osait plus s’aventurer sur des routes où depuis longues années on voyageait en toute sécurité. Un des premiers soins de M. de Cbasseloup-Laubat a été de rassurer sur ce point la colonie par une nouvelle circulaire d’un esprit différent. C était un retour à des idées pratiques. Lorsque les communes, en France, d’après la loi du 10 vendémiaire an IV, sont responsables de certains attentats commis sur leur territoire, soit envers les personnes, soit envers les propriétés, on ne voit pas pourquoi les tribus arabes seraient affranchies de toute responsabilité.
Malheureusement l’administration militaire , aux justes observations de laquelle le ministre s’était rendu, a proBté de la circonstance pour faire rapporter un des . plus utiles décrets que le prince Napoléon ait obtenus pour ta colonie. Nous avons déjà dit que la loi du 17 juin 1851 avait interdit les transactions sur le sol du territoire des tribus; le ministre de la guerre avait étendu la prohibition à toutes les propriétés possédées par les indigènes sur le territoire militaire. Le maréchal Randon avait cherché en vain à faire au moins restreindre cette prohibition. Le prince Napoléon avait bientôt compris que rien n’était plus contraire aux progrès de la colonisation comme à l’affranchissement des Arabes, et il avait fait décider qu’à l’avenir toutes les transactions immobilières seraient libres en Algérie, sans distinction de territoire, pourvu qu’elles portassent sur des biens possédés en vertu de titres réguliers de propriété privée. Les propriétés possédées collectivement par les tribus se trouvaient ainsi réservées; non-seulement l’opération du cantonnement ne pouvait par là être entravée, mais c’était un premier pas fuit précisément vers le but qu'il est désirable de lui faire atteindre. Kn voulant
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lÆ MINISTÈRE UE L’ALGERIE ET UES COLONIES. 581
aller trop vite, en accompagnant cette sage mesure d’une autre qui ne l’était pas autant, le prince a déterminé une réaction fâcheuse qui a fait faire à la colonie un pas eu arrière. La loi du 17 juin 1851 avait été interprétée d’une manière trop rigoureuse par le ministre de la guerre , aujourd’hui c’est un décret qui tranche la question. Il eût été préférable d’en rester avec l’interprétation du ministre de la guerre , qui , selon les circonstances , pouvait être modifiée, ainsi que le maréchal Randon en avait exprimé le désir. Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, le dernier décret est complètement justifié par la malheureuse organisation de la magistrature musulmane. Tant qu’elle n’offrira pas plus de garanties, il serait évidemment dangereux d’admettre les indigènes au bénéfice de la loi de 1851 sur la propriété. Ce que nous avons dit précédemment sur les actes frauduleux dç toutes sortes des cadis musulmans nous dispense, à cet égard, de tout commentaire. La première chose à faire était donc de réorganiser la magistrature musulmane; or, c’est précisément ce qui est en ce moment l'objet des principales sollicitudes du nouveau ministre. Il a compris parfaitement que ce n’était pas en abandonnant les indigènes au Coran et à eux-mêmes qu’on parviendrait à les civiliser et à les assimiler aux chrétiens. La propriété ne sera bien assise dans le territoire militaire que lorsque les indigènes ne seront plus exploités par les cadis, chargés du soin de leurs transactions. Dès lors les Européens n’auront plus rien à craindre en prenant leur lieu et place, et il sera temps d’appliquer le décret dont l’exécution a été provisoirement ajournée.
Mais ce qui préoccupe d’une manière plus particulière M. de Chasscloup-Laubal, ce sont les travaux publics. Pénétré de leur importance, il s’est dès le début attaché M. Tostain, l’un des plus distingués inspecteurs généraux des pontset-chaussées, qui déjà avait reçu la mission d’étudier la question des chemins de fer algériens. En attendant la solu-
tion déGnitive de cette grande question, le nouveau ministre a ordonné la continuation des travaux du chemin de fer de Blidah, auxquels il a pourvu sur les fonds disponibles de son ministère. Tout porte à croire que si plus tard il traite, pour cet objet, avec des compagnies françaises, il prendra les dispositions nécessaires pour rendre l’œuvre plus proGtable à l’Algérie qu’on ne pouvait l’espérer du projet élaboré par son prédécesseur et qu’a dû repousser le Corps-Législatif.
Dans l’ordre matériel, les travaux publics sont en eGet ce qui assure la prospérité des empires, et plus ils ont développé les richesses d’un pays, plus ses colonies, pour lui être assimilées, ont besoin qu’ils soient entrepris sur une vaste échelle. Le meilleur encouragement qu’un gouvernement puisse donner à des cotons, c’est de ne point reculer lui-même devant sa tâche, ils n’ont pas besoin d’étre guidés dans leurs entreprises, il sufCt qu’on leur ouvre la carrière et qu’on garantisse leur sécurité. Nous avons vu dans la suite de ce récit combien les rôles avaient été intervertis, lis paraissent mieux compris maintenant; aussi l’agriculture, l’industrie et le commerce font-ils des progrès d’autant plus sensibles que le gouvernement les abandonne plus complètement au domaine privé pour concentrer tous ses efforts sur les travaux publics. Nous le constaterons dans un autre livre.
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