CHAPITRE III. LA COMÉDIE DORIENNE
la raison : on s'enivrait donc dévotement, et toutes les insolences passaient sur le compte de la fête. Si maltraités que fussent les autres dieux dans ces manifestations avinées, ils devaient, en bons confrères, se tenir pour contents. Puis enfin, et cette dernière raison est encore plus grave, les représentations des Bacchanales ne se proposaient pas comme les nôtres d'imiter des réalités et de faire illusion ; elles restaient un amusement sans aucune pensée sérieuse, et ne devenaient pour personne une vérité. Les théâtres isolés sur des tréteaux à un ou deux mètres du sol n'avaient point de décor qui les appropriât à leur destination, et pût servir de cadre à la pièce ; les branches de pin et les guirlandes de lierre, dont ils étaient ornés, rappelaient à tout instant qu'il ne s'agissait que de fêter Bacchus et de se divertir après boire. Quel que fût le costume dont les acteurs s'affublassent, ils portaient à leur ceinture un gros phallus qui ne permettait pas d'oublier que c'étaient des Phallophores, et le soleil éclairait en plein leurs masques grotesques et grossièrement façonnés. Les spectateurs savaient donc parfaitement ne pas voir sur la scène des dieux dépouillés de leur divinité et vilipendés, mais des comédiens travestis, et leur plaisir venait surtout du contraste qui se trouvait entre la nature surhumaine des personnages et leur mauvaise vie, entre leur rôle véritable dans la pièce et celui qu'ils étaient censés remplir dans le monde.
Des plaisanteries délicates et tempérées par le sentiment des convenances auraient paru bien émoussées et bien froides: elles n'eussent provoqué tout au plus qu'une satisfaction intérieure ou un sourire du bout des lèvres, et Épicharme voulait s'associer par ses comédies à la gaieté dévergondée de gens poussés par le vin, et devenir le boute-en- train de leur fête. Gomme ils n'auraient pas cru s'amuser s'ils n'avaient poulïé d'un gros rire et crié bruyamment leur joie, il lui fallait
de l'esprit débraillé à leur exemple, des plaisanteries massives et bien assenées, des ridicules assez empâtés, pour frapper de loin tous les yeux. Le comique apprécié de son public n'était pas une peinture de la réalité, mais son exagération et sa caricature. Épicharme fit son œuvre en philosophe et en poëte : il compléta les traits épars qu'il avait observés çà et là, et en composa des caractères à la fois individuels et généraux. Il créa le Paysan (1), le lourdaud qui en pleine civilisation se conserve à l'élat de nature, joue volontairement, par confiance en sa sagesse, le rôle d'Ésope au marché des esclaves, et, malgré qu'il en ait, sert de repoussoir au progrès. Il inventa l'Ivrogne (2), un caractère d'une audace toute philosophique qui, nonobstant Bacchus et son culte , montrait à des gens sur la pente de l'ivresse, que quand on cherchait le plaisir dans l'abus du vin, on n'y trouvait qu'un honteux oubli de soi-même, le ridicule et la moquerie. Mais sa création la plus heureuse fut le Parasite (3) : peut-être les poètes de l'autre Mégare avaient-ils déjà mis sur la scène cette sorte d'écorn illeur qui tient de l'homme moins que du chien, l'ignoble glouton s'ofîrant comme un but à toutes les insolences des convives, et se consolant de sa bassesse en suçant des arêtes d'anguille (4). Mais Épicharme en trouva une variété plus vraiment littéraire, le gastronome au palais délicat qui paye son dîner en joyeuse humeur ; celui . dont le sel relève le goût des mets, et la gaieté ajoute encore du bouquet au vin de Ghio, l'amuseur du festin, le bouffon spirituel et bon enfant (5) .
Aucun témoignage, même d'une autorité douteuse, ne nous
(1) Athénée, 1. XV, p. 68 2 A. (3) Athénée , 1. vi, p. 235 E , et PoUux ,
(2) Athénée, 1. x, p. 429 A. Pris à la 1. vi, par. 35 : il conserva même le nom de lettre , ce passage dit le contraire : à l'en SutXixôç-
croire , on aurait eu tort d'en attribuer l'in- (4) Selon Nonius Marcellus, s. v. Derisor,
vention à Épicharme; mais l'interlocuteur on V appelait Plagipatida site Laco.
d'Athénée a très-probablement confondu l'i- (o) Athénée, 1. vi, p. 236 B. C'est l'es-
mitation mimique d'un hunine ivre avec la pèce de Parasite que Nonius Marcellus, l.l.,
représentation dramatique de l'ivrogne. appelait Derisor.