CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
et une lumière irrégulière, abandonnée aux hasards de l'heure el du temps, repoussait une partie des décors dans l'ombre, et tombant d'aplomb sur les mieux exposés, en faisait ressortir les empâtements et les coups de brosse. Quelquefois même des échappées de vue étaient ménagées dans le fond (1), et la scène se trouvait de plain-pied avec la nature : la fiction disparaissait devant la réalité. Une disposition si défectueuse ne permettait point de varier la lumière; l'Achéron n'avait point de sombres bords (2), ni la nuit de voiles noirs (3). Quand un personnage regardait les étoiles errantes parcourir le ciel comme une traînée de feu (4), le soleil dardait ses rayons dans la salle et démentait ridiculement ses paroles. En vain le sujet exigeait-il une effroyable tempête et remuait-on la machine au tonnerre, l'air brillait au-dessus du plus bel azur, et il pouvait arriver qu'une pluie battante tombât en sifflant au moment même où, joyeux de revoir la clarté du jour, Plutus saluait le retour du soleil (o). Le drame grec avait des conditions spéciales qui tenaient à son histoire. Tout en voulant rester suffisamment vrais, les poètes comiques surtout n'entendaient nullement reproduire comme des daguerréotypes des portraits de grandeur naturelle, mais créer des caricatures bien exagérées et bien amusantes ; pour eux le fabuleusement laid était le beau idéal, et la meilleure ressemblance, une charge très-ridicule. Ils se plaisaient même à mettre leurs fictions en opposition flagrante avec la vérité des choses. Les acteurs sortaient de la
(1) Ainsi ^ par exemple, au théâtre de et l'action des Guêpes commençait au point Tauromenium (Taormiiia) , l'Etna faisait le du jour :
fond de la scène. .„^^^^.. ,^ xaTaWeiv v'j/.TieLviiv S-.Sâa.ojxai •
(2) Bacchus n'en demandait pas moins : y „
et Xanthias répondait : (-•) '•;'''« f? ^^'' "' ^^«^r-r>«î «'«e^î •
ixOTOç xai ^opbopo^ • '
lianae, v. 273. ^«^ ' "" ^^S.
(3) 11 faisait nécessairement nuit pendant ^^) '^«^ i^poaxuvûi ■;, rçc^^a ..b tov 'hX^ov toute la pièce des Femmes à la fête de Cérès, Plutus , v. 771.
pièce, aiTôlaicnt brusquement l'action et s'occupaient de leurs propres affaires. Ainsi lorsque dans la Paix Trygée traversait les airs sur un escarbot de bois, il criait au macbiniste de bien veiller à ses cordes, parce que la peur le prenait au ventre (i). Dans r Assemblée politique des femmes, Praxagora s'interrompait au milieu d'une tirade pour dire à Aripbradès, un musicien ou un Ghoreute, d'arrêter sa langue et d'aller s'asseoir à sa place (2). Il y avait des pièces où, laissant leurs interlocuteurs désappointés bayer aux corneilles, les acteurs s'adressaient directement au public (3); parfois nnôme l'auteur oubliait qu'il devait se tenir caché derrière sa pièce, et parlait, contrairement aux premiers principes du drame, par la bouche de l'un des personnages (4). L'habileté des machinistes ne pouvait encore être bien grande, et les poètes n'en multipliaient pas moins les difficultés de mise en scène et les transformations (5), comme s'ils n'eussent pas eu à s'inquiéter de la vraisemblance. Selon toute apparence, les décors du fond étaient trop massifs et trop lourds pour être entièrement renouvelés, et cependant il y a des pièces, comme les Acharniens (6) et l'Assemblée politique des femmes (7), où la scène devait changer au moins quatre fois. Dans les Grenouilles, le sentiment de la réalité était encore plus brutalement heurté : au commencement Bacchus était
(I) ^ft lAYjyavoitoik, TîpôiTîyî TÔv voyv w; i[jii- puisqu'il parle , V. 502, du procès que lui
vî/) ffTpooî'i V. Tr;e\J;ji.a iîîçi xôv ô;j.ça).ôv • avait intenté Cléou au sujet de sa pièce des
Pax , V. 174. Chevaliers. Il y en a un autre exemple dans
, X , , ^ - 1 \- la même pièce, V. 37 5-382.
^ ^ ,,..., ,' ^''^* '^' '^*"*^°''' * '^''' ■ (5) Yov. entre autres les Femmes à la
' fête de ver es.
Ecclesiazusae , v. 129. (^g) l^ scène représentait d'abord le Pnyx ;
(3) Démosthène dit à Nicias dans les Che- e^e devenait une rue devant la maison de
valiers v. 36 : Dicéopolis, puis une seconde rue devant la
,.,,. . , maison d'Euripide, et retournait à la fin de-
^ '' .r ' Yant celle de Diceopohs.
et il l'expose. Voyez aussi Ecclesiazusae , (7) La scène est jusqu'au vers 728 devant
V. 583, 888; Piutus, v. 797-99. la maison de Blépvros; jusqu'au vers 876,
/f,\ VI' ,, «, ' > ' jt • ft . dans une seconde rue; jusqu'au vers 1112,
, ^ dans un heu dillerent, sans désignation pré-
Actiarnenses , v. 49 1 : ^j^^ ^ ^j ^^^ p^^.^^jj .-^ ^^ p,^ ^^ trouver dans un
c'est bien Aristophane et non Dicéopolis, autre.