‹ Histoire de la comédieChapitre 114 sur 116 · VIII. Be la Majorité dramatique · texte numérisé non relu

VIII. Be la Majorité dramatique

Peut-être aucune démocratie ne montra-t-elle une méfiance plus inquiète et plus acharnée aux magistrats de son choix, que ne le faisait dans ses plus beaux jours la république d'Athènes. Toutes les limites de leur autorité, toules les conditions mises à son exercice y étaient beaucoup trop dans l'esprit du peuple pour ne pas être par cela seul au moins très^vraisemblables : la Constitution n'y était à vrai dire que la mise en suspicion du Pouvoir et la méfiance organisée. Les Athéniens aimaient trop d'ailleurs à exercer leur puissance législative pour ne pas triturer et ressasser incessamment les lois : ils trouvaient toujours qu'il y avait quelque chose à faire; si exceptionnel et si peu grave que fût un fait irrégulier, ils se plaisaient à en prévenir le retour par une loi spéciale, et, comme disaient les orateurs, à perfectionner leurs institutions. A l'origine, aucune condition d'âge n'était certainement imposée ù quiconque voulait s'amuser pendant les Bacchanales et amuser les autres; mais le Peuple voulut administrer aussi sa gaieté et soumit à l'appro-

(l) Questa ( la - commedia scritta) è perô pio, significhi la femminil Toce, il lurchino

fregiata in più luoghi con segni di yarii co- la virile, et il verde le voci bufTe ; Quadrio ,

lori , per aTvisar la mutazionc délia toco , Délia Storia e délia Ragions d' ogni pot-

Tolendo cheilcolorrosso, acagioned' esem- sia, t. III, p. ii, p. 249.

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bation des magistniU les comédies qn*on loi jouait sur son théâtre. Quand nn jeone étourdi Teut blessé par ses témérilés on son insaffisance, il ne loi suflSt pas de montrer par son mé« contentement la nécessité d'un examen plus sévère, il mil l'Archonte en état de suspicion, et lé força, par une disposition expresse , à exiger plus d'expérience des entrept'eneurs de ses plaisirs. Le Ghorége, qui n'avait cependant que sa bourse h ouvrir, fut astreint à cette garantie légale (1). On pourrait affirmer qu'à plus forte raison les poètes y étaient soumis quand aucun auteur ancien n'en eût pas parlé , et le texte même de la loi nous a été conservé (2); un texte en vigueur et parfaitement connu puisque, pour réconcilier ses auditeurs avec la nouveauté de son nom et conquérir leur bienveillance, Aristophane disait dans la partie la plus sérieuse des fifuées : J'ai déjà composé plusieurs pièces, mais j'étais encore dans un âge trop tendre, où il ne m'était pas permis de produire (3).

Ces témoignages sont positifs : aucune autorité ancienne n'en a contesté l'authenticité ni contredit la teneur, et cependant des raisons diverses ont déterminé la plupart des érudits à leur refuser toute créance (4). D'abord, ils ne les trouvent pas assez nombreux : il y a des grammairiens très-curieux de ces anecdotes et très-empressés à Tes recueillir qui n'ont point parlé de cette loi, et ils assimilent leur silence à une dénéga-

(1) On ne pouvait pas Tétre ayant qua« (4) Palmer, Wesseling, Schôniann, Clin-

rantê ann ; Eschine, In Timarchum^ par. xii, ton, Meineke, Bergk, Struye , Ranke, Bern-

0?) No|Ao; 1QV *Afti]yatoi« {tificw tivà lt&> "k' yt^o- hardy et surtout G. Haupt, De lege^ quam vin i&Mtc SfijfM àva^tviSiffxiiv Iv Uàtftfty.in ^(ir,- od poekis comicos pertiriwsse ferurU, an^ rofAv. Scol. odNubes, y. 5i0: yoy. aussi na/t; Gissae, 1847. Samuel Petit admettait ad y. 930. Une autre scolie, que H. Dindorf l'authenticité de la loi, mais il lui donnait n'a pas voulu comprendre dans «on édition, a une interprétation différente; M. Bode, qui été considérée comme parfaitement authen- y croyait, 1. 1, p. 209, n'y croit plus, t. II, liqu« par Samuel Petit, qui en a même extrait p* 182. M. Bôckh en a , comme nous , souune loi; Leges atticœ, p. 145, éd. de Wes- tenu l'existence, et a malheureusement né- «eling. Voy. ci-après, p. 471, note 2. gligé de faire connaître ses raisons; Graecae

(sf naft(vo< Y^p »' ^ x«^x ^^P «<^' l^ot 'nxeiv • trctgoediœ Principes, p. 103. Nubet, y. 530.

tion. Ils ne songent pas que les lois préventives devinrent inutiles lorsque laGomédieeut perdu les libertés dont elle abusait si volontiers ; qu'elles durent par conséquent tomber en désuétudO) si elles ne furent pas formellement rapportées^ et que les sdolies actuelles remoiitent^ selon toute apparence^ aune époque moine reculée. Ils asisignent à uti de ces témoignages une date moderne, et le déclarent interpolé sans raison aucune dans Tédition des Scoliastes d'Aristophane, donnée par Aldus Manutiu? etMusurus(l); mdis bi3aucoup de manuscrits existant encore au seizième siêele ont disparu depuis^ et roîi ne peut conclure d'un malheureux hasard^ dont il y a de nombreux exemples, à là légèreté ou Timprobité d^hommes d'étude honorables, et à la fausseté d'une assertion que rien ne dément et que d'anciens documents confirment. On a vu dans les variations de l'âge légalj fixé par les uns 9 trente ans et par les autres à quar rante (2) , une incompatibilité assez choquante pour retirer tout caractère historique à^es témoignages si contradictoires : c'était oublier Tinstabili lé des lois d'Athèneê et les remaniements qu'y subissait sans cesse la législation des choses du théâtre (3). Enfin les faits ont paru contraires à ces autorités, et il est vrai que les poêles les plus renommés avaient tous produit quelque pièce avant cette majorité dramatique^ abaissée même au chiffre le plus bas (4) ; mais ils ne faisaient pas toU- ' jours jouer la première sous leur nom (S), et quand lé mérite

(i) Voyez Bérgk, Comicorùm graecorum Fragmenta, t. II j p. 908 et suivantes; Struve, De EupoîidisMaricanie, p. 54 etsuiv.

(2) N6]A0{ iï -^y, (&^ eVfft^Oïtv xiva elicsty {&i{icu> ttomt^xona îri) yeYOvdra, w^ Si ttvtç, tpiixovta.

(3) Ainsi, par exemple, la loîqiii défendait aux poètes comiques de ridiculiser personne sous son propre nom , fut portée une première fois la i" année de la 8 5« Olymp.'et abrogée deux ans après ; reinise en -vigueur pour peu de temps sur la proposition d'Antimaque (Scol. ad Acharnen^eSj "v. 1149); revotée daûs la i'"' année de la 91 ** Olymp.,

rapportée probablement pendant l'abaissement de la démocratie , dans la i*^* année de la 92* Olymp. ; réabrogée la ni* année de la 93" Olymp., puisque les Grenouilles y furent représentées , et certainement promulguée de nouveau l'année suivante sous là tyrannie des Trente.

(4) Eupolis fit représenter sa première pièce à dix-sept ans; Antiphane, à vingt, et Ménandrej avant d'être sorti de l'éphébie, â vingt-et-un ans , selon Cliiiton ; FasH hêll&' nici, tables B. C. 321, h» 4»

(5) Voy. ci-après i p. 47 3 ^ note &.

â*un auteur avait été officiellement reconnu par une récompense solennelle, la présomption légale d'insuffisance ne pouvait plus lui être opposée : une dispense d'âge lui était acquise. Il fallait d ailleurs une de ces raisons extérieures contre lesquelles les plus fortes volontés se brisent, pour qu'un jeune homme dans toute la ileur de son orgueil de poëte et le premier feu de son ambition littéraire, se cachât humblement sous le nom d'un rival et renonçât d'avance à la gloire qu'il aurait méritée (1). JLa Comédie se trouvait même sur ce point dans des conditions bien plus défavorables que la Tragédie : l'usage s'y était conservé d'un discours en dehors de la pièce, où le poëte haranguait le Peuple et lui parlait en son propre nom , si tel était son bon pl^àisir, des plus graves affaires de la République. Il y «ut un temps où l'on demandait des garanties d'âge aux orateurs de la Place publique (2), et il est difficile de croire que la loi fût assez partiale et assez imprévoyante pour n'en pas exiger aussi de ceux du théâtre : leurs paroles , aggravées encore par l'approbation indirecte de l'Archonte, s'adressaient à des spec-

(1) Aristophane dit, après le vers des (2) Cette Joi elle-nième subit sans doute

Nvées ^enoas avons cité, p. 470, note 3, des changements. Samuel Petit, qui croyait

*EUIi|*«, «k*' WptTtçUtfoW àvuXiw. à son authenticité (Leges atticae, 1. lil,

et dans les Guêpes, t. 1017-1021 : ^'^'"'> ^l»! *> ^'"^ a pas moins dit (/Wdjm.

*^ ' ^ p. 292, éd.de We8selmg)que tousles Athé-

'A^iMltfOoM Yip çT,«v Tfôwpoç i»Va' ovrtoùçwTOTO^. niens âgés de YÎngt ans avaient le droit de

h»»;, monter à la tribune aux harangues, et un

tA j*^* «-« ç^t^û* • «U* Isuoupôy xp6e$nv tTipoiai passage de Xénophon [Memorabilia , 1. m,

[«oiijtaîç, ch. 6) prouve qu'effectivement les jeunes gens |iij&r,<ré|uvo« Tî)^ EwpuxXiouc liccvTtlav x«l ^lâvown», parlaient à l'Assemblée. Selon Potter, Arilç àXXorpiac -ioaxi^ Iv^ »«»iLM^uà wXki lUur. chotologia groeca, t. I, p. 112, cette contrai* dition d'âge n'aurait été imposée qu'aux Les V. 513, 516 et 544 des C'A«t>a/ter» pour- pi^o^^, aux dix orateurs désignés par le sort raient faire croire qu'Aristophane ne parlait pour plaider les causes publiques. Un vers point d'une interdiction légale , mais d'une des Chevalitrs semble cependant prouver abstention volontaire pour cause de modes- qu'elle avait été d'abord plus générale , que lie, s'il n'eût été très-important pour le suc- ^e fut Ciéon qui , dans son intérêt de démacès définitif de la pièce de capter la cou- gogue , en avait provoqué Tabrogation , et fiance du public par d'adroites insinuations. qu« les bons citoyens en sentaient la néces- Les comédies antérieures d'Aristophane lui site. Aristophane y fait dire, v. 1373, au avaient, d'ailleurs, sans doute mérité une Peuple régénéré après le renvoi de Cléon : dispense d'âge : voy. le Scol. ad Nvbes, «,m . ^ , ,^, . . T. 530, et ci^iprès, p. 473, notes 5. ^* «T*?*** ï*^"^ **^*^ ^ *Y*e^

tateurs en sympathie avec eux, dont les passions surexcitées s'échauffaient au contact les unes des autres et circulaient rapidement de gradin en gradin comme un courant chargé d'éleciricité.

Un fait, bien négligé jusqu'ici, explique, d'ailleurs, de la manière la plus naturelle le silence de la plupart des grammairiens sur cette loi : ils l'ignoraient probablement, et n'y pouvaient attacher aucune importance. A l'origine du Théâtre, quand le Drame était encore à peine séparé des Bacchanales, les poètes jouaient eux-mêmes le premier rôle (1); ils enseignaient et exerçaient les acteurs secondaires^ dirigeaient les répétitions et par l'intelligente disposition des entrées et des sorties aplanissaient toutes les difficultés de la mise en scène (2). Cette active intervention de l'auteur se conserva longtemps, d'abord par la force des choses, puis à titre de tradition; mais insensiblement elle s'amoindrit, et il fallut la suppléer par des interventions étrangères. Des qualités si nombreuses et si diverses ne se trouvaient pas toujours réunies dans une seule et même personne. Il y avait des poètes auxquels la faiblesse où l'imperfection de leur voix ne permettait pas de remplir les premiers rôles (3) ; d'autres manquaient de l'esprit d'autorité ou des connaissances nécessaires pour instruire des acteurs inintelligents et vaniteux (4), et les conditions particulières auxquelles le Théâtre était soumis à Athènes obligeaient quelquefois surtout les poètes comiques à dissimuler leur nom (5). Chaque tribu

w TÔ «pûTov Arislote , Rhelorices 1. 111, ch. 1, par. 3; Opéra, t. I, p. 385, éd. Didot : Toy. aussi la note suivante.

(3) ^aa\ Si xal Sti ol à^}^aTot «oitjral 6t9icla( ({. eitfîH^) n^TÎvaç, Kpaxïvoç ({. Kapxlvof) , 4>f{iyi20{ o^ftflrixai UaXoûyro lia tô nij jidv©» ta icuTfiw ^é.\ucat àvCf Ipciv tlç o^vtvioO xo^^, àWà xat I^w tAv illwy ieoii]|*dTuv iiBétaxtu -rovf ^uXo|ii y«wç ^fx^Urlai • Athénée, 1. r, p. 22 A.

(3) Ilpûtoy {ilv (ZofOxX^f) xaTaX&oof t4|v \»is6-

xpiff'.y TOÛ traii}ToO lia Tt^v lliav Ivj^Ofwviay (al, liixpoçwvlœv ) • Sophoclis Vtta , p. 127, éd. de Westermann.

(4) Pour s'excuser de n'avoir pas encpre dirigé la représentation de ses pièces, Aristophane disait dans les Chevaliers, v. 516 :

xWgiii^lolilaffxaXlav ilvai fukxidntfiov iffoy â^iayruv*

Voy. Ibidem, v. 541-544.

(5) Ainsi , par exemple, Aristophane avait fait jouer, sous le nom de Callistrate , EpU'

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ne poayait présenter an choix de TArchonte qu'une seule pièce : lorsque celle à qni Ton appartenait par la naissance ou nne ibTte d^âdoption littéraire, avait épaisé son droit, on ne pouvait souvent obtenir le patronage d*une autre qu'en se cachant derrière un prête-nom qui par Son tatent de poète ou sa renommée d'acteur lui inspirât confiance (1). Ces comédies gar« daient beaucoup de la verve déréglée et un peu de T improvisa^ tion qu^elles avaient à Forigine : le même auteur en voulait quelquefois produire plusieurs à la fois (2), et lors même que rArchbnte et les tisagesle Itii eussent permis (3), pour ne point s^aliéner la tribu qui espérait retirer quelque honneur de son patronage i il aurait fait inscrire ses secondes pièces sous le nom d'un cotifrëre, désintéressé dans le concours^ qui en acèeptait la paternité officielle et leur dodnait publiquement tous ses soins. Il s'agissait pour l'État de célébrer dignement Bacchus, et pour le Peuple, de s'amuser des joyeusetés de la fête : le personnage capital n'était pour eux ni le poëte dont le ma^ nuscrit n'était qu'une lettre morte^ ni même le Protagoniste qui pouvait n'être qu'une simple mémoire et un écho incomplet (4)^ mslis le Directeur de la scène, le Maître du Chœur,

loneif Babylonii, Achamenses, Aws et Ly- 106" Olymp. , remporta conmle Protagoniste

iistrata; sous le nom de Philoniâe, Vespaê, les deux premiers prix.

Proagon, Amphiaraus, Ranaet et iouiceM (2} Ainsi, par exemple, Aristophane fît

ae sou fils Ararotès, Cocatus et Aeolosicon, jouer dans la 1'" année de la 8 9* Olympiade,

Dans les documents publics , ayant' au moins Efiuites et Holcadegj dans' la S" année' de la

une valeur officielle, c'était le prête-nom qui même Olympiade, Vespae et Proagbn, et

était inscrit (voy. le nipl Kw|i<y$ia<, dans Mei- dans la S*' de la 93", Aves et Arriphiaraus.

neke, Historia, p. 537, et la scolie du Plu- (3) Non-seulement ces doubles présenta-

(ti«, y. 179), et il y avait dans l'Argument tions auraient diminué l'intérêt du concours

des Oùêpes , d'après le manuscrit de Ra-> en réduisant le nombre des concurrents ;

Venue : 'EvU« icpâto; 4i\ftivl$ii|« n^ocfûyi» Atâxw mais en ne permettant aux poëtes de pré-

npiafiffir' (t^TOf). Ce iVoagfone«t sans aucun senter, cWcun, qu'une seule pièce, on les

doute celui d'Aristophane ; mats comme les obligeait d'y mettre tous leurs soins et de la

prête-noms travaillaient eux-mêmes presque rendre plus digne de la fête. >

toujours pour le Théâtre, l'auteur de plusieurs (4) Ces exceptions, durent naême devenir

pièces en est devenu très-incertain. de plus en plus fréquentes : on sait, par

(1) Pournous borner à la Comédie , nous exemple, que lorsque Agathon ilirigeait la

citerons seulement CaUistrate , Fhilonide, représentation d'une pièce, il y prenait quel-

Cratès , Stephamis, ApoUodore, Amphiaraiis quefois le ptie de simple Coryphée : voy.

«t Aristomaqœ, qui, dans la ni* année de Is Suidas, s. v. Xof\x6^.

ÂPPBMDieE.

comme on disait en grec (1), qui mettait la pièlce sur ses jambes et prenait à sa charge toutes les réalités de la représentation (2). Le jour où ces diverses fonctions furent confiées ft différentes personties^ te fut naturellement à la plus impor-* tante» au Maitr»; du Chœur^ que la loi demanda les garanties de savoir et d*intelligence^ dont Tâge paraissait au législateur.uûe présomption sufl9sante (3). Le poëte devint libre de composer dès qu'il se sentait eu verve, et d'avoir de l'esprit à son heure: son mérite avait pour caution un homme d'un goût sûr et de connaissances dramatiques éprouvées^ qui ne se fût pas associé à la représentation d'une pièce indigne d'être offerte à un dieu comme un hommage par la première ville du monde. Mais à la différence du Peuple, les grammairiens ne s'inquiétaient que des choses exclusivement littéraires^ et ils ont dédaigné de mentionner des conditions d'âge abolies depuis longtemps, auxquelles les poètes n'avaient été soumis qu*à une époque de confusion et d'indivision dans les travaux de l'intelligence ^ lorsqu'ils remplissaient des fonctions étr«mg$res à leur taleut et à leur art.

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