‹ Histoire de la comédieChapitre 11 sur 116 · CHAPITRE I. DANSES MIMIQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. DANSES MIMIQUES

si délicat et si pur, la danse ne pourait représenler uniquement des scènes triviales et grossières : Tallure vacillante, le corps affaissé et la tête pendante^ d*un ivrogne (i ) ; les airs effrayés et la marche embarrassée d'un voleur de fruits (2), ou Tamour éhonté de quelque dieu des bois pour une nymphe épouvantée (3). Elle eut des visées plus hautes, étendit son personnel et son cadre, anoblit ses sujets, et, avec l'imagination publique pour complice, devint un spectacle historique. Ainsi la danse trouvée par Thésée dans l'enthousiasme de sa victoire sur le Minotaure, reproduisait par de nombreuses évolutions tous les entrelacements du labyrinthe dont il s'était si heureusement échappé (4). Souvent, sans doute, la cadence et la grâce empiétaient beaucoup trop sur l'action, et pour les spectateurs qui n'étaient pas dans la confidence, l'idée s'effaçait ou même disparaissait au milieu des gestes et des figures qui devaient la mettre en lumière. La disposition du Chœur, ses mouvements circulaires à droite et à gauche, ses pauses devant l'autel et la constante régularité de ses passes avaient certainement un sens et une raison, au moins liturgique, et cependant, quelques années après, les contemporains de Sophocle ne le comprenaient déjà plus (5). En un pays aussi sensible à l'harmonie et à la grâce, un tel oubli était inévitable ; en dépit du livret, on y dansait surtout pour son plaisir et pour les yeux des autres. La danse représentée sur le bouclier d'Achille se rattachait sans doute à

(1) Selon la conjecture fort plausible d'un il lui faisoit sa requête , et elle s'en rioit ; elle célèbre énidit, rivresse des Ilotes que l'on s'enfuyoit, lui la poursuivant , courant sur le donnait en spectacle aux jeunes Spartiates bout des orteils pour mieux contrefaire les n'était qu'une pantomime plus ou moins pieds de bouc ; elle feignoit d'être lasse et de dansée; Otfried Millier, DieDorier,t. II, ne pouvoir plus courir, et au lieu des roseaux p. 345. s'alloit cacher dans les bois; 1. ii, p. 93,

(2) Athénée, 1. xnr, p. 621 D : voy. aussi trad. de Courier.

PoUux, 1. IV, ch. xnr, par. 105. (4) Plutarque, Theseusi ch. XXI, par. i

(3) Nous citerons comme exemple la des- [Vitae, p. 1 0, éd. Didot) ; Callimaquc, Hyrhcription qu'en donne le roman attribué à Lon- mu in Delium, y. 312; PoUux, 1. iv, par. gus : Daphnis et Chloé incontinent se levèrent i 0 1 , etEustathius, adiliadif 1. xvni, v. 590. et dansèrent le conte deLamon. Daphnis con- (5) C'était sans doute le sujet* du livre sur trefaisoitle dieu Pan ; Chloé, la belle Syringe ; le Chœur que Sophocle avait composé.

LIYBE lY. COMÉDIE GRECQUE.

an érénement historique, poisqoe c'était le chant d*nn poète qui en marquait la mesnre(4}, et les Homérides enx-mémes tenaient le sujet pour si indifférent qu'ils ont dédaigné d*en instruire leur auditoire. Mais il y avait de grands événements, chers à la population de toute une ville, dont elle célébrait pompeusement Tanniversaire. La danse perdait alors son caractère personnel et ses grâces de fantaisie; elle entrait dans le programme de la fête, s'associait complètement à sa pensée et participait de plus en plus de ces pantomimes nationales avec accompagnement de coups de fusil, dont le premier mérite est d'élre facilement comprises. On dansait les aventures des Dios^ cures (2) et la folie d'Ajax (3), 4e jugement de Paris (4) et la mort d'Hector (5) : toute Thistoire était successivement mise en ballet et reproduite au vif pour rédiflcation publique et la plus grande glorification du patriotisme de chacun (6).

Dans une religion si exclusivement esthétique, les solennités ne pouvaient être que des commémorations et des spectacles. On y célébrait, non l'essence des dieux et leur puissance virtuelle, toutes choses beaucoup trop métaphysiques, mais leurs manifestations réelles et les bienfaits que, dans leur passage à travers l'histoire, ils avaient laissé tomber sur les hommes. L'objet capital du culte était d'intéresser les sens et de plaire aux fidèles : il n'y avait au fond d'autre dévotion que le sentiment du Beau et d'autre propagande effective que la séduction

(1) Mità 9i 9ÇIV i{fci\icrco 6cIo( dot&ô^

lUadial. xyni, y. 604.

Et cela se retrouve littéralement dans des Ters qu'à la yérité on regarde comme interpolés, Odyssecte 1. iy, y. 1 7.

(2) Athénée , 1. iv , par. 84 ; Cicéron , De natura Deorum, 1. 1, ch. 43.

(3) Lucien, De Sallaiione, par. Lxxim; Strabon, 1. x, p. 470 ; K^ Hermanu, Die Feste^ von41ellas, t. I, p. 131.

(4) Apulée, Metamorphoseon 1. x.

(5) Ànthologia graeea, 1. nr^ ép. 45.

(6) Attsone disait dans une églogue traduite du grec :

Tantalidae Pelopi moestum dicat Elis hono-

[rem; Archemori Nemeaea colunt quinquennia The-

[bae ; Tsthmia defuncto celebrata Palaemone notum ; Pythia placando Delphi statuere draconi.

Nous ajouterons seulement que, tous les ans à Sicyone , on honorait par des danses tragiques les malheurs d'Adraste ; Hérodote, 1. V, ch. LXYii, p. 259, éd. Didot.

CHÂPtTRB I. DANSES MIMIQUES.

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du plaisir* Lors donc qa*à des titres divers la danse n*eût paé élé dans toute rAntiquité un-accessoire obligé du culte (1), elle s*y fût introduite en Grèce (2) et eût mis le plus agréablement possible les croyances en scène. Parfois même elle formait, non plus seulement un des principaux attraits, mais la substance, la partie vraiment sacramentelle de la fête, et la liturgie prenait une forme assez dramatique pour que les prêtres abandonnas-» sent le premier plan aux pantomimes. Le mariage de Jupiter avec Junon était représenté , à Samos (3) et à Athènes (i), et Ton dansait encore, dans les derniers temps du paganisme, les travaux et la fureur d'Hercule (5). Quand revenait la fête de Cérës, les Athéniennes n*auraient pas cru la célébrer assez dévotement si elles n*avaient point mimé à grand speclacle ses enseignements et montré les bienfaits de Tagricuiture (6). La mort d'Adonis (7) et celle d'Hyacinthe (8) ramenaient chaque année un deuil national, et la douleur anonyme des pleureuses ne semblait pas suffisante. Pour la rendre plus légitime et plus réelle, on reproduisait à nouveau ces deux déplorables tragédies avec toutes leurs circonstances (9). Le Drame n a>^itpas même

(i) Sane ut in religionibus sallaretur, haec ratio sit, quod nullam majores nostri partem corpoTis esse Toluerunt, quae non sentiret religionem; Servius, ad Yirgiliura, £c/. v, t.73 : ▼oy. Rentzius, De JiAdaeorum veterwn saltationibusreligiosis, Leipziek, 1738. Nous citerons entre beaucoup d'autres exemples la Lysistrata, v. 1777 ; Lucien, DeSaltatione, par. xxTi ; Plutarque, Quaestionuin convivatium I. IX, quest. xv, ch. i [Moralia^ p. 9 1 3); PoUux , 1. rv, par. 104 , et Hésychius , s. ▼. &lwy(ta et XaXxiJixov 5t(d-)r(fca.

(î) Lucien, De Saltatione ^ par. xn.

*E5op;^6î<H>ot, Révéler les mystères sacrés, signifiait même littéralement Danser hors du temple.

(3) Athénée, 1. xn, p. 526 ; Diodore, 1. V, ch. Lxxn; t. I, p. 299.

(4) On l'appelait Upôç y»!*©? : voyez Varron, dans Lactance, 1. i, ch. 17, et saint Augustin, De civitate Dei, 1. vi, ch. 7.

(5) Saint Jérôme, Epistola ad Marcel'

lam; Macrobe, Satumaliorum 1. n, ch. 7, et Suétone, Nero, ch. xxi.

(6) Yoy. la dissertation de La Porte du Theil sur les Thesmophories , dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XXXIX, p. 203-236. On imitait aussi la vie de Cérès dans ses fêtes en Sicile ; Diodore, 1. V, ch. 4; t. I, p. 256.

(7) La représentation avait même pris du temps d'Aristophane une forme toute dramatique, comme le prouvent les trois vers des Bouviers j de Cratinus, qui nous ont été conservés par Athénée ; 1. xiv, p. 638 D.

(8) Pausanias , 1. III, ch. xix, par. 3 et 4 ; Athénée, 1. it, p. 139 E, et Manso, Sparta, t. I, p. 203 et suivantes.

(9) On célébrait aussi tous les ans la mort de Daphné , selon une épigramrae de V Anthologie, 1. II, ép. 38, traduite par Ausone, ép. lxxxiv, et les fêtes Carnéennes étaient une expiation de la mort de Cameios ou Camés , un prêtre d'Apollon ; Pausanias ,

toujours besoin de se cacher derrière un sujet en rapport avec la solennité du jour : on lui reconnaissait à Delphes une valeur absolue, et il célébrait le Dieu par lui-même, ainsi qu*aurait pu le faire une hymne toute pleine de ses louanges. Le premier jour, un beau jeune homme à Timage d*Apollon, vêtu comme lui d'une tunique splendide, chantait sur une cithare semblable à la sienne, sa victoire sur le Python (1), et on la représentait avec toute la réalité possible (2) ; mais le lendemain et le jour suivant on dansait le rappel à la vie de Sémélé et le suicide de Charila (3), deux histoires étrangères au dieu de la fête, qui ne pouvaient l'honorer que par l'intérêt dramatique de la danse. Il arrivait même, et à une époque encore bien reculée, que les ballets liturgiques sortaient du vague auquel la pantomime est condamnée par sa nature : on y associait* un chœur dont le chant suivait le sujet pas à pas et en expliquait successivement tous les tableaux (4).

Si complets en apparence que fussent jamais ces drames de sacristie, ils manquaient d'un élément indispensable à toutes les œuvres d'art; ils n'étaient pas libres. Au lieu de rester leur but à eux-mêmes et d'y marcher de leur propre pas, dans toute leur force, ils n'étaient qu'un appendice du culte, quelquefois même une simple cérémonie. Gomme inspiration et comme

1. III, ch. xm, par. 3; Athénée, 1. xiy, p. 141 E; Etymologicum magnum, s. y.

(1) Photius, Bibliotheca^ p. 985. On l'appelait Stepterium, et comme l'a reconnu Thiersch, Pindar. t. I, p. 60, Apollon y figurait en personne , ainsi que dans les fêtes de Délos; Virgile, Aeneidos 1. iv, t. 144.

(2) Hymnus in ApolUnem, t. 1 60 et sui- Tants; Pausanias, 1. x, ch. 7; Plutarque, Ve defectu oraculorum , ch. xiv [Moralia, p. 509); Strabon, 1. ix, p. 421; PoUux, 1. IV, par. 84 : voy. Scaliger, De comoedia et tragoedia^ ch. xix; dans GronoTius, Thésaurus, t. VIII, col. 1543.

(3) Plutarque, Quaestionesgraeca^, ch.xn; Moralia, p. 362. C'était encore une com-

mémoration expiatoire : Charila avait été frappée au visage par un roi à qui elle demandait l'aumône, et s'était tuée pour échapper à l'humiliation et à la faim.

(4) Ce chœur avait même un nom particulier, Hyporchema (voyez Athénée, 1. 1, p. 15 D), et la musique y jouait un rôle assez important pour que Plutarque nous ait conservé le nom de Philammon, l'auteur de la musique d'un hyporchema où l'on représentait les couches de Latone ; De Musica, par. m ; Moralia, p. 1384, éd. Didot. Cette association de la danse avec des chants alternés se trouvait encore en Grèce à la fin du siècle dernier, selon Guys, Voyage littéraire de la Grèce, t. I,p. 189, éd. de 1776.

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