CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
mique de Magnés n'était pas moins fantastique (1), et Cratès avait fait une pièce où les animaux raisonnaient en personne contre les hommes et leur prouvaient par des arguments philosophiques qu'ils devaient désormais s'abstenir de les.manger (2). Quand les comédies ne furent plus de simples Bacchanales et cessèrent de s'improviser le long des chemins, les voiles de feuillage et les peintures dont on se barbouillait la figure parurent ridicules, même aux acteurs avinés de la fête. Maisl'autotorité de traditions intimement liées à la religion du pays , peut-être aussi un dernier respect d'eux-mêmes, ne leur permettaient pas de se livrer, le visage découvert, à des joies aussi dévergondées (3) , et ils continuèrent à se cacher derrière des masques d'écorce ou de toile grossièrement façonnés. Bientôt leur public, convié à des ébats moins désordonnés, se montra plus difficile; il exigea que pour représenter des hommes ils eussent une sorte de figure humaine, et les immenses théâtres où ils se produisaient (4) nécessitèrent de nouveaux perfectionnements (5). Leur éloignement des spectateurs et l'élévation de la plupart des gradins les auraient fâcheusement amoindris, s'ils ne s'étaient grandis par d'épaisses chaussures (6), et, pour éviter des disproportions choquantes, il leur
(1) 11 avait fait aussi les Oiseaux, les l'impudeut quil n'avait pas honte de danser Grenouilles et les Moucherons^ et le titre ne la cordace sans être ivre , et de jouer la permet pas d'en douter. Au reste, par une comédie sans masque; Characteres , ch. vi, fantaisie d'archéologue qui a eu quelque suc- p.xxviii, éd. de 1712: voy. Casaubon, Ibices, Gœthc a fait jouer les Oiseaux d'Aris- dem, p. 61, et Bottiger, Kleine Schriften, tophane, et l'on a représenté en France, vers t. 111, p. 404 et suivantes.
1600, une pièce intitulée : la Rébellion ou (4) Ils pouvaieut contenir jusqu'à trente
mécontentement des Grenouilles contre Ju- mille personnes ; Platon, Symposium, par. m ,
piter, où tous les acteurs étaient habillés en p. 175 E. grenouilles. (5) Ici encore les bases d'une chrono-
(2) Il avait intitulé sa pièce 0t)f'.a , les logie manquent, et nous sommes obligé de Bêtes : voy. Poetarum comicorum frarj- substituer à l'ordre des temps la succession menta, p. 76, éd. Didot, et Bergk , Corn- des idées.
mentationes, p. 278-283. (6) On les appelait 'EixêàTat , de 'Ev, Dans,
(3) Démostliène disait encore. De falsa et Baivo, Monter, et elles se rapprochaient Legatione , p. 433 , tc/û xaTapâTou KjffjSliovoç sans doute beaucoup des 'E;A&dJ:ç, espèces de ôç iv -coLii Tio^iTzali ivEu toO «poffwitou xojixà^ti- cotlmrnes moins élevés, que les personnages Aussi Théophraste disait pour caractériser secondaires portaient dans la tragédie.
fallut aussi se grossir les épaules, s'élargir la poitrine, s'étoffer le ventre (1), développer et accentuer tous leurs traits. Le masque dont ils se couvraient la figure leur enveloppa la tête tout entière (2) ; il se modifiait selon les intentions du poëte, s'appropriait au rôle de chaque acteur et devint un élément si capital de la représentation (3), qu'il donnait son nom au Personnage (4). Cette importance n'était ni un caprice sans cause ni un hasard sans intelligence. Les héros et les dieux que la tragédie ramenait incessamment sur la scène, avaient été déjà célébrés dans des traditions populaires, quelquefois même représentés par d'habiles sculpteurs ; leurs traits consacrés par la crédulité ou l'admiration avaient pris un caractère officiel que, pour ne pas être trop invraisemblables, les acteurs devaient chercher à reproduire: il leur fallait, pour ainsi dire, se mouler sur quelque statue et poser sur un piédestal. Les personnages moins connus étaient eux-mêmes obligés de se conformer aux préoccupations plastiques des Grecs et de s'inspirer aussi de la sculpture, de paraître plus robustes et plus beaux que des hommes ordinaires, parce que leurs sentiments étaient plus élevés et qu'ils avaient accompli de plus grandes choses. Dans une religion qui cachait à peine sous des mythes l'apothéose de la vie terrestre et des forces de la Nature , les idoles ne méritaient un culte public qu'en réalisant les idées que l'imagination se faisait de, la beauté, et, par
(l) Lucien s'est souvent amusé de toutes (2) 'Virlp v.l■:>^x\r^l; àvaTeiv6ixevov èitueliievoç •
les garnitures postiches des acteurs (c-yxoç , Lucien, De Sallatione, par. xxvii : voy. auss
irpo(TX£çivl5ta, Trpoyartf'.îia ; De Saltatione, par. Anacharsis, par. xxm; Phèdre, 1. I, fabl. vu;
xxvii, p. 284; etc.), et ce n'était pas de ces Aulu-Gèle, 1. v, ch. 7, et Panofka , Il Musco
vaines moqueries, sans autre fondement que Bartoldiano, j). 48, n° 95.
son esprit moqueur, dont il était si prodigue. (3) Le fabricant de masques ne s'appe-
Alexis disait en parlant des courtisanes : lait pas , au moins dans les premiers temps ,
„ ^, rj, , „ npoo-uTtonoioç, mais Sxe'JOTtotôç, l'Auteur des dé-
KoiXiav aOpav eyet ■ ^ -, , ■
„,, T . . r „ , . . cors, de tout 1 appareu scénique.
ffTT.ui ni Tav»xat(Tt TOUTWv, tov tyo'jc oi xtou-uoi • ' , . • •
,'.,, (4) On les appelait également tous deux
Isostasium; dans les Fragmenta, p. 537. npô^couov. et le Persona des Romains ajouta
Voy. aussi Lucien, Jupiter tragoedus, par. à cette double signification celle de Rôle. xLi, p. 487, éd. Didot.