CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
d'opinions révolutionnaires, mais des hommes considérables, les chefs et l'espoir de la République , qui sont choisis pour plastron et outrageusement diffamés. Les éditeurs ont, il est vrai , fort aggravé ces injures : ils ont ajouté à tous les changements d'interlocuteurs des noms propres que, certainement à dessein, Aristophane n'avait écrits nulle part (1). Mais il savait que ses désignations incomplètes étaient assez claires pour être facilement comprises de tous les spectateurs, et avait voulu les associer plus sûrement à ses plaisanteries en leur laissant le malin plaisir de les appliquer eux-mêmes. Si le principal acteur n'avait point de masque à la ressemblance de son personnage, ce n'était pas non plus une atténuation de ses attaques, ni sans doute, comme il est dit dans la pièce (2), un effet de la peur qu'inspiraient le caractère vindicatif et la puissance de Gléon, mais une perfidie de plus, une accusation indirecte de tyrannie, qui devait surexciter l'irritation de la foule. Selon toute apparence, Aristophane n'avait rien imaginé de particulièrement blessant, il répétait des méchancetés qui couraient les rues; mais en les acérant encore, en leur donnant une popularité plus générale et plus malfaisante, il se les appropriait et en devenait aussi responsable que s'il les avait entièrement inventées. La seule excuse de pareilles violences est l'approbation du public : elles étaient dans l'esprit et les usages, nous
(1) La remarque en a déjà été faite par uels qu'il lui faut supposer sans aucune autre Schlegel [Ueber dramatische Kunst und Lit- raison qu'une pure conjecture. Peut-être, teratur , t. II, p. 32), et nous ne croyons comme nous l'avons dit, ce \isage barbouillé pas suffisamment intelligente l'explication de lie faisait-il allusion à quelque aventure qu'en ont donnée quelques critiques. A les crapuleuse de Cléon, ou l'acteur, effrayé des entendre , Cléon étant l'esclave du Maître aux conséquences de sa hardiesse , a-t-il voulu se mille tètes (Atiixoç ituxviT»);) , il ne pouvait avoir mettre d'une manière plus spéciale sous la d'autre nom que celui de sa patrie : c'était le sauvegarde de la fête. Quant à l'opinion de prétexte, et non la vraie raison. critiques considérables, entre autres Rotscher,
(2) V. 230 : cela ne serait pas cependant Aristophanes tind sein Zeitalter, p. 73, qui impossible, et il se pourrait aussi que lefabri- ont cru qu'àdéfaut d'un autre acteur Aristocaut de masques eût été un partisan très- phane avait été forcé de jouer lui-même le rôle déterminé de Cléon. Quand l'iiistoire veut de Cléon ; c'est certainement une erreur; un descendre dans le détail des petits faits , elle Scoliaste mal informé les a trompés : voy. se trouTC en présence de sentiments person- Bergk, Ai-istophanis Fragmenta, p. 40.
dirions volontiers dans la constitution de ces insolentes el in-. gouvernables démocraties. L'autorité des Démagogues tenait moins encore à leurs habiletés de paroles et aux flagorneries de leur éloquence, qu'à la confiance si souvent trompée du peuple dans leur désintéressement et leur entier dévouement au bien public. Dans les plus graves affaires de l'État s'agitaient donc en première ligne de petits intérêts personnels : on posait à tout propos, comme on dit aujourd'hui, la question de confiance, et des commérages, qu'en d'autres pays les portières n'auraient pas ramassés, intervenaient dans le débat comme des raisons : les philosophes eux-mêmes ne comprenaient pas que la vie privée pût rester fermée aux investigations et devenir inviolable. Ces avares républiques ne lâchaient pas leur proie : elles ne permettaient point au citoyen de vivre pour son compte dans ses moments perdus ; il leur fallait fonctionner les vingt-quatre heures de la journée. Le plus humblement placé devait compte à la Patrie de tous ses sentiments et de toutes ses pensées : l'espionnage était un droit civique, et la délation, un devoir social. Le moyen le plus efficace et le plus autorisé de déprécier la politique du Gouvernement était de prendre les Gouvernants à partie, d'incriminer leurs intentions et d'abaisser leur caractère. Pour combattre plus sûrement la vieille Aristocratie, Périclès avait, selon l'usage, coloré son ambition d'un patriotisme sans bornes, et usurpé l'empire au nom des droits du Peuple. Gomme tous les pouvoirs nouveaux, il affectait le mépris des traditions, et, probablement par goût, par générosité de nature, mais surtout par système de gouvernement, voulut adoucir la rigidité des lois et amollir l'ancienne sévérité des mœurs. Il multiplia les plaisirs et les fêtes, protégea les beaux-arts, favorisa les courtisanes : peut-être même avait-il inventé Aspasie par calcul, et son amour ne fut-il d'abord qu'une spéculation politique. Il eût sans doute désiré