CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
d'Athènes, avec son humeur acrimonieuse, ses emportements de parti pris, ses bons mots risqués, ses allocutions directes au public et souvent aussi ses injustices : la réclame elle-même trouvait à s'y glisser et battait la caisse. Le théâtre devenait, ces jours-là, une tribune dressée sur des tréteaux, où le poëte faisait de la politique à sa manière, en gambadant à droite et à gauche, et en tirant la langue aux hommes d'Élat: iPiais sa gaieté tapageuse n'était qu'un moyen ; si bizarres qu'elles fussent, ses farces avaient été longuement réfléchies; toutes les étrangetés en étaient calculées; les plaisanteries mordaient à la bonne place, et il ne finissait pas sans avoir gagné de nouveaux partisans à ses idées. Il sortait ainsi de l'humble rôle d'un amuseur public^ restait, tout en bouffonnant à sa guise, un citoyen utile, et savait pertinemment qu'on circonvient même des républicains plus austères que ceux d'Athènes quand on flatte leurs passions. Il lui fallait bien, d'ailleurs, tourner tout son esprit contre les ridicules et les notabilités de son temps, puisqu'ils étaient seuls abandonnés sans protection à ses satires. En défendant de mal parler des morts (1), la loi lui interdisait même implicitement le passé, et si, comme il arrive souvent dans les démocraties extrêmes pour les lois qui n'intéressent point la personne des gouvernants, elle n'était pas rigoureusement observée (2), l'infraction était obligée de garder certaine retenue trop gênante pour des esprits habitués à casser bruyamment les vitres. Lors même que l'Archonte, chargé du choix des pièces, eût consenti à se faire complice du poëte, les plaisanteries sur des ridicules surannés et des hommes disparus auraient été mal comprises et beaucoup trop inditïérentes pour devenir suffisam-
(1) Plularque, So/ontsvj/a, ch. XXI, par. 1, savons par trois vers des Villes, qui nous p. 107, éd. Didot ; Schoiiasta ad Pacem , ont été conservés par Plutarque, qu'EupoIis V. 648. avait aussi assez mai parlé de Cimon après
(2) Ainsi, par exemple, la mort de Cléon sa mort ; Poetarum comicorum (jraecorum ne mit pas un terme aux .".'taques d'Aristo- Fragmenta, p. 182.
phane dans /a Paix , le s Oi$eaui, etc., et nous
ment amusantes (1). Quelque esprit qu'on y dépensât encore, cette comédie rétroactive et inofïensive n'eût plus été la Comédie ancienne, et l'on n'était pas libre de la renouveler ainsi par un acte de bon plaisir. Elle consistait encore, avant Gratès, en un échange brutal de violentes moqueries (2) qui commençaient un peu au hasard et finissaient quand le poëte venait à manquer d'injures, et ces mêlées de paroles n'étaient pas seulement une tradition chère au peuple, c'était une véritable cérémonie religieuse, dont le Gouvernement, forcé sans doute par l'opinion publique, s'était même cru en devoir d'assurer la célébration (3). D'ailleurs, avec leur laideur outrée et leurs difformités grotesques, les masques donnaient pour ainsi dire le ton au dialogue et en faisaient une caricature en action : l'esprit devait en être brutal et désordonné; la plaisanterie, exagérée et amère; l'injure, sans mesure (4) et sans vergogne (5).
A cet amour persistant du gros rire, les Athéniens associaient déjà un esprit littéraire très-développé (6) et très-exigeant : à
(1) Ce goùtde la raillerie étaitsi vif que, d'à- que^l. II, ch. vi, par. 20 : Kal otç i^ ^laTptgT) près Athénée, 1. xiv, p. 6I4E, il s'était formé ^•îîi taîç twv iti7>aç âji-apTiaiî , obv ■^'KvjfiLdxoiXii xal une société de soixante membres, sans autre but y.i.);AwWotoîi; ■ y.ay.oîvÔY'''" ï«p ''^t^? oùzoï x.a: èîavque de rendre des décrets satiriques contre •(ù.v.y.ol. Opéra, t. I, p. 3 06. Nous ajouteles citoyens qui leur semblaient un bon sujet de rons l'opinion d'un critique spécial : Iy.ot.o'j plaisanterie : ils se réunissaient dans le tem- vàp ô-noç, tt); àf/aia; y.w;jiw5i.aç -coû ay.imzi'.-i Stjh&u; pie d'Hercule, et aucun malheur de l'Etat ne /.ai iîixa<TTà; • Platonius, dans Meineke , l. L, putinterromprecet amusement. Un nombreux p. 532,1. 12. Deux des personnages du faauditoire se pressait à leurs séances, et ils meux vase d'Asstéas doivent même encore avaient acquis assez de notoriété et d'impor- leur nom à cet usage : KâY/aç vient de Kayy àî^co, tance pour que, sans doute afin de ne pas se moquer, et Aiàffupoç, de Aiao-ùpw, Bafouer, être condamné une seconde fois, le roi Phi- (3) Aristote dit, un peu avant le passage lippe, de Macédoine, leur envoyât un talent de la Poétique que nous venons de citer : pour les frais de son jugement. Aussi les X*^?^'' ''■«"H-w^wv ô-ié irote 6 àf/ojv s^cjxw, àW èOigrammairiens définissaient -ils la Comédie AovTal -^o-av.
une imitation du ridicule d'après la vie. (4) Voy. Aristophane, Banae , v. 308;
Ku(i.w5la iffv.v 1^ iv ^iaw 'kolo'j y.aTV)Yop'.a ri-^ow EupoHs , Fabulae iticertae , fragm. I, v. 6.
5ifl(*.oaUu(T'.i;... 'ÉffTi 8ï êiSo; uoivi]AaToç iv xtijjAai; (5) Nous avons déjà VU Eupolis reprocher
/.axà tôv piov à^ôfAEvov . disait le Scoliaste de à Périclès la forme de sa tète, et Aristo-
Denys de Thrace ; dans Bekker, Anecdota, phane se moquait agréablement du général
p. 747, 1. 10. Laispodias qui laissait traîner son manteau
(2) Aristote le dit positivement : Kjàrriç pour cacher les plaies qu'il avait aux jamrpûTOç :^p$îv âçipiîvoî t»;ç la;j.S'.xïi; iSéa; y.aftô)>ou bes ; Aves,\. 1569.
TcotEîv >,6yo'j; /.al nûOo'j; • Poetica, ch. v, par. 3. (6) Les preuves d - toute espèce abondent :
Il est plus explicite encore dans sa Bhélori- il suffira de rappeler la popularité des luttes