CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
selon leur bon plaisir; ils buvaient et mangeaient à leurs heures (l),s'inlerpellaient avec le sans-façon de démocrales qui ne se croiraient plus libres s'ils se gênaient pour personne, signalaient par leurs murmures tout ce qui leur déplaisait, et saluaient les beaux vers de longs applaudissements. Abandonnée à ses forces, la voix humaine n^aurait pu lutter contre des conditions si défavorables et dominer tous les tumultes de ce public indiscipliné et tapageur. Il fallait la grossir par des moyens artificiels, peut-être même l'assortir au rôle de chaque acteur, l'approprier jusqu'à un certain point à l'âge et au sexe des personnages, et des masques pouvaient seuls cacher les appareils d'airain qui lui donnaient plus de volume et plus d'éclat. Mais avec ces masques fortement accentués et immobiles, le développement graduel des caractères était une impossibilité : la vraie personne, celle de chair et d'os, qui pensait au jour le jour et se développait çà et là par sa propre force, n'était pas censée exister; on ne connaissait que le genre physiologique et la catégorie morale; le trait le plus général et le plus prononcé convenait seul à ces ridicules relevés en bosse ; les nuances de comique devaient s'effacer et les variétés de caractère disparaître. Ce n'étaient pas des individus vivant, chacun de sa vie propre, que les poètes comiques mettaient en scène, mais des idées personnifiées par leur fantaisie et des caricatures abstraites. La ressemblance de toutes ces figures sans mouvement et sans réalité était complétée par l'uniformité des vêtements. Dans les derniers temps ils gardaient encore pour chaque condition une forme particulière (2), pour chaque âge une couleur
(1) Yoy. Phérécratès, Cratapalli (dans (2) Ainsi les Citoyens portaient une tuui-
Alhciuic, 1. XI, p. 485 D) , et Aristophane, que blanche et un surtout avec une manche
Mulieres scenas occupantes ; dans Pollux , pour le bras droit et une ouverture pour le
1. X, par. 67. Il y eut même un temps où bras gauche; le Militaire ne quittait pas sa
l'État faisait distribuer aux spectateurs des casaque de combat ; les Femmes libres n'a-
comestiblcs et des rafraîchissements ; Athé- valent qu'une robe toujours blanche • celle
née, 1. XI, p. 464 F. des Courtisanes était de couleur, ordinai-
tranchée (1), pour chaque espèce de caractère un signe extérieur et voyant (2). La tunique et Texomide faisaient comme le masque partie des personnages et constituaient leur vraie nature. Aussi évitait-on de leur donner un nom véritablement personnel et de les distinguer trop essentiellement de leurs semblables : Aristote a même recommandé de ne pas les individualiser comme des créatures à part et de se borner à les quaftfier par un mot qui exprimât une passion ou un ridicule (3). Au lieu d'un nom propre, ils n'avaient plus alors que l'étiquette d'un genre. C'était rompre à priori avec les réalités si fortuites, si exceptionnelles et toujours si mélangées de la vie; on s'engageait vis-à-vis de soi-même à faire du comique à outrance, et toutes les exagérations devenaient beaucoup trop logiques pour ne pas sembler à la fois très-ingénieusement trouvées et très-naturelles.
La musique avait été portée au théâtre avec les autres coutumes des Bacchanales : elle annonçait le commencement de la pièce (4), remplissait de ses bruyantes mélodies les intervalles
remeut jaune, et recouverte d'une exomidede plusieurs couleui's; le vêtement des Suivantes ne consistait qu'en une chemise serrée à la taille par une ceinture.
(1) L'exomide des Jeunes gens était bordé d'une bande rouge , et les Femmes âgées mettaient sur leur robe un surtout vert-pomme ou bleu de ciel.
(2) Le Marchand avait une tunique de couleur et un surtout bariolé ; le Campagnard, un surtout de peau de chèvre et une besace; le Parasite, un surtout noir ou brun, une brosse et une boîte de parfumerie ; le Cuisinier , un gros surtout de drap écru , et l'Esclave, un tablier.
(3) Poetica, ch. ix , par. 5 : nous citerons de préférence un passage plus développé et beaucoup plus clair de Donatus , qui s'inspirait des idées grecques, domina personarum, in comoediis duutaxat , habere debent rationem et etymologiam. Etenim absurdum est, comicum aperte argumentura confingere vel [l. et) nomen persouae incongruum dare, Tel ofûciuni quod sit a nominediversum. Hiuc
servus fidelis, Parmeno : infidelis,'vel Syrus vel Geta : miles , Thraso vel Polemon : juvenis , Pamphilus : matrona , Myrrhina, et puer ab odore Storax, a ludo et a gestieulatione Circus , et item similia. C'est ainsi qu'Aristophane appelait le principal personnage de ses Acharniens , Dicéopolis , Citoyen juste, Homme de bien, et le général batailleur, Lamachos , de Mayâw, Avoir envie de combattre ; que dans la Paix il avait nommé l'ennemi de la guerre , Trygée , littéralement le Yigneron , et donné dans les Oiseaux des noms génériques à tous les principaux personnages, sauf Méton et Cinésias , qui existaient réellement, et qu'il bafouait sous leur propi'e nom.
(4) Comme dans les initiations aù).ôjv mer, , Ranae , v. 313. Hujus modi adeo carmina ad tibias fiebant, ut, his auditis, multicx populo ante discerent, quam fabulam acturi scenici essent, quam omnino spectatoribus ipsis antecedens titulus pronuntiaretur ; Donatus, De Comoedia. 'EÇo^o; vient sans doute de 'E$oj -cfjî ôSoû , et signifiait ainsi que VExodia