DE LA MULTIPLICATION DES CERCLES MILITAIRES
La première chose à faire n’est pas de reculer les limites de ce qu’on est convenu d’appeler département et de faire passer le plus possible de tribus sous l’autorité des préfets : il y a une œuvre préalable beaucoup plus efficace à poursuivre que cette diminution de l’autorité mUitaire au profit de l’autorité civile, c’est d’arracher les tribus à l’arbitraire des chefs indigènes en les plaçant directement sous la dépendance des chefs militaires français.
En dehors des chefs-lieux de division et de subdivision au nombre de 1 5, on compte maintenant !26 cercles ayant la plupart des officiers supérieurs pour commandants : 5 annexes sont de plus sous le commandement d’officiers détachés des bureaux arabes. Les khalifas, bach-aghas, aghas, kaids des kaïds sont répartis dans 65 aghaliks : le nombre des kaïds est de 74ü. Sur 1,364 tribus, 316 seulement sont administrées directement par les commandants de cercles ; 949 sont administrés par les chefs indigènes, sous la surveillance des bureaux arabes ; 91 sont abandonnées aux grands chefs indigènes; 8 restent insoumises. Plus que les trois quarts des tribus sont donc encore sous le régime arabe.
Dans l’origine de la conquête, on avait trouvé commode de traiter avec plusieurs grands chefs indigènes pour le gouvernement des pays où l’on n’avait pas encore d’établissements. On n’a pas tardé, comme nous l’avons déjà dit, à reconnaître tout ce que cette mesure avait d’iinpolitique. On s’était d'abord
beaucoup abusé sur les services que ces grands chefs pouvaient rendre : la plupart n’étaient que des intrigants qui n’avaient, dans le pays, d’autre autorité que celle que nous leur conférions; leur joug était souvent plus odieux que le nôtre, et leurs exactions, faites en notre nom, avaient pour résultat de nous aliéner davantage les populations. Quant à ceux dont l’influence était véritable, il n’était pas moins dangereux de la fortifier, et plusieurs soulèvements, auxquels ils ont été les premiers à prendre part, en ont donné la preuve. Les généraux et les commandants supérieurs de cercles n’ont qu’une autorité très-vague et souvent illusoire sur les tribus administrées par les chefs indigènes. Ces chefs n’ont pas même aflaire à eux ; ils traitent leurs affaires dans les bureaux arabes, et t<âchent de se les concilier. Ceux-ci n’ayant aucune responsabilité, ont tout proBt à leur faire accorder des bills d’indemnité. C’est là la source de tous les abus. Il en serait tout autrement si les indigènes étaient administrés directement par des officiers français. On a depuis longtemps proposé d’en faire l’essai dans le voisinage d’Alger, comme on peut le voir dans un article de XAkhbar du 21 mai 1848.
a Nous traitons une question difBcile, celle des affaires arabes, et nous déclarons tout d'abord que les bureaux arabes ont rendu et sont appelés à rendre de grands services en Afrique : à l’est, à Touest, sur le littoral aussi bien que sur la lisière du désert, les officiers attachés aux bureaux arabes remplissent toujours avec zèle et quelquefois avec un graud talent leur diflicile mission. Ce fait admis, est-ce à dire que cette organisation ne suit pas vicieuse sous une foule de rapports et qu’il n'y ait pas des ri’formes à opérer, nous ne disons pas dans le personnel, mais dans le mode d’utiliser plus efficacement des officiers, jeunes, instruits, dévoués, et qui ne demandent qu'à servir le pays? Quiconque connaît un peu les affaires arabes reconnedtra qu'une réorganisation est nécessaire et qu’avec les mêmes matériaux, sauf quelques exceptions, l'on doit sur-le-champ reconstruire un nouvel édifice ; les bases sont bonnes, les ouvriers excellents, l’ensemble ne vaut rien : nous signalons le vice, nous indiquerons le remède.
a Le gouvernement républicain , éminemment ami du progrès, s'occupe de réformes radicales dans la plupart des administrations; nous ne doutons pas qu'il s'occupera de l'Algérie et qu'il y portera un œil sévèrement scrutateur.
« Un de ses premiers soins doit être de s'inquiéter des affaire» arabes, car cette direction est un objet de si haute importance, que l'on jMut affirmer hardiment que l'avenir de l'Algérie dépend en grande partie de la direction qui sera imprimée à cette partie du service. II y aurait d’abord à s'occuper de l’organisation qui doit être donnée à l’administration, des avantages particuliers qui doivent être assurés à ceux qui se sont livrés ou qui se livreront à cette carrière avec le dévouement et l'intelligence toute spéciale qu’elle réclame. C'est là certainement un sujet sur lequel nous aurons plus d’une fois l'occasion de revenir. Aujourd'hui nous n'envisagerons qu'un point de la grande question des alfaires arabes ; l’utilité d'investir des officiers français des fonctions de kaïd dans les tribus arabes de la Mitidja.
« Cette mesure est depuis longtemps demandée ; elle parait si sape et si conforme à la rabon, sous quelque point de vue qu’on la considère, tant de personnes au courant des choses arabes l'approuvent, qu’elle mérite l'attention de l'autorité gouvernementale.
« Déjà, il y a quelques années, on avait parlé de ce projet, mais il avait été rejeté d'après des considérations vraies alors, mais qui ont dbparu d’elles-mémes avec les circonstances, et l’expérience peut certainement en être tentée aujourd'hui.
« L'on doit, en elfet, regarder comme démontré que les chefs arabes exercent l'autorité de la manière la plus désastreuse pour le Iqen des populations; jamais, ou du moins les exceptions sont bien rares, jamais un bon sentiment ne les guide dans l’exercice de leur commandement; et cela ne doit pas étonner : élevés dans la ferme conviction que le pouvoir est donné pour satbfaire ses passions, ils entrent tout naturellement dans cette voie, et y appliquent leurs principes si séduisants et si commodes.
« Uu kaid est souvent réprimandé par l’autorité françabe; il promet de s’amender, il se contient quelque temps et retombe dans les mêmes fautes, r-ue faire? Le destituer, le remplacer par un homine tout aussi vicieux et qui n'aura peut-être pas vis-à-vis de nous certaines qualités utiles dans nos rapports avec les indigènes ?...
« C'est assurément uu trbte spectacle à observer que celui des chefs arabes avec leurs administrés!... Où est l'Arabe qui ait foi dans son droit, et espère le faire triompher? Réclamer au bureau arabe! mais un indigène recule souvent devant un déplacement de quelques jours, il ne le fait que pour des cas graves, et se voit condamné à supporter
les mille et une petites iniquités commises jouraelleinent b son égard. Un empereur romain disait avoir perdu sa journée lorsqu'il n'avait pas fait une bonne action ; un chef arabe serait grandement digne d'éloges s'il voyait lever deux soleils de suite sans abuser de son autorité.
« En présence de tels faits, il n'est pas douteux que les Arabes de la Mitidja (nous ne parlons pas des tribus plus éloignées) qui sont souvent en rapport avec les officiers du bureau arabe et qui ont beaucoup perdu de leur répulsion pour le roumi, ne voient avec bonheur investir des officiers français à la place de leurs chefs ou avec des pouvoirs supérieurs; au lieu de fO douros n’en donner que 3, le plus souvent n’en pas donner du tout, est un argument irrésistible pour eux.
a D’un autre cété, on n'aurait pas à déplacer de grandes familles; la plupart de nos chefs indigènes dans la Mitidja sont de vulgaire extraction, ils nous ont servi des premiers, nous ont été utiles pendant la guerre et en ont été largement récompensés. *
« Si l’on continue à vouloir fonder des villages et fixer les Arabes, de quelle utilité ne sera pas un officier français à la tète de la tribu qu’on voudra cantonner?
^ « Dans les rapports journaliers qui existent entre les colons européens et les colons indigènes, rapports qui engendrent souvent des débats à porter devant les tribunaux, faute d'entente et faute surtout d'une autorité également connue et respectée des deux partis, quels services ne rendrait pas un officier français?
« Mais une considération plane au-dessus de tous ces motifs ; il faut établir d’une manière inébranlable notre aulorité dans le douar arabe, il faut assurer à tout jamais notre prépondérance dans les tribus. Nous leur avons fait connaître notre puissance guerrière, apprenonsleur les grands principes de notre civilisation. Certes, nous ne pouvons penser encore à leur donner nos lois, appliquons-nous à les leur faire désirer ; nommons-leur des chefs sages et énergiques, amis de l’ordre et de la justice; on en trouvera parmi nos officiers.
s Que l’Arabe sache qu’à côté de la tente de son kald est celle de Totficier français, que celui-ci est le représentant de la France et qu’il rend justice à tous. Soumettons par là les indigènes à l’ordre et à la régularité, incuhpions-leur l’idée d'une justice droite et rigoureuse, même pour tous, ce sera la meilleure manière de les préparer à revêtir le titre de citoyen.
« Plus tard les tribus de la Mitidja, ofirant le spectacle de leur force et de leur prospérité, exerceront au loin un rayonnement puissant, et peut-être serons-nous assez heureux pour voir toutes les
fractions du pays venir à nous demander des enfants de la France pour les régir...
« La mesure que nous proposons n’est, au reste, que l'imitation de ce qui était pratiqué du temps des Turcs pour les tribus qui leur étaient positivement soumises. Ils ne donnaient à ces tribus que des kalds turcs ; et Ton se tromperait beaucoup si Ton croyait que ces kalds fussent réellement au fait des affaires de ces tribus.
« On sait ce qu’étaient les Turcs : ils sortaient très-peu des villes, et lorsqu’ils partaient pour exercer des commandements, ils n'avaient pas plus de connaissance du pays que nous.
« Il est même certain qu’un olBcier actif, après quelques mois de séjour dans une tribu, connaîtra mieux le pays, ses ressources, sa topographie, sa statistique, qu’un Turc après beaucoup d’années. Au besoin on pourrait n’investir un officier qu’après lui avoir fait étudier les tribus qu’il devra commander.
O Ces précautions, et d’autres qu’il serait facile d’indiquer,remédieraient aux inconvénients de détail que Ton pourrait signaler. Le temps est venu, nous le croyons, de commencer à appliquer ce système d’administration directe des populations indigènes. La différence entre le sort d’une tribu gouvernée par un chef français et celui des tribus qui conserveraient leur kald indigène serait tellement sensible, que l’exception que nous désirons voir établir dans la Mitidja serait bientôt la règle réclamée partout. »
Si quelques ofCciers ont tenu à conserver l'ancienne organisation, d’autres, ayant pris à cœur les intérêts du pays, ont cherché à la faire modifier. Grâce à leurs efforts, plusieurs grands commandements indigènes ont été supprimés, d’autres ont été scindés. Dans quelques cercles, on a été plus loin ; des officiers des bureaux arabes ont été détachés dans quelques maisons de commandements, à la place de kaïds. Ces chefs indigènes, institués par l’autorité supérieure, n’ont pas été complètement déshérités ; on leur a laissé leurs bénéfices ordinaires sur les impôts et les amendes ; mais ils ont été privés de toute autorité sur les tribus. Les cheikhs sont entrés en rapports directs avec les nouveaux chefs français, qui n'avaient souvent avec eux que quatre ou cinq spahis et un goum d’une douzaine de cavaliers. Partout où ces essais ont été tentés, iis ont eu d’excellents résultats.
Les tribus ont vu leurs charges diminuer, bien que l’impôt se soit, par plus de régularité, augmenté d’une manière notable. La justice étant mieux garantie, la pacification a été plus facile. D’ailleurs ces officiers, chargés sans intermédiaires de l’administration des tribus et vivant au milieu des indigènes, n’ont pas tardé à être informés aussi bien que les anciens chefs, et ont pu prévenir toute espèce de soulèvement. Ici les abus des bureaux arabes ne sont plus à craindre. L’officier détaché ne peut plus se couvrir de son commandant supérieur ; il devient lui-méme responsable du groupe de tribus qui lui est confié. Cette responsabilité stimule à la fois son honneur et son intelligence.
Avant de songer à restreindre le territoire militaire, il faut donc commencer par diminuer le territoire arabe, et le meilleur moyen d’y arriver, serait de multiplier les cercles. Un commandant de cercle qui n’aurait sous ses ordres qu’une vingtaine de cheïkiis, pourrait se passer de kaïd, et n’aurait pas besoin de l’assistance d'un bureau arabe. Il suffirait de lui adjoindre d’abord un agent de l’administration des finances, soit pour percevoir l’impôt, soit pour reconnaître les droits du domaine de l'Etat; puis un juge de paix pour statuer sur toutes les contraventions et sur les démêlés que les indigènes et les Européens pourraient avoir entre eux. Les bureaux arabes n’auraient d’utilité qu’auprès des généraux commandant les divisions et les subdivisions; mais n’étant plus en rapport avec les indigènes placés sous la dépendance immédiate des commandants de cercles, leur rôle serait réduit à ce qu’il aurait toujours dû être, au rôle passif de l’expédition de la correspondance des chefs de service avec leurs subordonnés.
Cette modiûcation dans l’administration indigène, augmenterait très-peu les dépenses, tout en assurant l’accroissement de l’impôt. 11 suffirait d’ajouter, pour les commandants des nouveaux cercles, un supplément d’un millier de francs à leur solde ordinaire, et pour les officiers ou sous-officiers qui
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leur seraient adjoints, un supplément de quelques centaines de francs. Indépendamment du goum de cavaliers réguliers, pris au chef indigène qu’il remplacerait, chaque commandant de cercle devrait avoir sous ses ordres une brigade de spahis. La garnison des villes n’en souiTrirait pas. En effet, pour donner un nouvel élan à l’iigriculture, le maréchal Randon a imaginé d’organiser en smala chaque escadron de spahis. 11 y a ainsi une smala dans chaque subdivision. Les spahis, sans avoir besoin de mettre la main à la charrue, font cultiver par des khrammès les lots de terre qui leur ont été distribués; leur solde, déjà plus forte que celle des soldats français, se trouve ainsi accrue des bénéfices de la culture de leurs fermiers. Le système d’embrigadement par cercle, substitué au système de smala par subdivision, pourrait nuire un peu aux intérêts de cette troupe d’indigènes', mais il ne ferait que profiter au service militaire. L’agriculture profilerait aussi de cette organisation nouvelle, si les terres données en apanage aux smalas, étaient distribuées à des colons pour former de nouveaux centres de population européenne.
Il resterait à pourvoir au traitement des autres agents civils qu’on jugerait à propos d’adjoindre aux commandants du cercle. .Mais est-il bien nécessaire, comme cela se fait dans les postes récemment convertis en annexes, de conserver à côté de commandants français des chefs indigènes sans autres attributions que celle de vivre aux dépens des tribus? Les kaïds perçoivent le dixième en plus de l’impôt. Si donc une tribu paie 50,000 fr. à l’Etat, elle paie 5,000 fr. à sou kaid. Pendant la perception de l’impôt, les kaïds sont nourris eux et leurs bêtes, lis ont droit, en outre, à deux jours de charrue par culture de paire de bœufs, qui leur est accordée franche d’im{)ôt. La suppres-
' Lc« spahi.'! ii’oiil pM d ensaponicnl et peiiTont s’en aller quand ils renient. Comme le métier est bon, s’ils ne eèdenl pas leur place à im parent, ils la vendent tOO, 200, 300 fr. : r’est le contraire de ce ipii se pratique pour les soldats français, qui sont obligés de paver leurs remplaçants.
CHAIMTRE X.
sion de ces bénéfices tout gratuits procurerait, dans beaucoup d’endroits, des ressources plus que suffisantes pour l’entretien du personnel des nouveaux cercles. 11 n’y aurait pas non plus de grandes dépenses d’installation à faire. Tous les chefs indigènes, comme nous l’avons vu, ont été obligés de se construire des maisons de commandement ou du moins de coopérer aux dépenses faites par l’administration pour leur en élever. Beaucoup de ces maisons sont abandonnées par les chefs indigènes qui préfèrent habiter sous la tente: ils se bornent à y envoyer des gardiens pour en ouvrir les portes aux militaires de passage. Il suffirait donc de réparer les dégradations résultant du défaut d’entretien.
On pourrait, d’ailleurs, se dispenser d’éparpiller la garnison dans les nouveaux cercles : les détachements de tirailleurs algériens que l’on a placés dans certains postes annexes ne font que gêner les officiers qui les commandent, ils ne peuvent se fier à de tels renforts. En cas d’insurrection, le plus sùr pour eux serait de se replier avec leurs cavaliers sur la place forte la plus voisine.
LB CADASTRE
Avec le système de la propriété collective des tribus, il n’est pas nécessaire de faire cadastrer leur territoire ; il en est autrement si l’on veut adopter, en les cantonnant, le principe de la propriété individuelle. Dans ce dernier cas les propriétés étant mal limitées, de nombreuses difficultés ne manqueraient pas de surgir, on retomberait alors dans les mêmes embarras que ceux qui ont si longtemps paralysé la colonisation libre aux environs d’Alger, à mesure que les indigènes viend raient à vend re aux Européens les terres qui leur au raien t été laissées. Les opérations cadastrales, en Algérie, sont donc intimement liées au cantonnement des Arabes, elles doivent le précéder et non le suivre ; nous n’admettons, eu Aucune façon, avec M. le général de Lamoricière, qu’il suffise de mesurer provisoirement les terres au pas, quand il n’en coûte pas beaucoup plus de les mesurer tout d’abord au mètre d’une manière définitive. En France, le cadastre a uniquement pour but de constater l’état et la valeur actuelle des propriétés : cette opération, en Algérie, a une tout autre importance ; il ne s’agit pas seulement d’y fixer la propriété, il faut l’y constituer, et pour le faire d’une manière conve-
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nable, il faut apprécier le parti que l’on peut tirer des terres. Là il suffit de bien mesurer, ici il faut bien partager. Maintenant, sur le champ libre de la colonisation, quel est le système qui doit prévaloir, de la grande ou de la petite propriété ?
La division des terres est une chose utile à l’agriculture, en tant qu’elle attache au sol l’intérêt de la masse du peuple. Évidemment, quand le sol est possédé par un petit nombre d’individus, il ne peut aussi bien fructifier, car, quelles que soient leurs ressources et leur désir d’améliorer, ils peuvent rarement employer tous les ouvriers qui seraient nécessaires, et ceux qu’ils emploient font beaucoup moins d’ouvrage que s’ils travaillaient pour leur propre compte. Mais de ce que la division des terres est une chose utile, il ne faudrait pas conclure qu’il soit bon de la provoquer sans réserve , comme le fait la législation française. Le trop grand morcellement des terres peut avoir ses inconvénients comme le défaut de partage, et s’il est désirable que chacun puisse avoir la propriété de ce qu’il peut cultiver, il serait fâcheux que le plus grand nombre s’épuisassent en vains efforts sur des terres insuffisantes pour les occuper. C’est, comme nous l’avons déjà fait observer, ce qui arrive dans nos campagnes ; aussi voit- on beaucoup d’ouvriers abandonner un trop étroit héritage, pour aller plus fructueusement utiliser leurs forces vers l’industrie, placée souvent dans des conditions meilleures de production. Sans doute les terres morcelées peuvent être réunies dans une même exploitation : mais ces parcelles, séparées les unes des autres, rendent l’exploitation difficile. D’où il résulte que la division des terres, si efficace pour les mettre en valeur quand elle se fait dans certaines limites, peut leur faire perdre leur valeur et entraîner l’inculture, quand elle est poussée à l’excès. Une sage législation doit donc à la fois favoriser le partage du sol entre le plus grand nombre possible de cultivateurs, et le préserver des morcellements, qui ne feraient que nuire à son exploitation.
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Il y a, il est vrai, un remède au morcellement dans l’association, La loi protège l’association, et c’est par l’association que l’industrie fait des merveilles. Mais il n’en est pas d’une exploitation agricole comme d’une entreprise industrielle. Dans une usine, tout est réglé à l’avance : l’ouvrier a sa tâche fixe et invariable , et le maître n’a qu’à contrôler et donner la direction générale. L’association des moyens et des ressources est facile dans une combinaison mécanique et mathématique. Il n’en est pas tgnt à fait ainsi pour l’agriculture, qui ne peut compter avec le temps, qui, au lieu d’opérer sur des matières mortes, se trouve en présence d’éléments organiques exigeant de tous les ouvriers de l’initiative et du dévouement. Aussi, la seule association qui convienne bien à l’agriculture est la famille. La famille, association toute naturelle, est donc celle que le législateur doit cherchera bien constituer dans l’intérét de l’agriculture. Or, en .Angleterre, la famille est fortement constituée : non-seulement les héritages ne sont pas soumis au morcellement dans les familles nobles, mais tout individu peut désigner l’héritier à qui il laissera le domaine ou l’exploitation qu’il aura créé à la sueur de son front. 11 en est autrement en France, la loi de successsion tend, au contraire, à toujours diviser l’héritage paternel; et, tôt ou tard, il faudra arriver, dans l’intérêt public, à opposer une digue au morcellement exagéré qui diminuerait la production du sol national tout aussi bien que l’indivision. Déjà quelques Ftats du continent ont cru devoir prendre des mesures législatives à cet égard.
«En Prusse, nous dit un économiste ', s’il y a lieu à réunion de parcelles pour une meilleure exploitation, elle peut être ordonnée d’office ou réglée de gré à gré. Pour l’exécution de toutes les mesures concernant la propriété foncière, il a été institué dans chaque province une ou deux commissions spéciales provisoires. Leurs travaux ont régu-
* Rojer, âjr. alk'ni.
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larisé la possession de 1,200,000 hectares, en 66,623 opérations, intéressant 9,996 Tillages. »
Pour éviter ces remaniements de la propriété, ne seraiUil pas plus simple de régler à l'avance la division du soi, de prévenir un trop grand morcellement, et de ne pas imposer à tous les héritages la loi du partage, à toutes les communautés le droit de sortir de l’indivision ?
L’opération du cadastre devrait avoir pour but, non-seulement de limiter et d’indiquer la contenance de chaque propriété, mais aussi de les grouper ou diviser en lots impartageables, qui seraient respectés dans toutes les transactions à venir. Ainsi, telle propriété de 500 hectares d’un seul tenant pourrait comprendre un lot d’une centaine d’hectares et plusieurs autres pièces d'étendue différente , mais chacune , par sa position et la nature des terres, formant un tout complet de grande ou de petite culture. Us resteraient réunis, à la volonté des propriétaires ou de leurs héritiers ou ayantcauses, mais pourraient, en cas d’avis contraire, devenir l’objet d’autant de ventes ou de partages. Telle autre propriété, composée de parcelles diverses de trop faibles étendues pour être cultivées séparément, serait, dans le plan cadastral, réunie à plusieurs autres; les lots du plan s’étendraient alors sur plusieurs propriétés, chaque propriétaire serait libre de conserver la portion qu’il pourrait avoir dans tel ou tel lot ; mais, en cas de vente de l’une des parcelles, les propriétaires des autres parcelles auraient la préférence sur les acquéreurs étrangers, et seraient admis, comme des héritiers indivis, à exercer l’action de cheffa, en remboursant les frais et loyaux coûts du contrat. De cette façon, l’unité de la propriété ne serait plus attachée aux variations que subit l’état des personnes ; mais bien au plus grand intérêt de la culture qui, selon les circonstances, exige une plus ou moins grande division du sol. On constituerait ainsi les propriétés rurales et agricoles d’une manière aussi fixe que les propriétés urbaines et industrielles. Le morcellement des unes ne serait pas plus
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permis, que la démolition des autres, pour aider les propriétaires à sortir de l’indivision, et la vente seule pourrait être invoquée en cas de désaccord.
Que l’on apporte ou non des modifications à la législation française en Algérie, rien n’est si facile que d’y faire au moins le premier partage des terres de la manière la plus convenable, en prenant pour règle l’étendue que peut cultiver une famille, l’étendue qui peut la faire vivre, et en ne modifiant cette première base de lotissement qu’en raison de circonstances locales qui nécessiteraient une répartition différente. Le manque d’eau, des terres trop pauvres ou trop marécageuses sont souvent un obstacle à la division des cultures, et dans ce cas, il n’y a moyen de tirer un parti avantageux du sol que par de grandes exploitations, avec un nombreux bétail et des instruments aratoires perfectionnés. Les lois ainsi formés, rien n’empécherait qu’un même individu pût en acquérir plusieurs; toutefois ses titres seraient toujours distincts et régleraient les transmissions futures. Sans doute, avec la législation en vigueur, il faudrait bien admettre à chacun le droit d’aliéner des portions de lot : mais au moins, dans les ventes par autorité de justice, leur unité serait-elle respectée comme dans la première adjudication ou la première concession.
La question du meilleur mode d’aliénation des terres de l’Etat se présente ici naturellement. Nous l’avons déjà traitée précédemment * : il n’y a plus de doute maintenant sur la nécessité de substituer en Algérie la vente des terres au système des concessions ; seulement , les avis sont encore partagés sur le mode préférable, ou des ventes par adjudication publique ou des ventes de gré à gré. Ni l’un ni l’autre ne doit être repoussé ; ils ont chacun leur avantage, suivant les circonstances.
L’adjudication publique garantit la responsabilité de l’ad-
' Voir le chapitre de la Propriété, ta ColonitoUon de l’Alrjèrie, ses éltmcnls, p. 460.
ministratioD ; mais la plupart du temps ce mode est si peu avantageux au vendeur, qu’il est un des derniers employés par les particuliers libres d'agir. Dans une adjudication l’acheteur peut rarement avoir juste ce qu’il veut; il acquiert à des conditions qui lui sont imposées, et qui souvent lui conviennent moins que d’autres, sans cependant être plus avantageuses au vendeur. L’acheteur ordinairement ne donne donc pas le même prix d’une chose adjugée que d’une chose vendue à l’amiable. Ce n’est que l’espérance du bon marché qui attire aux adjudications; aussi la plupart du temps y voit-on arriver les marchands qui spéculent sur ce hon marché d’une chose achetée, au hasard ou du moins sans intérêt de convenance, pour l’offrir ensuite, à son véritable prix, aux amateurs dont elle fera l’affaire en tout ou en partie. D’ailleurs il ne faut pas croire que l’iutérèt public ne gagnera pas souvent à ce que tel immeuble soit vendu bon marché à tel individu, plutôt qu’à tel autre. Le particulier qui achètera 10,000 fr. pour en dépenser 100,000 contribuera plus au bien public que celui qui achètera 20,000 pour revendre 30,000. Tandis que l’un aura enrichi le sol de 90,000 fr., l'autre se sera borné à en distraire à son profit une somme de 10,000 fr., que peut-être il ira dépenser ailleurs. Nous inclinons donc pour les ventes de gré à gré, surtout lorsqu’il s’agit de développer la colonisation : c’est le mode suivi en Amérique ; il facilite beaucoup les transactions, et ne peut donner lieu à aucun abus, lorsque les prix sont Qxés à l’avance. Ln tous cas, il est nécessaire de faire, au préalable, le lotissement des terres.
Le cadastre, en .Algérie, est le point de départ à la fois du cantonnement des .\rabcs et de tous les progrès de la colonisation : malheureusement le service topographique y est insuffisant, et tout ce que l’on a fait en dernier lieu pour l’organiser n’a fait qu’en entraver la marche. En effet, les géomètres étaient d’abord presque tous détachés, soit auprès des généraux, des préfets, des sous-préfets et des commis-
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saires civils, soit auprès des receveurs des domaines : il était naturel qu’ils fussent directement sous les ordres des fonctionnaires chargés de l’exécution des mesures auxquelles ils prêtaient leur concours. Le gouverneur général a imaginé, en 1856, de faire du service topographique une administration spéciale avec une hiérarchie particulière. C’était peutêtre un avantage au point de vue de la discipline, mais pour les travaux à faire, c’était le vrai moyen de tout paralyser. Bien que certaines catégories de travaux puissent être directement demandées par les fonctionnaires civils et militaires aux géomètres résidant dans leur localité, ces fonctionnaires, en fait, n’cn peuvent rien obtenir; on leur objecte toujours les travaux plus urgents qui sont ordonnés par le chef de service. Le moindre plan, la moindre copie de plan doivent lui être préalablement transmis pour être visés. Il y a plus , tous les travaux extraordinaires sont sous la direction immédiate du chef de service, et ce sont précisément ceux qui ont pour but de préparer le cantonnement des Arabes et la colonisation des Européens. Les géomètres qui en sont chargés doivent avoir leur résidence au chef-lieu de la province , et quand ils sont envoyés quelque part, aucune autorité locale n’a d’ordre à leur donner. Ainsi, des agents qui, par leur nature, ne peuvent être que des auxiliaires, doivent rester indépendants des fonctionnaires sur le territoire desquels ils opèrent, pour n’obéir qu’à un chef qui n’a d’autorité nulle part, et ne peut être luimême qu’un auxiliaire , comme tous ses subordonnés. On s’étonne que le gouverneur général , à qui l’on doit cette organisation, n’ait pas en même temps proposé au ministre de centraliser de la même manière le service des interprètes.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce chapitre ; il est bien évident que le service topographique demande des réformes, et qu’il a besoin d’être beaucoup augmenté, si on croit que pour développer la colonisation il faille bien cons-
tituer la propriété, tant sur la tête des Européens que sur celle des Arabes. Constatons seulement les travaux exécutés parce service, depuis sa création jusqu’au 31 décembre 1854, époque à laquelle s’arrêtent les documents officiels.
On compte dans les trois provinces :
1° 516,071 hectares délimités;
2“ 1,076,716 hectares triangulés;
3" 1,244,003 hectares et 179,024 parcelles levés;
4° 1,157,124 hectares et 211,073 parcelles réduits en tableaux d’assemblage.
LE GODVEBNEMENT DU MARÉCHAL RAEDON
L’arrêté du gourernement républicain, qui avait Tonné trois départements du territoire civil de l’Algérie, avait complètement désorganisé son administration. Les préfets misa leur tête relevaient directement du ministre de la guerre ; ils n’avaient plus d’ordre à recevoir du gouverneur général. Ce dernier n’en conservait pas moins l’administration du territoire militaire de chaque province, c’est-à-dire plus des dixneuf vingtièmes de l’Algérie. Le territoire civil ne formait que de petits Ilots autour des villes, là où les colons européens s’étaient plus particulièrement groupés. Ce n’était pas dans ces étroites limites que la colonisation pouvait beaucoup se développer. La plupart des créations nouvelles étaient ainsi réservées au gouverneur général, et pour cette œuvre importante il se trouvait privé de l’assistance de l’administration civile, qui s’épuisait ailleurs en vains efforts.
Quelques jours avant le coup d’ Etat, le général Randon avait quitté le ministère de la guerre pour être investi bientôt des fonctions de gouverneur général. Les rôles avaient été intervertis : il se trouvait sous les ordres du général de Saint- Arnaud, qui avait été son subordonné, et à la mort de ce dernier, le maréchal Vaillant, étranger aux affaires de l’.Algérie, s’était complètement reposé sur le général Daumas, directeur de ce service au ministère de la guerre. L’amitié qui unissait ces anciens compagnons d’armes était loin d’étouffer les conflits qu’une vicieuse organisation devait plus que jamais susciter. Il semblait qu’ils se fissent un devoir de toujours être d’un avis différent. Lorsque l’un voulait la guerre, l’autre réclamait la paix ; si l’un prenait les Arabes sous sa protection, l’autre défendait les colons; le pouvoir suprême exercé par l’un était à chaque instant revendiqué par l’autre. Quand le gouverneur prenait les devants, le ministre, blâmant son initiative , lui coupait les vivres , et quand ce dernier lui envoyait ses plans, il ne faisait que provoquer d’autres projets. Nous avons vu le maréchal Randon aussi opposé à l’expédition que le maréchal de Saint-Arnaud projetait en Kabylic, qu’impatient d’aller s’y illustrer lui-même. Le gouverneur général avait à cœur d’arriver à la soumission complète du Sahara par des moyens pacifiques, ce qui ne l’empêchait pas, au moment de la guerre de Crimée, de demander la mohilisation d’un corps de 10,000 hommes pour conquérir Tuggurt. Pendant ce temps-là, un simple goum arabe avait mis son cheikh en fuite et la ville nous ouvrait ses portes.
Après la soumission de la Kabylie, le ministre de la guerre voulait assimiler les habitants de ce pays aux Arabes, et il avait fallu que M. le maréchal Randon prit sous sa sauvegarde les institutions kabyles que M. le général Daumas avait si bien fait apprécier dans ses ouvrages.
D’un autre côté, le maréchal Randon était opposé à l’établissement des medjelès pour les Arabes , il aurait voulu
qu’au moins les tribunaux musulmans restassent subordonnés à la Cour d’appel pour la province d’Alger, et aux tribunaux de première instance pour celles d’Oran et de Constantine. Dans sa pensée, la justice musulmane devait se fondre un jour, pour le plus grand bien des indigènes, dans la justice française, par l’intermédiaire des assesseurs musulmans, dont il eût voulu relever l’importance et la dignité. Le ministre de la guerre établit au contraire l’indépendance absolue et générale de ces deux ordres de justice. Aussi, dernièrement, le tribunal des medjelès de Sidi-bel -Abbés s’est livré à de telles concussions, qu’il a fallu citer tous ses membres devant la Cour d’assises d’Oran. Son président a été condamné à huit mois d’emprisonnement et 200 fr. d’amende. Plusieurs autres de ses membres ont été condamnés également à 200 fr. d’amende, à six et même quinze mois d’emprisonnement.
Nous avons vu que, loin d’être contraire au cantonnement des Arabes, le maréchal Randon avait plusieurs fois donné des ordres pour qu’on y procédât; mais la force d’inertie qui lui était opposée avait un point d’appui à Paris, si bien que la dernière circulaire qu’il avait lancée, pour chercher à stimuler à cet égard les autorités locales, avait été l’objet de reproches de la part du ministre de la guerre, mécontent de n’avoir pas été consulté.
La chose la plus essentielle pour développer nos établissements agricoles et opérer la fusion des indigènes était la liberté des transactions. La loi du 17 juin 1851 en avait posé le principe. Une exception avait été faite dans le territoire militaire pour toutes les terres possédées collectivement par les tribus. Par une interprétation trop rigoureuse de cette loi, le ministre de la guerre avait défendu toute transaction dans le territoire militaire, non-seulement pour les biens possédés dans les tribus, mais aussi pour les propriétés individuelles des indigènes. Le maréchal Randon avait demandé qu’au moins le ministre l’autorisât à déterminer, chaque
année, un périmètre dans lequel l’interdiction cesserait. Cette proposition ne fut pas acceptée.
De nombreux abus s’étaient introduits dans les concessions depuis qu’elles étaient devenues de pures faveurs, et que, sans avoir rempli les conditions imposées, il était permis aux concessionnaires d’en trafiquer à leur gré. Ces iibus étaient surtout devenus regrettables à l’égard des grandes concessions. Nous avons vu que le maréchal Randon avait usé de tout son crédit pour arrêter, à cet égard, de fâcheuses condescendances. On sait avec quelle énergie il a protesté contre les prétentions exagérées de la Compagnie genevoise de Sétif.
Pendant que le ministre de la guerre présentait aux expositions universelles de Paris et de Londres les produits de l’Algérie, le gouverneur général cherchait à développer son commerce et à multiplier ses ressources. Il accueillait avec empressement les chefs Touaregs, qui étaient venus à Alger, et organisait des caravanes pour nouer des relations avec le Soudan. Nous avons parlé précédemment du soin qu’il avait pris de préserver les forêts de l’Algérie des ravages que leur causaient les troupeaux arabes à la suite des incendies, des résultats qu’il avait obtenus au moyen de l'institution des bûcherons militaires; nous aurons plus tard, en traitant de l’agriculture, occasion de dire tout ce qu’il a fait pour l’amélioration des troupeaux et des races indigènes. 11 portait une égale sollicitude aux travaux publics. L’insuffisance des ressources budgétaires ne permettait pas même l’entretien des anciennes routes; le gouverneur y suppléa en détachant toutes les troupes disponibles sur tous les points où il était le plus urgent d’améliorer les voies de communication. En six ans 5,833 kilom. de routes ont été tracés par ses ordres, sous la direction du génie militaire; ce n’est pas sa faute si, par suite de la parcimonie du gouvernement ou du Corps législatif, ces travaux ébauchés sont devenus en grande partie inutiles, par suite du ravinement des eaux torrentielles. On
pouvait bien mettre des pioches et des pelles dans les mains des soldats pour faire des terrassements, mais des maçons seuls pouvaient exécuter les travaux d’art qui en eussent garanti la durée.
Toutefois le ministre de la guerre s’était le premier occupé des chemins de fer ; plusieurs Compagnies s’étaient présentées à lui pour la concession du chemin de fer d’Alger à Blidah, et U n’attendait plus que l’avis du gouverneur général pour traiter avec l’une d’elles. Sur ces entrefaites, plusieurs personnes émirent l’idée d’un grand réseau de chemins de fer couvrant toute l’Algérie : ils plaçaient leur artère principale dans les plateaux ou les vallées qui, de l’est à l’ouest, partagent les chaînes de l’Atlas, et unissaient de la manière la plus simple les deux extrémités de la colonie. Au point de vue commercial, ce grand projet avait un très-mince intérêt. Il y a en Algérie très-peu de rapport entre chacune des trois provinces, leurs produits sont similaires. Tout le commerce s’opère de l’intérieur vers les côtes, où les marchandises européennes viennent s’échanger contre les produits africains. Le cabotage est plus que suffisant pour les relations commerciales des trois provinces. D’ailleurs, un service de bateaux à vapeur met d’une manière très-facile leurs chefs-lieux en communication. Les progrès de la colonisation devaient sans doute un jour fondre davantage les intérêts de tous les habitants de l’Algérie , il n’en était pas moins vrai que son grand mouvement commercial ne serait pas changé, qu’il s’opérerait toujours du nord au sud, et non de l’est à l’ouest. Mais, au point de vue stratégique , ce projet avait un côté séduisant, il reliait parfaitement entr’eux tous les postes militaires de l’Algérie et les rattachait tous à Alger, quartiergénéral de l’armée. M. le général de Cbabaud-Latour, commandant du génie, venait de faire une proposition conforme; il demandait 300 millions à l’Etat pour compléter le système de défense de l’Algérie et achever toutes les voies de communication nécessaires pour relier toutes les places de
guerre. Aussi l’idée d’un grand réseau de chemin de fer pour l’Algérie fut-elle accueillie avec faveur par le gouverneur général ; il ordonna aussitôt que de nouvelles études fussent faites pour la réalisation de ce grand projet. relations commerciales entre Alger et Blidah, les seules de quelque importance qui existassent dans la province, avaient été oubliées pour simpüQer le plan d’ensemble. Le nouveau tracé passait à plusieurs lieues de Blidah ; dès lors on ne pouvait plus donner suite au premier projet adopté parle ministre de la guerre, puisqu’il n’était pas conciliable avec l’autre. Les fonds manquant pour faire étudier un si vaste réseau, M. le gouverneur général y avait suppléé en détachant quelques ingénieurs de leur service ordinaire. Pendant ce temps les colons s’impatientaient ; ils voyaient avec peine que les intérêts positifs du présent étaient sacrifiés aux éventualités chanceuses de l’avenir. La presse locale s’était fait l’écho de leurs plaintes, et dans les trois provinces on soutenait, d’un commun accord, qu’il fallait avant tout ouvrir des débouchés vers la mer. Pour calmer les impatients, le gouverneur général, au bout d’un an ou deux, se rendit à Paris et obtint un décret qui annonça la création d’un grand réseau de chemins de fer en Algérie. La population, persuadée qu’elle avait enfin obtenu la réalisation de l’entreprise la plus propre à assurer la prospérité de la colonie, salua avec enthousiasme le retour du maréchal Randon. Des arcs de triomphe furent dressés partout sur son passage, des députations de toutes les communes, bannières en tête, vinrent se ranger sur son chemin, et de solennels discours furent prononcés sur la place du Gouvernement. Jamais le maréchal Bugeaud, aux plus beaux jours de sa gloire, n’avait été l’objet d’une pareille ovation. On n’en était cependant pas beaucoup plus avancé ; il fallait que le nouveau projet fût approuvé par le conseil des ponts-et-chaussées. Ce n’était encore qu’une ébauche; de nouvelles études étaient nécessaires. D’un autre côté, il fallait trouver une compagnie qui voulût se charger
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LE MlNISrERE DE L’ALGÉRIE ET DES COLONIES. 565
de l’entreprise. Le gouTememenl n’avait pas 300 millions à y consacrer. On engagea les premiers capitalistes de la capitale à faire des propositions, et le comité consultatif de l’Algérie fut chargé d’en apprécier le mérite. Pendant ce tempslà, un mouvement rétrograde commençait à se manifester dans les affaires commerciales; toutes les valeurs industrielles étaient en baisse. Alors que les plus puissantes compagnies en étaient aux expédients pour se procurer de l’argent et se trouvaient dans l’impossibilité d’achever les chemins de fer français, ce n’était pas le moment de produire à la Bourse de Paris le chemin de fer d’Alger à Oran. M. le maréchal Randon commençait à se trouver presque embarrassé du triomphe dont il avait été l’objet, et devait, du reste, naturellement tenir à ne point réserver à d’autres le soin de faire honneur au décret qu’il avait lui-même sollicité. Il y avait déjà plus de dix-huit mois que ce décret avait été rendu.
Se raidissant contre la difGculté, M. le maréchal Randon fit distribuer des pelles et des brouettes aux soldats sous ses ordres, donna ordre d’ouvrir les ateliers des condamnés, et put ainsi, en deçà de Blidah, commencer les terrassements de la première section du chemin de fer d’Alger à Oran. Comme on peut bien le supposer, il avait hâte d’annoncer cette bonne nouvelle à Paris. Le ministre de la guerre, chargé de l’en féliciter, ne manqua pas l’occasion de lui faire observer au revers de sa dépêche que, s’il s’en était tenu à son plan , il aurait eu déjà , depuis peut-être plusieurs années, la satisfaction plus grande d’avoir achevé un premier chemin de fer d’Alger à Blidah. Ce n’est donc pas toujours l’initiative du gouverneur général qui pouvait faire avancer les choses en Algérie. Sans doute, pour les affaires de détail, pour toutes celtes qui concernent les intérêts privés, l’intervention des fonctionnaires locaux est préférable à toute autre. Mais lorsqu’il s’agit d’obtenir le concours de l’État, d’appeler sur la colonie les capitaux de la métropole ou ceux de l’étranger, un ministre, par sa position, a un crédit que peut
difficilement obtenir un gouverneur. L’éloignement de la colonie n’est pas tel que le premier ne puisse parfaitement apprécier ses besoins ; il peut le faire d’autant mieux qu’il est plus en dehors des influences locales.
Ainsi, pour tous les grands travaux d’utilité publique, comme pour le développement de la colonisation, la division plus tranchée du territoire civil et du territoire militaire ne faisait que tout entraver, par suite de la rivalité des hauts fonctionnaires qui s’en partageaient l’administration. Tant que la guerre avait été sérieuse, la part du gouverneur à la tête de l’armée était plus que suffisante, et tout préoccupé qu’il était des opérations militaires, il avait moins lieu pour lui à disputer au ministre la direction des affaires civiles ; la pacification du pays et les intérêts d’un autre ordre qu’elle avait mis en jeu, n’avaient fait que raviver les anciens conflits. Les colons dont on avait voulu garantir les institutions, en les séparant davantage du gouvernement militaire, y avaient trèspeu gagné, même sous ce rapport.
L’arrêté du 9 décembre 1848 avait bien établi des conseils généraux pour chaque département algérien ; mais il n’y avait pas eu moyen de les faire fonctionner au milieu d’une pareille anarchie administrative.
D’un autre côté, l’arrêté du 20 août 1848, qui avait détaché du ministère de la guerre les services de la justice et de l’instruction publique de l’Algérie, n’avait fait que donner le change à l’opinion publique, un peu comme l’arrêté qui bientôt y organisa des préfectures. Ck;s services, confondus dans les autres ministères, avaient fonctionné plus mal que jamais, par cette double raison qu’ils étaient confiés à des mains moins expérimentées, et qu’ensuite ils n’étaient plus en parfait accord avec les différents services de la colonie.
Le ministre de la justice avait-il jamais songé à modifier la législation anormale de l’Algérie, même celle relative à l’état des personnes? C’était assurément le moindre de ses soucis; cl si par hasard il'eùl porté de ce côté sou attention.
l’ignorance du pays ne l”eût>elle pas arrêté tout d’abord? Il devait naturellement croire que les anomalies introduites précédemment ne l’avaient été que pour son plus grand intérêt, et leur maintien lui paraissait chose moins compromettante qu’une aveugle réforme. Aussi, pour le ministre de la justice, l’Algérie n’était souvent qu’un moyen de caser des magistrats qu’on ne pouvait utiliser en France, ou à qui l’on voulait faire franchir plus vite quelques échelons de la hiérarchie judiciaire. On sait qu’en Algérie les officiers ministériels sont complètement du choix du gouvernement, la vente des ofGces n’y ayant pas sa raison d’être ; rien, dès lors, n’y gênant les nominations, l’on pouvait espérer que l’œil sévère du garde des sceaux serait une garantie pour les colons, du jour où ces mandataires imposés allaient passer sous son autorité directe : combien depuis lors ont mérité les sévérités de la justice ! combien dont la mort n’a été aussi qu’un désastre pour un grand nombre de leurs clients ! Quant aux droits périmés et aux procès perdus par leur négligence ou leur impéritie, c’est chose trop ordinaire dans notre colonie pour y avoir jamais produit grande sensation.
L’instruction publique n’avait point non plus beaucoup gagné à sortir du ministère de la guerre. Les populations musulmanes sont tellement enracinées dans leurs habitudes et leurs préjugés, qu’il n’y a d’autre espoir de les initier à notre civilisation qu’en agissant sur les nouvelles générations. Un rôle important est donc réservé en Algérie à l’instmction publique. Les progrès de la colonisation donnent à cet égard de grandes facilités ; ils fournissent une occasion naturelle de multiplier les écoles françaises. Les indigènes ne peuvent s’effaroucher d’en voir s’établir dans les centres de population française; et pour peu que leurs intérêts matériels viennent à s’y mêler, il y a tout lieu d’espérer qu’ils éloigneront d’autant moins leurs enfants de nos écoles, qu’il n’y aura pas pour eux d’autres moyens de s’instruire. Or, quel a été le premier résultat de l’attribution du service de l’in-
structioo publique en Algérie au grand m^tre de TUniversité? C’est une séparation complète entre l’éducation des enfants européens et celle des enfants des indigènes. M. le ministre de la guerre s’étant réservé, avec les territoires militaires, le gouvernement de ces derniers, ne s’est appliqué qu’à développer les écoles arabes, celles exclusivement destinées aux indigènes ; et cela non-seulement pour l’enseignement primaire, mais aussi pour l’enseignement secondaire.
On avait fini par comprendre que les réformes du gouvernement républicain n’avaient fait que rendre l’administration de l’Algérie plus défectueuse. .Alors que la guerre était achevée et que le gouverneur général n’avait plus à s’occuper que de la colonisation, loin d’amoindrir ses attributions civiles, il fallait au contraire les augmenter ; ou bien il fallait supprimer la charge et concentrer toute l’administration de l’Algérie entre les mains du ministre. Ce dernier parti répugnait à l’armée, les généraux préféraient tous le poste de gouverneur général au ministère de la guerre lui-même. Aussi cherchaient-ils à faire considérer comme impossible une organisation difiërente, en opposant les Arabes qui devaient rester sous le régime militaire et qui formaient la grande majorité de la population. La ville d’Alger ne tenait pas moins au maintien d’un haut fonctionnaire qui la constituait capitale de l’Algérie tout entière, et elle n’admettait qu’on pût renoncer au gouverneur général que pour avoir un vice-roi, ou un lieutenant de l’empire. Une vice-royauté ne devait pas seulement servir les intérêts de la colonie, elle était un moyen d’occuper d’une manière honorable l’activité d’un prince de la maison régnante : sous ce dernier rapport l’idée souriait à l’Empereur. Aussi fut-il bientôt question d’envoyer sonbienaimé cousin en Algérie. Mais le prince Napoléon avait pris son mandat au sérieux ; il voulait qu’une large délégation du pouvoir souverain lui fût faite, sans excepter le commandement de l’armée. .A part l’armée dont on eût ainsi scindé la direction, ce plan soulevait de graves difficultés : non-seulement
le ministre de la guerre, mais tous les autres ministres et en particulier le ministre des finances, ne voulaient pas accepter la responsabilité d'une administration qu’il ne leur serait plus permis de contrôler. D’un autre côté, il était à craindre, qu’en voulant favoriser le développement de l’Algérie, on u’afifaiblit les liens qui la rattachaient à la France, et qu’on ne nt que s’éloigner du but principal à atteindre, celui d’une assimilation complète. L’Empereur tourna les difficultés de la manière la plus inattendue en associant son cousin à ses ministres, en créant pour le prince Napoléon un nouveau ministère de l’Algérie et des colonies. 11 ne voulait pas cependant éloigner le maréchal Randon dont il avait pu apprécier le dévouement ; mais ce dernier ne tarda pas à reconnaître la position fausse dans laquelle le plaçait sa subordination à un ministre intelligent et haut placé, qui ne lui laisserait plus rien à faire et contre la volonté duquel il n’aurait plus aucun moyen de résistance ; il donna donc sa démission.
Rendons ici un dernier hommage à M. le maréchal Randon. On a vu dans la suite de ce récit qu’il n’avait rien négligé de ce qu’il croyait utile à la prospérité de la colonie. Dans la position qui lui était faite, il ne pouvait marcher plus vite. Un autre, plus entreprenant, n’eût peut-être fait que se briser contre des rivalités habiles. On doit lui savoir gré de la patience qu’il a montrée dans cette lutte incessante, dont le gouvernement général de l’Algérie était l’enjeu.