CHAPITRE I. DANSES lUMIQUES
Un peuple d'une beauté si parfaite qu*il put, sans trop d'impiété, se faire des dieux à son image, devait se plaire aux exercices du corps, surtout à ceux qui demandaient de la grâce. La grâce n*est pas seulement, comme Ta dit un poëte, le mouvement de la beauté, c*en est le développement naturel. Aussi, même en leurs gestes les plus irréfléchis et les pi us passionnés, les Grecs gardaient-ils de la mesure et des poses de statue antique. Leur plus simple démarche devenait une âorle de danse contenue qui n'avait pour se compléter qu*à s'animer et à s'accentuer davantage. Si pétulante qu'elle fût, la danse n'était jamais pour eux un besoin fiévreux de vivre plus vite, mais une satisfaction d'artistes amoureux de la forme et une jouissance de leur intelligence (1) ; ils l'aimaient instinctivement, comme on aime à chanter sans avoir appris la musique (2) , et dans leur habitude de tout mettre, même leurs vices, en commun avec les dieux, ils supposaient que la danse était aussi un des plaisirs de rOlympe les plus appréciés (3). Dans ce pays avantagé de la Nature, où la réalité n'avait pour devenir Tidéal, qu'à se laisser voir sans voiles, la civilisation semblait l'œuvre des Muses; la
(1) Son union intime avec la poésie en Ranae^ y. 402, i213 , etc.], mais Jupiter
faisait attribuer Tinvention à Bacchus (Ti- (Eumélus, dans Athénée, 1. 1, p. 22C), Junon
bulle, Elegiarum 1. I, él. tu, t. 37), et on (Aristophane, Thesmophoriazvsaej y. 975),
la croyait associée par des liens naturels à la Diane f Virgile, Aeneidos 1. i, t. 498) et
musique : Vénus (Horace , Odarum 1. 1 , od. ir, t. 5)
Agricola assiduo primum satiatus aratro ^ plaisaient à danser. Sur un vase de Flo-
canUvit certo rustica verba pede ; ^i*?*^^', ^^''"* P*"^ ^!^«^*^ ^'^^ ^"^ ^«**o
rr..^ 1 ,T XI Att Pto-Clementtno j Minerve accompagne sur
iotaem, 1. II, él. i, v. 15. i n»*» - j ^ j «.• /
^ ' * * la flute une danse armée des Dioscures (voy.
(î) Les banquets d'apparat étaient souvent le Scoliaste de Pindare, Pythia //, v. I37,
terminés par des danses, même militaires, où et Thesmophoriazusae , v. H36), et un
l'on mettait asseï d'action pour que les spec- marbre antique du Cabinet des Médailles, pu-
tateurs en fussent effrayés : voy. Xénophon, blié par M. Gerhard, Denkmdler, Forschun-
Symposion^ ch. n, par. 2, et ch. ix, par. 6 gentmd BeHchte, 1857, pi. xcix, représente
(Ôpera, p. 678, édit. Didot), et Plutarque, la triple Hécate, autour de laquelle Déméter,
Quctestionum convivalium 1. vu, quest. 8 ; Cora, Artémis et un Satyre exécutent une
Opéra moraliaj p. 868, éd. Didot. Les pein- danse. Aussi Apulée disait-il : Aegyptia nu-
tures des vases représentent trop souvent des mina ferme plangoribus , Graeca plerumque
danses pour que nous en citions aucun en choreis (gaudent) ; De deo Socratis, ch. xir.
particulier. Voy. aussi Aristophane, A wa, v. 2 1 7 .
(3) Non-seulement Bacchus (Aristophane,
poésie était passée religion de TÉtat, avec tontes ses métaphores et ses périphrases, et Ton cultivait la danse par ordre supérieur, comme un moyen d'éducation. On lui demandait de développer la grâce et de fortifier les muscles, de former à la fois Thomme et le citoyen et de le rendre plus digne de combattre pour sa patrie (1). La place publique de Sparte se nommait le Chœur (2), et même en cette ville si dédaigneuse des beaux-arts, les exercices du gymnase se terminaient par des danses au son de la flûte (3), que, pour en mieux marquer le caractère, on exécatait quelquefois sur un vrai théâtre (4) . Incessamment pratiquée et rapprochée du culte des dieux, la danse régularisa la grâce, per* fectionna de plus en plus ses mouvements et devint un art : elle sut même, sans le concours de la musique, exprimer les passions, imiter les mœurs et reproduire le passé (S). Un poète vraiment religieux, malgré la frivolité apparente de la religion, Pindare, croyait honorer le dieu de la poésie en l'appelant le Danseur {6), et le même mot désignait également des Danseurs et des Comédiens (7). Chez un peuple, d'un sentiment poétique
(i) Socrate disait selpn Athénée, l. xit, nias, 1. III, ch. xir, par. 1, donne à cette
p. 6Î8 F : conjecture une grande Traisemblauce.
Oî a xopolç xàXXi«« «.oÎK Ttjtfiotv ipioToi (5) ^istote, Poetica, ch. i, par. 5. Aussi,
*Ev «oUitM. *® Plutarque, De cm*ma, par. vin, on danse
avec les mains, et Platon assimilait la danse à La
(2) Pausanias, 1. III, ch. ii, par. 7 : Le pantomime ; De legibus, 1. vn; Opéra, t. II, lieu où l'on danse; voy. lliadis 1. xviii, p. 395. Naguère encore une danse popu- V. 590, et Odysteae 1. vm, v. Î60. laire, appelée VÀmaoute, représentait une
(3) Lucien , De Saltatione , par. x. La des batailles d'Alexandre. L'orchestre chandanse gymnopédique avait un caractère reli- tait en s'accompagnant sur la lyre une changieux et par conséquent des intentions mimi- son commençant «insi :
ques puisque elle était consacrée à Apollon, à , , , » . ^ ,,. . k ,,..»..
Artémis et à Latone ; Pausanias, 1. III, ch. xi, "^ ^\ * A^iÇav^Ç i M«x4«<,viç, ,.« i^<^ xi.
par. 7. EUe était même commémorative : on ««^l^'^i^ i*^^-
y célébrait les guerriers qui avaient payé de dans Guys, Voyage liitéroire de la
leur -vie la victoire de Thyréa, et l'Exarque y Grèce, t. I, p. 207,
portait la couronne thyréatique j Athénée , ^6) Athénée, 1. 1, p. 22 B.
1. XV, p. 678 B. Aristophane a même parlé, (7) Voy. Plutarque, Àgesilas , ch. xxi,
comme d'une chose constante, de l'amour des par. 5 ; Vitae, p. 724, éd. Didot, et ci-dessus,
Spartiates pour la danse; Lyeieirata , v. p. 69, note 2. On appelait même les poètes
i 305-7. tragiques et comiques, 'Op^^ital, Danseurs
(4) Cela nous semble résulter d'un pas- (voy. Athénée, l.i, p. 22 A), et MiXico|&ac, la rasage d'Athénée, 1. xiv, p. 63 1 G, et le théâtre cine de Melpomène, signifiait à lafois Chanter, bàli en pierres blanches dont parle Pausa- et Danser au son des instruments.