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VIII. De la Majorité dramatique

Peut-être aucune démocratie ne montra-t-elle une méfiance plus inquiète et plus acharnée aux magistrats de son choix, que ne le faisait dans ses plus beaux jours la république d'Athènes. Toutes les limites de leur autorité, toutes les conditions mises à son exercice y étaient beaucoup trop dans l'esprit du peuple pour ne. pas être par cela seul au moins très-vraisemblables : la Constitution n'y était à vrai dire que la mise en suspicion du Pouvoir et la méfiance organisée. Les Athéniens aimaient trop d'ailleurs à exercer leur puissance législative pour ne pas triturer et ressasser incessamment les lois : ils trouvaient toujours qu'il y avait quelque chose à faire; si exceptionnel et si peu grave que fût un fait irrégulier, ils se plaisaient à en prévenir le retour par une loi spéciale, et, comme disaient les orateurs, à perfectionner leurs institutions. A l'origine, aucune condition d'âge n'était certainement imposée à quiconque voulait s'amuser pendant les Bacchanales et amuser les autres; mais le Peuple voulut administrer aussi sa gaieté et soumit à l'appro-

(l) Questa (la commcdia scritta) v. perô pio, sigiiifichi la femminil voce, il tiirchino

fregiata in piii luoghi cou scgiii di varii co- lu virile, et il verde le voci biilTo ; Quadrio ,

lori , pei- avvisar la mutazionc délia voce , Délia Storia e délia Ragione d' ogni poe-

volendo che il color rosso, acagioiicd' esem- sia, t. lll, p. n , p. 249.

bation des magistrats les comédies qu'on lui jouait sur son théâtre. Quand un jeune étourdi l'eut blessé par ses témérités ou son insuffisance, il ne lui suffit pas de montrer par son mécontentement la nécessité d'un examen plus sévère, il mit l'Archonte en état de suspicion, et le força, par une disposition expresse, à exiger plus d'expérience des entrepreneurs de ses plaisirs. Le Ghorége, qui n'avait cependant que sa bourse à ouvrir, fut astreint à cette garantie légale (1). On pourrait affirmer qu'à plus forte raison les poètes y étaient soumis quand aucun auteur ancien n'en eût pas parlé , et le texte même de la loi nous a été conservé (2); un texte en vigueur et parfaitement connu puisque, pour réconcilier ses auditeurs avec la nouveauté de son nom et conquérir leur bienveillance, Aristophane disait dans la partie la plus sérieuse des ISiiées : J'ai déjà composé plusieurs pièces, mais j'étais encore dans un âge trop tendre, où il ne m'était pas permis de produire (3).

Ces témoignages sont positifs : aucune autorité ancienne n'en a contesté l'authenticité ni contredit la teneur, et cependant des raisons diverses ont déterminé la plupart des érudits à leur refuser toute créance (4). D'abord, ils ne les trouvent pas assez nombreux : il y a des grammairiens très-curieux de ces anecdotes et très-empressés à les recueillir qui n'ont point parlé de cette loi, et ils assimilent leur silence à une dénéga-

(1) Ou lie pouvait pas l'être avant qua- (4) Palmer, Wesscling, Schômann , Clinrante ans; Eschine,/n Tïniarc/iinn, par. xii. ton, Meineke, Bergk, Struve , Ranke, Bern-

(2) N6;jLo; Y)v 'A9vato'.; ixTJrw v.A Itôv 'k' -^iy.- hardy et surtout G. Haupt, De lege , quam vota ^ivite 5pàii.a àvaY'.vwffxeiv iv ôiaTpo), hvî ^iiay- ad poetas comicos pertinuisse ferunt^ an- Yopcïv • Scol. ad Nubes , v. 510: Toy. aussi nali; Gissae, 1847. Samuel Petit admettait ad V. 530. Une autre scolie, que M. Dindorf l'authenticité de la loi, mais il lui donnait n'a pas voulu comprendre dans sou édition, a une interprétation différente; M.Bode,qui été considérée comme parfaitement authen- y croyait, t. I, p. 209, n'y croit plus, t. II, lique par Samuel Petit, qui en a même extrait p. 182. M. Bôckh en a , comme nous , souune loi; Leges atticae, p. 145, éd. de ^yes- tenu l'existence, et a malheureusement néseling. Voy. ci-après, p. 471, note 2. gligé de faire connaître ses raisons; Graecae

(3) Hafôivoç Yàp îz' r^ xoùx èÇïjv r^it |jloi Tsxeiv • trayocdiae Principes, p. 103.

Nubes, V. 530.

lion. Ils ne songent pas que les lois préventives devinrent inutiles lorsque la Comédie eut perdu les libertés dont elle abusait si volontiers ; qu'elles durent par conséquent tomber en désuétude, si elles ne furent pas formellement rapportées, et que les scolies actuelles remontent, selon toute apparence, aune époque moins reculée. Ils assignent à un de ces témoignages une date moderne, et le déclarent interpolé sans raison aucune dans l'édition des Scoliasles d'Aristopliane, donnée par Aldus Manutius etMusurus(i); mais beaucoup de manuscrits existant encore au seizième siècle ont disparu depuis, et l'on ne peut conclure d'un malheureux hasard, dont il y a de nombreux exemples, à la légèreté ou l'improbité d'hommes d'étude honorables, et à la fausseté d'une assertion que rien ne dément et que d'anciens documents confirment. On a vu dans les variations de l'âge légal, fixé par les uns à trente ans et par les autres à quarante (2) , une incompatibilité assez choquante pour retirer tout caractère historique à des témoignages si contradictoires : c'était oublier l'instabilité des lois d'Athènes et les remaniements qu'y subissait sans cesse la législation des choses du théâtre (3). Enfin les faits ont paru contraires à ces autorités, et il est vrai que les poètes les plus renommés avaient tous produit quelque pièce avant cette majorité dramatique, abaissée même au chiffre le plus bas (4) ; mais ils ne faisaient pas toujours jouer la première sous leur nom (5), et quand le mérite

(i) Voyez Bergk, Comicorum graecorum rapportée probablonieut pendant l'abaisse-

Fragmenta , t. II, p. 908 et suivantes; ment de la démocratie , dans la i" année de

Struve,De £u/JoZîd/s3/arîcan<e, p. 54 etsuiv, la 92^ Olymp. ;réabrogée la m* année de la

(2) Nô}<.o? ^ï ijv, (jLf, eWî'XOûv T'.va cluûv [jl-t^tm 93« Olymp., puisque les Grenouilles y fu- Tiffffapâx&vra 'Ér/i Ye^o/ùTa, wç Xi Tiv£ç, Tpiàxovxa. rent représentées, et certainement pronml-

(3) Ainsi, par exemple, la loi qui défen- guéc de nouveau l'année suivante sous la dait aux poètes comiques de ridiculiser per- tyrannie des Trente.

sonne sous son propre nom , fut portée une (4) Eupolis fit représenter sa première

première fois la i""^ année de la83« Olymp. |et pièce à dix-sept ans; Antiphane, à vingt, et

abrogée deux ans après ; remise en vigueur Ménandre, avant d'être sorti de l'éphébie, à

pour peu de temps sur la proposition d'An- viugt-et-un ans, selon Clinton, Fasti helle-

timaque (Scol. ad Acliarnemes, v. 1149); nici, tables B. C. 321, n° 4. revotée dans la i'"'' année de la OT Olymp., (5) Voy. ci-après, p. 473, note 5.

d'un auteur avait été officiellement reconnu par une récompense solennelle, la présomption légale d'insuffisance ne pouvait plus lui être opposée : une dispense d'âge lui était acquise. Il fallait d'ailleurs une de ces raisons extérieures contre lesquelles les plus fortes volontés se brisent, pour qu'un jeune homme dans toute la fleur de son orgueil de poëte et le premier feu de son ambition littéraire, se cachât humblement sous le nom d'un rival et renonçât d'avance à la gloire qu'il aurait méritée (1). La Comédie se trouvait même sur ce point dans des conditions bien plus défavorables que la Tragédie : l'usage s'y était conservé d'un discours en dehors de la pièce, oui le poëte haranguait le Peuple et lui parlait en son propre nom, si tel était son bon plaisir, des plus graves affaires de la République. Il y eut un temps où l'on demandait des garanties d'âge aux orateurs de la Place publique (2), et il est difficile de croire que la loi fût assez partiale et assez imprévoyante pour n'en pas exiger aussi de ceux du théâtre : leurs paroles, aggravées encore par l'approbation indirecte de l'Archonte, s'adressaient à des spec-

(1) Aristophane dit, après le vers des Nuées que nous avons citi^, p. 470, note 3,

et dans Zes Guêpes, v. 1017-1021 :

[■/■/.oji;, ta [Jiiv O'j çavtfw; , àW ït.v/.vj^Cï/ x.fvo'ir,v izi^'i'.'j'.

[iTOlTjTal;, |ii;xr,iTà;J.tvoî TT,/ Evp'JxXiovç [lavTî'.av xal à'.âvO'.av, el; à).7>0Tftaî yaoTipa; ivSù; xwjAwOuà ■noAAà '/%<*■<'-

Les V. 513, 516 et 544 des 67ieva/jer5 pourraient faire croire qu'Aristophane ne parlait point d'une interdiction légale , mais d'une abstention volontaire pour cause de modestie, s'il n'eût été très-important pour le succès définitif de la pièce de capter la confiance du public par d'adroites insinuations. Les comédies antérieures d'Aristophane lui avaient, d'ailleurs, sans doute mérité une dispense d'âge : voy. le Scol. ad Nubes , y. 530, et ci-après, p. 473, notes 5.

(2) Cette loi elle-même subit sans ^oute des changements. Samuel Petit, qui croyait à son authenticité [Leges atticae, 1. 111, lit. III, ch. 1, n'en a pas moins dit (Ibidem, p. 292, éd. de Wesseling) que tous les Athéniens âgés de vingt ans avaient le droit de monter à la tribune aux harangues, et un passage de Xénophon [Memorabiiia , 1. m, ch. 6) prouve qu'effectivement les jeunes gens parlaient à l'Assemblée. Selon Potter, Archaeologia graeca, t. I, p. 112, cette condition d âge n'aurait été imposée qu'aux fTJTopeî, aux dix orateurs désignés par le sort pour plaider les causes publiques. Lu vers des Chevaliers semble cependant prouver qu'elle avait été d'abord plus générale , que ce fut Cléon qui , dans sou intérêt de démagogue , en avait provoqué l'abrogation , et que les bons citoyens en sentaient la nécessité. Aristophane y fait dire, v. 1373, au Peuple régénéré après le renvoi de Cléon :

Oui' àfO^âva. Y^viiOi; oùSt'i; iv à-^o^à..

tateurs en sympathie avec eux, dont les passions surexcitées s'échaufîaicnt au contact les unes des autres et circulaient rapidement de gradin en gradin comme un courant charge d'électricité.

Un fait, bien négligé jusqu'ici, explique, d'ailleurs, de la manière la plus naturelle le silence de la plupart des grammairiens sur cetle loi : ils l'ignoraient probablement, et n'y pouvaient attacher aucune importance. A l'origine du Théâtre, quand le Drame était encore à peine séparé des Bacchanales, les poêles jouaient eux-mêmes le premier rôle (1); ils enseignaient et exerçaient les acteurs secondaires, dirigeaient les répétitions et par l'intelligente disposition des entrées et des sorties aplanissaient toutes les difficultés de la mise en scène (2). Cette active intervention de l'auteur se conserva longtemps, d'abord par la force des choses, puis à titre de tradition; mais insensiblement elle s'amoindrit, et il fallut la suppléer par des interventions étrangères. Des qualités si nombreuses et si diverses ne se trouvaient pas toujours réunies dans une seule et môme personne. Il y avait des poètes auxquels la faiblesse où l'imperfection de leur voix ne permettait pas de remplir les premiers rôles (3) ; d'autres manquaient de l'esprit d'autorité ou des connaissances nécessaires pour instruire des acteurs inintelligents et vaniteux (4), et les conditions particulières auxquelles le Théâtre était soumis à Athènes obligeaient quelquefois surtout les poètes comiques à dissimuler leur nom (5). Chaque tribu

Tdi To TfôiTov Aris'.ole , lUielohces 1. Ul , lAtzGc^w/iav ) • Soplwclis Vita ^ p. 127, éd.

ch. I, par. 3; Ujiera , t. T, p. 3S5, éd. de Westermann.

DyJot : voy. aussi la note suivante. (4) Pour s'excuser de n'avoir pas encore

(2) <I>a^l St y.aX iv. oi àp/alo-. To-.rjTal 0:<T7tîaî ^'"'^g*^ '» représentation de ses pièces, Aris- {l. 0£a:tt<;) npar./aç. KjaTlvo? {l, Kaf..ivoç) , tophane disait dans /(S C/teva7iers, v. 516:

«l>fûviyr o; opj^r,CTlxai èxaXoOvTO 5là xo [Xï) (xôvov ta Noja'.^w»

toytwv 5f à;iaTa àvasif :iv 'M <>fX1''^ '^^'^ V'^''^' ^'^'^^ xioK-wîoSi^adxaXiav Etvat ya7>ji:i!jxaT0v éfYov àràvxuv.

xol î;w twv l^ioiv TOv/i;xà-:wv ^iSoirxe'.v tcô; 3o'j7xO;JLt Voy. Ibidem, V. 541-544.

voj; ôp/aiOa'. • Athénée, 1. i, p. 22 A. (5) Ainsi, par exemple, Aristophane avait

(3) Mpùxov ^tv (So-^oxXt,!;) r-omahiicat^ Tijv ùuô- fait jouer, SOUS le uoni de Callistrate, Epu-

ne pouvait présenter au choix de l'Archonte qu'une seule pièce : lorsque celle à qui Ton appartenait par la naissance ou une sorte d'adoption littéraire, avait épuisé son droit, on ne pouvait souvent ohtenir le patronage d'une autre qu'en se cachant derrière un prête-nom qui par son talent de poëte ou sa renommée d'acteur lui inspirât confiance (i). Ces comédies gardaient beaucoup de la verve déréglée et un peu de l'improvisation qu'elles avaient à l'origine : le môme auteur en voulait quelquefois produire plusieurs à la fois (2), et lors môme que l'Archonte et les usages le lui eussent permis (3), pour ne point s'aliéner la tribu qui espérait retirer quelque honneur de son patronage , il aurait fait inscrire ses secondes pièces sous le nom d'un confrère, désintéressé dans le concours, qui en acceptait la paternité officielle et leur donnait publiquement tous ses soins. Il s'agissait pour l'État de célébrer dignement Bacchus, et pour le Peuple, de s'amuser des joyeusetés de la fête : le personnage capital n'était pour eux ni le poëte dont le manuscrit n'était qu'une lettre morte, ni même le Protagoniste qui pouvait n'être qu'une simple mémoire et un écho incomplet (4), mais le Directeur de la scène, le Maître du Chœur,

lones, Babylonii, Acharnenses, Aves et Ly- 106'' Olymp. , remporta comme Protagoniste

sistrata ; sous le nom de Philonide , Vespae, les deux premiers prk.

Proag'on, ^mp/naraus, iîonae, et sous celui (2) Ainsi, par exemple, Aristophane fit

de sou fils Ararotès, Cocalus et Aeolosicon. jouer dans la 1'® année de la 89' Olympiade,

Dans les documents publics, ayant au moins Equités et Holcades ; dans la 3^ année delà

une valeur officielle, c'était le prête-nom qui même Olympiade, Vespae et Proagon, et

était inscrit (voy. le ntfl KioiAwStaç, dans Mei- dans la 3^ de la 93", Aves et Amphiaraus.

neke, Historia , p. 537, et la seolie du Plu- (3) Non-seulement ces doubles présenta-

tus , V. 179), et il y avait dans l'Argument tions auraient diminué l'intérêt du concours

des Guêpes^ d'après le manuscrit de Ra- en réduisant le nombre des concurrents;

venue : 'Evlxa rpCJto; 4>i).wviS-/)ç nfoaYôJvi- Aiûy.wv mais en ne permettant aux poètes de pré-

npifT^eai y' (tpixo;). Ce Proagion est sans aucun senter, chacun, qu'une seule pièce , on les

doute celui d'Aristophane ; mais comme les obligeait d'y mettre tous leurs soins et de la

prête-noms travaillaient eux-mêmes presque rendre plus digne de la fête,

toujours pour le Théâtre, l'auteur de plusieurs (4) Ces exceptions durent même devenir

pièces en est devenu très-incertain. de plus en plus fréquentes : on sait, par

(l) Pour nous borner à la Comédie, nous exemple, que lorsque Agathou dirigeait la

citerons seulement Callistrate , Philonide , représentation d'une pièce, ii y prenait quel-

Cratès , Stephanus, Apollodore, Amphiaraiis quefois le rôle de simple Coryphée : voy.

et Aristomaque, qui, dans la m® année de la Suidas, s. v. Xop-.xôî.

comme on disait en grec (1), qui mettait la pièce sur ses jambes et prenait à sa charge toutes les réalités de la représentalion (2). Le jour où ces diverses fonctions furent confiées à différentes personnes, ce fut naturellement à la plus importante, au Maître du Chœur, que la loi demanda les garanties de savoir et d'intelligence, dont ffige paraissait au législateur une présomption sufiisanle (3). Le poëte devint libre de composer dès qu'il se sentait en verve, et d'avoir de l'esprit à son heure : son mérite avait pour caution un homme d'un goût sûr et de connaissances dramatiques éprouvées, qui ne se fût pas associé à la représentation d'une pièce indigne d'être offerte à un dieu comme un hommage par la première ville du monde. Mais à la différence du Peuple, les grammairiens ne s'inquiétaient que des choses exclusivement littéraires, et ils ont dédaigné de mentionner des conditions d'âge abolies depuis longtemps, auxquelles les poètes n'avaient été soumis qu'à une époque de confusion et d'indivision dans les travaux de l'intelligence, lorsqu'ils remplissaient des fonctions étrangères à leur talent et à leur art.

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