CHAPITRE III. LA COMÉDIE DORIENNE
ilHébé est moins incertain. La pièce commençait sans doute par une querelle conjugale entre le roi et la reine des dieux, qui par la dignité des personnages et le bon ton des injures rappelait aux spectateurs les plus grosses disputes des harengères de Syracuse. Hercule faisait le galant et le joli cœur avec sa gaucherie ordinaire ; tout lourdaud et marqué qu'il fût, il épousait la déesse de la Jeunesse, peut-être par la connivence vindicative de Junon, et le tout- finissait par une représentation burlesque des divertissements usités en pareille circonstance en Sicile. On y voyait la danse bien disgracieuse de baladins inexpérimentés, pendant qu'une virago soufflait à perdre haleine dans sa flûte ; la gourmandise un peu désappointée des convives et la gloutonnerie de l'amphitryon qui, après avoir dévoré les meilleurs morceaux en cachette, réservait, comme une ménagère beaucoup trop prévoyante, tout ce qui restait de plus délicat pour ses besoins à venir (1). Aucune appréciation, un peu détaillée, d'un critique en possession des documents qui nous manquent si complètement, ne nous est parvenue ; mais le caractère particulier des Doriens et la forme de leur civilisation, la logique habituelle de l'esprit humain dans ses œuvres expliquent suflisamment la nature de ces comédies. Leur sujet était simple et bref; leur action, circonspecte et raisonnée; leur but, politique et moral ; leur gaieté, apprêtée; leur art, réfléchi et sommaire. Elles allaient au dénoûment, pas à pas, en regardant à droite et à gauche, sans approfondir les caractères ni développer les détails, et ne s'attardaient point de propos délibéré pour se parer d'ornements poétiques ou mettre les situations comiques plus en relief. Sous la coupe d'un gouvernement tyrannique et brutal, Épi-
(1) Voy. Alhénéc, I. vu, p. 282 I). Rica par Minorvc à sou i^pouv ; dans Micali, Mo-
<lo sérieux u'autorisc .\ rapporter à cette co- numenti per servire alla storia dcyli anli-
médie le vasiî étrusque où llél)é toute nue, clii popoli Italiani, pi. \i.ix. avec UM (liadeuu- et uu collier^ est présentée
charme ne pouvait, ainsi que dans les anciennes Orgies, interpeller nominativement les gens et courir sus à quiconque posait en faquin. Il lui fallait mesurer le champ à sa verve et la contenir ; respecter, au moins par son silence, d'ahord les supériorités politiques en position de se venger, puis leurs complaisants et les valets de leurs complaisants. Ces immunités, commandées par la prudence et multipliées par la peur, couvraient les plus gros ridicules, ceux qui tenaient le haut du pavé et que le peuple entier désignait du doigt à la moquerie. Le jour où il ne lui fut plus permis d'être insolente et libre tout à son aise, la comédie bachique était impossible : elle dut se conformer aux conditions nouvelles qui lui étaient faites, modifier son ton et ses allures , se proposer un autre but et s'inspirer d'un esprit différent. De personnelle et acariâtre qu'elle avait toujours été, la comédie devint générale et sermonneuse, attaqua le vice avec acharnement et épargna le plus possible les vicieux. La scène ne fut plus sur des planches, à Mégare ou à Syracuse , et ne reproduisit plus comme dans une glace un peu grossissante les sottises qui se donnaient en spectacle dans les rues ; elle fut transportée sur un théâtre fictif, loin delà ville, souvent plusieurs siècles en arrière, et pour rassurer plus complètement les susceptibilités des autorités constituées, on y représentait de préférence des héros et des dieux. Ce n'était pas seulement une précaution excellente quand on voulait plaisanter sans risquer quelque supplice, mais une petite habileté nécessaire pour se préparer des allusions et se maintenir en verve. Dans une société aussi voisine de son berceau, où les besoins et les plaisirs, les craintes et les espérances, étaient à peu près communs à tous, les conditions restaient trop égales pour être encore bien diverses; les ambitions étaient peu variées, même dans leurs moyens, et les relations, si naïvement uniformes et si simples, que les caractères ne trouvaient pas à se