IX. Les Atliëniennes au* théâtre
On à beaucoup discuté depuis soixante ans sur la préseiice des femmes aiix représentations dramatiques d'Athènes (4), et,
(1) On i'appéiait X.opoMiffxalo< et 'ïicoJiiànxtkoç; Photius et Hésyx:hius, s. v. 'Tno-
(2) Voil|i pourquoi lès pièces postfiumes étaient jouées sous le nom des enfants et des petits-enfants qui en dirigeaient la représentation; Suidas, s. t; Eù^p^ltiv et 'Iof£>y ; Schol. àd Ranas , v. 78, et 67; Euripidis Vita, p. 134. Les Maîtres du Chœur poussaient le zèle ou plutôt l'amour-propre, jusqu'à remplir des rôles secondaires : Toy. 46schini» YUa^ p. 269 , et ci-dessus, p. 474, note 4.
(3) Les magistrats inscriyàiënt son nom
dans le procès-vèrbal de la fête, même quand c'était le poëte qui dirigeait la représentation : ^i' au-cou toû 'Apiorof àvou; ', dit la glose des Chevaliers, et ce n'éti^t pasun simple usage auquel ne s'attachait aucune importance, puisque Athénée a recueilli le nom de Démostrate qui fit couronner i'Autolycus d'EupoUs (l.,V, p. 216 D), et que le pseudo- Plutarque dit ausd que An^phiaraiis dut deux -victoires au Maître du Chœur , Dipnysius ; Decem utratorwii Vitae, Isocrates ; Moralia, p; 1023, éd. Didot. , .
(4) La question a été soulevée et résolue
même pour les mieux informés, la question est encore soumise à quelques doutes. Tous les anciens écrivains ont cependant été consciencieusement feuilletés, et, quoi qu'on en ait dit, ces recherches n*ont pas été stériles; mais la critique, influencée à son insu par des idées préconçues, a manqué d'impartialité et d'intelligence. Elle n*a point suffisamment compris que sous Tempire d'une civilisation où la religion elle-même n'était qu'une déification, souvent cynique, de la Nature, on pouvait, malgré une grande sensibilité aux plaisirs de l'esprit et les raffinements d'un goAt très-développé , n'avoir ni le sentiment des obscénités ni la répugnance des grossièretés. Elle ne voulait pas admettre qu'un peaple tout entier ait associé à l'élégance du bien-dire et au bon goût de la pensée une absence complète de ces susceptibilités morales et de] ces pudeurs de Toreille que professent aujourd' hui les plus petits bourgeois, ceux qui se récompensent de leurs économies de la semaine, en allant admirer un gros mélodrame le dimanche, et s'est efforcée d'échapper par une dénégation systématique à des témoignages qui lui semblaient contraires à la nature des choses. L'impartialité nous sera plus facile : nous ne croyons pas que l'histoire ait jamais besoin de parure ; pour n'avoir pas une couronne de fausses fleurs sur la tête, la civilisation grecque n'en aura pas moins produit le Siècle de Périclès.
Les femmes avaient pris une part active à l'établissement du culte de Bacchus en Grèce, et, aux beaux jours du Théâtre athénien, ce n'était pas une tradition importune dont le peuple aurait voulu perdre la mémoire, puisque Euripide ne craignit
négatÏTement par B<^ttiger, dans une disser- ont fait partager son opinion à madame de
tation spéciale ( Waren die Frauen in Athen Staël (De ta Littérature , ch. m] , et , mal-
Zuêchauerinnen bei den dramatischen Vor- gré sa connaissance intelligente de l'Anti-
êtellungen ? ) , réimprimée dans le Kleine quité classique , Wachsmuth l'a soutenue de
Schriften archàolàgischen und antiquari- nouveau dans son Hellenische Alterthun^-
ichen Inhalts, t. I, p. 295-320. Des rai- fciind«, t. IV, p. 75. sons de sentiment, beaucoup trop modernes,
point de la raviver par une tragédie où le dieu lui-même sanctifiait leur participation et les choisissait pour ministres de ses colères (1). Gomme la plupart des fêles religieuses, les Dionysiaques étaient d'abord une pieuse commémoration, une imitation un peu tempérée des premières Bacchanales, et malgré les exigences toujours croissantes de la pudeur publique, les femmes continuèrent à y jouer un rôle important. Dans la plus fameuse de toutes, dans les Ànthestéries, il y avait quatorze prêtresses spéciales (2), et Ton y célébrait pompeusement le mariage mystique de Bacchus avec la femme du premier Archonte (3). Les femmes assistaient même certainement à ces Veillées, qui lui étaient tout particulièrement consacrées (4), et à ces Nyctélies, dont par un reste de pudeur on cachait cependant les honteuses solennités dans les ténèbres de la nuit (5). Par habitude ou par calcul, la Comédie ancienne prenait ses sujets dans les mœurs et les usages de son temps; elle ne raillait que des choses réelles, parce que ces moqueries-là étaient seules généralement comprises et complètement appréciées ; le fantastiqi^e lui-même n'était pour elle qu'un cadre, et nous connaissons jusqu'à trois comédies intitulées les Bacchantes {&). Le titre d'une quatrième est plus significatif encore : Timoclès l'avait appelée les Femmes aux Dionysiaques (7). Cette abs-
(1) Penthée, qui Toulait s'opposer au nou- vw^l^w {Moraîia, p. 77), et De Curiositate,
▼eau culte, fut déchiré par sa mère et sa ch. m : fax^tla xal xopoùç xal «twuxl^ ; Ibi-
tanle, que le dieu avait aveuglées : voy. les J«», p. 625. Voy. Athénée, ï. m, p. 534 C,
Batchae. et la note suivante.
(t) Elles avaient un nom particulier, ripai- (5) Nyctelia sacra quae populus Romanus
pat* Une ancienne inscription nous a même exclusit turpitudinis causa^, Servius, ad Ae-
conservé le nom d'une prêtresse de Àiôvu<rc< neidos 1. v, v. 302. Ainsi que nous l'avons
ivoLffnt; dans Rangabé (/. Rangavi), Anti- déjà dit, la plupart des fêtes de Bacchus se
quilés helléniques, t. II, n** 816 B. célébraient pendant la nuit (voy. entre au-
(3) Voy. le pseudo-Démosthène, InNeae- très Euripide , Bacchae^ v. 475), et on l'apram, p. 1 369-70 ; 0. Miiller, Die Elrusker, pelait NuxTiXioç ; Pausanias, 1. 1, ch. xl, par. 5. t. II, p. 98, etThiersch, Pindar^ Introduc- (6) Bàxyai; par Dioclès, par Lysippc et tion, p. 156. par Épigène.
(4) nawux'iç avait pris le sens de Fête, Ré- (7) AiovujnôÇo'jaai : voy. Athénée, 1, vr, jouissances. Plutarque disait même, De Pro- p. 223 B.
fectibve in virtutej ch. iv : xd.;xoiç xa'nwcv-
APPEKDICB.
tention prétendue des femmes eût été d'aillears une excq[>tioii spéciale, paisqhe leurs habitudes de réclusion ne les empêchaient pas de paraître en public dans plusieurs autres fêtes (1), et il faudrait au moins citer à Tappui quelque fait notoire ou en justifier la contenance par des raisons sérieuses (2). Si , comme le prétend la pythagoricienne Pbintys, il y avait des villes où sous Fimpression des excès que des créatures ébontées commettaient dans les Bacchanales, la loi en interdisait la présence aux citoyennes honnêtes (3), ce n*était pas dans TAttique. Aristophane nous montre dans les Ackamiens la fille et la femme de Dicaiopolis portant, Tune le phallus dans une corbeille, et Tautre, moulant sur le toit pour mieux voir le cortège (4). Les représentations dramatiques ne furent jamais en Grèce qu*un épisode de la fôte, et on les transporta dans un théâtre réguKer, construit tout exprès, non pour en réserver la jouissance à quelques privilégiés, mais pour les rendre plus accessibles et plus agréables à la foule (5). Ces fêtes s*étaient célébrées pendant longtemps en plein air; elles couraient follement à travers les champs, entraînant les curieux à leur suite^ et toutes les personnes qui auraient pu les voir passer devant leur porte avaient le (droit de les regarder aussi des bancs du théâtre. Il aurait fallu, pour les en priver, une indignité particulière, catégoriquement prononcée, une mise hors la loi religieuse, et pour le culte de Bacchus, la personnification des
(1^ Voy. entre autres Aristophane, ThesmophorUizusae,'9, 834-35, et Lysistrata, V. 369.
(2) On lit encore dans les ruines du théâtre du Parga, sur le troisième gradin de la seconde précinction, 'Iiptlotç 'Apriitiîoç ï c'était la place de la prêtresse de Diane ; Texier , Asie Mineure^ p. 712, col. 1.
(3) Dans Stobée, Florilegium , tit. Lxxnr, n* 61 ; t. m, p. 86, éd. de Gaisford.
(4) Y. 253 et 262. Peut-être même cette dernière expression est-elle métaphorique et
signtfle^t'^lle une participation actitc et ma* nîfeste, car on Toit aussi dans Lysistralaf T. 389, que les femmes célébraient la fête d'Adonis orjià xGn xtfW' Le xuxvol Za^iÇioi du Ters précédent se rapporte même certaine* ment aux solennités des Dionysiaques.
(5) IIpOiov ix'Xi^Orj iy xf ÀYopÂ, tlxa xal tov Ocdrpou tâ xàxiù iiinxitxXio-^, ou xaX ol %o^t ^^ov, xal ùfjpûvTo i\i Tïjv V^i^Tcpav, dit Photius , s. v. ifxiatfiti et il cite à l'appui un rers de comédie i
forces repi^odttctrices de la Nature, cette excommunication générale des femmes eât été une violence absurde* On lui avait au contraire élevé des temples, notamment à Siêyone et à Bryséias, en Laconie (1), oàles femmes seules pouvaient eptrer (2). A peine est-il iine seule pièce qui nVmenât des femmes sur la scène, et, si inconsidérée qu'on la supposé, la Poésie ne se fût pas permis une telle liberté, si leur présence au théâtre avait été réputée un sacrilège ou une intrusion scandaleuse. Parfois même cette intervention des femmes n'était p£|s épisodique : elles formaient le Chœur (3), devenaient par conséquent la partie essentielle de la tragédie, et dans les Danaïdes d'Euripide, sans s'inquiéter autrement des usages et des convenatices de la scène, parlaient comme de véritables femmes (4). Celles qui composaient le Chœur des Femme& à lu fête de Cérès se tournaient même vers le public et se mêlaient en leur propre nom à la fête (S). On avait, il est vrai, la ressource de se dire que, malgré l'apparence et les affirmations du poète, çe^ femtûes étaient en réalité des hommes; mais il y en avait qui faisaient leur partie à l'orchestre (6) :^pour donner plus d'éclat à la représentation, d'autres figurai^t en personne sur la scène (7), et certainement nul ne pouvait croire qu'il fàt contraire à Tes-r prit ou à la sainteté de la fête que des femmes vinssent voir au théâtre ce que d'autres femmes y faisaient à la plus grande gloire du dieu. Platon dit d'ailleurs positivement dans le Gor- ^ias, non comqie un scandale regrettable, mais comme un fait
(1) Aujourd'hui selon Kruse, Polrini , et 107, et ies Scolies, EqmteSj v. 586; P«kC,'
(i'après les nouvellies et intelligentes investi- y. 113.
gâtions de M. Curtius, Hagios Joannes; Pelo* (4) Pollux, 1. iv, par. 111.
2) Pausanias, 1. II, eh. vil, par. 5, et ^ ' . "^ ' Tf.,2n«/.nX«./.^ V 7»^