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CHAPITRE 111. LA COMÉDIE DORIENNE

idées. L'esprit sérieux et naturellement élevé des Doriens facilitait sa tentative. Ils plaçaient au premier rang des biens Tordre politique et social, mais un ordre intolérant et factice, Tordre selon la loi, et une police plutôt qu'un gouvernement. Tout progrès leur semblait une révolution, et toute révolution, une catastrophe. Dans leur terreur des innovations ils s'étaient épris d'amour pour les vieilles choses et les sentiments antiques : Tutopie de leurs hommes d'État était de prendre l'histoire à rebours et de tourner le dos à l'avenir. Ils ne tenaient au présent que pour l'amour du passé et par esprit conservateur. Leur patriotisme n'en était pas moins ardent; il ne comptait pas plus avec leurs intérêts qu'avec le bonheur de leur famille , mais il consistait surtout à détester les étrangers. Aussi peu disposés à communiquer leurs idées qu'à bien accueillir celles des autres , ils se contentaient de leurs sentiments comme un moine se contente de ses croyances, et vivaient pour eux seuls quand ils n'avaient pas à mourir pour tous. Ils devenaient passionnés dès qu'ils n'étaient plus inditïérents, voyaient de préférence, par un instinct de race, le grand côté des choses, et poussaient droit à leur but sans détourner la tête. Les femmes elles-mêmes s'exposaient au grand soleil ; elles marchaient dans la vie hardiment , les pieds nus, et endurcissaient jusqu'à leur pudeur. La nature aidant, ce régime avait produit des caractères virils et roides , des intelligences étroites, des mœurs austères et monacales. La Comédie d'un peuple préoccupé à ce point des nécessités de Tordre et si fanatiquement attaché au passé, devait avoir des visées morales, préférer les sujets posthumes et s'attaquer aux choses du jour à travers des personnages antiques. Mais au moment où Épicharme l'apprenait et la perfectionnait à Mégare (1), une aristocratie violente y domi-

(l) Né probablement à Cos, il se retira ;i la |»reniièrc aimée de la i.xxiii' Olympiade, Mégare en Sicile avec le tyran Cadnms dans et y resta quatre ou cimi ans jusqu'à sa des-

nail à son protil, et n'eùt-elle pas été aussi oppressive que l'est nécessairement tout pouvoir sans confiance clans son principe, entourée comme elle l'était de démocraties hostiles et turbulentes, elle aurait senti sa suprématie trop mal assise pour laisser discuter librement ses actes et diffamer ses intentions. Il eût été bien périlleux, peut-être même impossible, de l'exposer sur des tréteaux comme sur un échafaud et de la livrer elle et ses ministres à la risée publique. La Comédie avait dû se conformer à la condition qui lui était faite, se détourner en apparence du présent, s'expatrier ou se vieillir, et lorsque après la destruction de Mégare, Épicharmese fut réfugié à Syracuse, il y trouva la tyrannie non moins soupçonneuse de Hiéron. Peu préparé par ses habitudes de discrétion philosophique à fronder le pouvoir et à manquer de respect aux faits accomplis, il s'interdit des innovations hasardeuses, et, tout en devenant plus réservé, plus élégant, plus solennel (1) et plus prêcheur, il resta fidèle à une forme éprouvée par le succès et continua à Syracuse la comédie de Mégare.

Les dithyrambes licencieux des Bacchanales ne convenaient pas plus aux comédies pédagogiques Cjuil avait dans la pensée qu'à son esprit observateur et froid : ce fut l'épisode dont à l'exemple de ses devanciers il fit la pièce. Il donna comme eux plus de suite, plus d'unité et plus de corps à ces dialogues désordonnés, que chacun avait d'abord improvisés au hasard. Il conserva seulement les cortèges bigarrés en possession d'amuser le public; mais il les rendit moins arbitraires, il en

tiuction, par Gélou. Il vint alors à Syracuse i'élévatioude son taleutet la nature du public

et y passa sous le gouvernement de Hiéron les auquel il s'adressait plus particulièrement,

années les plus actives de sa vie, cultivant rendaient ses plus vives gaietés à peu près

avec une liberté relative et sans doute per- inofTcnsives.

fectionnaut la comédie qu'il avait déjà cul- (1) Des formes dramatiques plus régu-

tivée à Mégare. Les tyrans, toujours si me- lières étaient déjà connues à Syracuse : on

nacés, de Syracuse ne pouvaient permettre à sait même que plusieurs pièces d'Eschyle y

la joie publique d'être si libre et si hardie ; avaient été représentées, mais le caractère philosophique d'Epicharme,

régularisa les costumes et les appropria à son sujet. Tous les masques devinrent des acteurs, nécessaires au moins comme accessoires, et ils parurent à ce titre sur le théâtre (1). La plupart de ces nombreux figurants ne pouvaient cependant jouer un rôle bien actif; ils ajoutaient seulement à la dignité des vrais personnages et à l'intérêt du spectacle, ou à sa vraisemblance. Ainsi, par exemple, le Mariage (THébé finissait, à l'instar de tous les mariages, par un grand banquet, et les spectateurs auraient été surpris avec raison de n'y pas voir assister tous les dieux de l'Olympe avec leur appareil de fête. Épicharme cherchait à employer profîtablement ces restes des anciennes Pompes et à n'en pas décorer seulement le théâtre comme d'une tapisserie à personnages. Le plus souvent sans doute, ils participaient réellement à la pièce par des chants en chœur (2), ou des danses mimiques (3), non dans un intermède plus ou moins inutile qui en eût retardé la marche, mais dans une scène, inhérente au sujet, qui concourait au dénoûment. Dans la comédie, célèbre entre toutes, dont nous venons de parler. Minerve accompagnait sur la llûte une danse de Castor et de Pollux (4), où se mêlaient probablement plusieurs personnages en sousordre, et dans une autre, le Glorieux, Sémélé dansait au son de la cithare avec ses compagnes (5). Cette multiplicité d'acteurs permettait de traiter des sujets plus variés et d'introduire plus de mouvement dans l'action : le dialogue ne fut plus une sorte

(1) A Athènes, au contraire, les Phallo- Xenocrates satyras : Apuleius vester haec phores et même les Ithyphalles n'y parais- omnia novemque Musas pari studio colit. saieiit que par exception, et figuraient régu- (3) C'est une conséquence de leur prélièrement dans l'orchestre. sence sur la scène, et Aristote disait en par-

(2) Les sept Muses, qui jouaient dans le lant de la Comédie, dont il attribuait l'in- Muriage d'Hébé un rôle assez important pour vcntion à Épicharme, qu'elle avait été d'abord l'avoir fait quelquefois désigner par leur dansée; Poetica , ch. iv , par. 14 : yov. nom (McO^at ou ))Uitôt MCitii ; dans Athénée, aussi ci-après note 5.

I. III, p, 8dE et ilOB; 1, vu, p. 282 D; etc.), U^ Athénée, 1. iv, p. 184 F.

ne permettent pas d'eu douter, et Apulée (5) Athénée, I. iv, p. 183 C. Il y avait

(lisait, Florida, par. 20 : Canit enim Empc- aussi certainement des ballets dans les Dan-

doclescarmina, Plato dialogos, Socrateshym- seurs et dans le Chant de victoire.

nos, Rpicharmus modos, Xeuophon historias,

de duel monotone entre deux interlocuteurs, également spirituels et mordants; les scènes se diversifièrent, se compliquèrent (I), et aucune tradition littéraire, aucune convenance théâtrale n'empêchait tous les personnages d'y prendre la parole (2). Sur les trente-six comédies dont les noms nous ont été conservés (3), à peine en est-il une seule dont le vrai sujet se laisse deviner avec quelque certitude : les fragments sont si rares (4), si courts et pour la plupart si généraux ou si descriptifs, qu'ils nous renseignent tout au plus sur les hahitudes de style et la manière d'Épicharme. En accordant aux peintures des vases une confiance au moins exagérée, les archéologues ont cru cependant reconnaître dans Vulcain ou les Célébrants de la fête^ deux légendes populaires du dieu de Lemnos : sa relégation sur la terre pour avoir trop failli à sa divinité en enchaînant insolemment sa mère sur un trône mécanique inventé tout exprès (5), et son rapatriement dans l'Olympe par une joyeuse Orgie, un jour où avec l'oubli de toutes choses le vin avait amené le pardon des injures (6). Le sujet du Mariage

(i) Un vers de r^jnycus cité par le Sco- M. Beruhardy , AUgemeine Encycloplidie,

liaste de l'^jax, Y. 737(722), i' section, t. XXXV, p. 354, dont il faut

*Au'jxï, ^r( )c'j5a!^é p-o'. tiv TfîirSOTEsov àîtAstov • même certainement retrancher les Muses qui

Sophoclis operU; p. 44,éd.deHenriEstienne n'étaient qu'uue seconde édition du Mariage

(nous avons écrit jag'- au lieu de \>-o-i, d'après d'Hébé : ce qui en réduit le nombre au

Suidas s. v. Ku^àÇE-rat, et remplacé chiffre donné par Lycon. Nous ne voudrions

àSîXcôvpar la leçon de Porson^, nous apprend pas même affirmer que toutes les autres fus-

qu'il V avait au moins trois acteurs en scène, sent réellement différentes, puisque le Ktoaaor-

Dans le Mariage d'Hébé, les personnages Tai rj "A=ai<7To; était quelquefois appelé "Hoaç

étaient trop nombreux pour que plusieurs ne Sia-^i^ û-o ylio?-

se trouvassent pas à la fois sur le théâtre : (4) La seule collection que nous connais- Jupiter , Junon, Hercule, Hébé, Minerve, sious, celle de M. Krusemau, Harlem, 1834, Castor ,'pollux et les sept Muses y avaient est fort peu satisfaisante : voy. >Velcker, certainement un rôle. ' Pleine Schriften , t. I, p. 268 et suiv. et

^2) H n'y avait point, comme à Athènes, Ahrens, De Dialecto dorica , appendice i.

de raisousoù d'habitudes de mélopée qui obli- Probablement il s'en trouve une autre dans

geassent de restreindre le nombre des inter- un livre que nous n'avons pu consulter : Ti-

locuteurs. ^'i^'^» Saggiostorico sulla vitadi Epicarmo

(3) Suidas lui en attribuait cinquante- coi frammenli délie de lui opère, Palerme,

deux et l'Auonvme de Kuster, quarante; 1836.

mais nous ne regardons comme authentiques (5) Voy. d'Hancarville, Antiquités étrusque celles qui se trouvent dans le catalogue ques , t. III, pi. cvm. de M. Bergk, Commenlationum de reliquiis (6) Voy. Pausanias, 1. I , eh. xs, par. 3. comoediae atticae antiquae p. 149, et de

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