CHAPITRE I. DANSES MIMIQUES
grands criminels absolvait la justice divine de ses lenteurs. Sans une illusion au moins momentanée, ces fantasmagories n^eussent été que des puérilités indignes de préoccuper Tintelligence : il fallait impressionner assez vivement les spectateurs pour suspendre leur bon sens et leur persuader que la mise en scène était la vérité même, et le spectacle, une réalité. Dans ces conditions, les'paroles étaient impossibles (1) : aucune n'aurait répondu à la gravité de la scène ni exprimé les souffrances surhumaines des condamnés. Une musique assez vague pour s'accorder également avec le sentiment de chacun et se mettre à Tunisson de toutes les imaginations, pouvait seule accompagner réellement les danses et compléter dignement la représentation. Quelquefois seulement le, chant grave et accentué de THiérophante se mêlait à l'action comme le Chœur de la tragédie antique (2); il racontait les scènes capitales, les expliquait et aidait les intelligences paresseuses ou distraites à conclure (3). Naguère encore, en Espagne, un prêtre en costume de chœur assistait aussi aux pantomimes qui représentaient, pendant la semaine sainte, la Passion dans les églises, et, quand il croyait son auditoire suffisamment préparé, prenait la parole et prêchait l'amour du Christ (4) . A certains moments, des formules sacramentelles (5) ,
(t) Voy. Macrobe , Satumaliorum 1. i, gène, Philosophumena, 1. Y, [ch. vm, p. 1 1 5,
cb. 7, et ci-dessus, p. 235, noie 4. éd. de Miller, qu'on montrait en silence un
(2) Pbilostrate nous apprend qu'un so- épi de blé coupé , «v ffiunn} Tt62pi<r;i{vov tna-jiyv-
phiste , qui remplissait dans sa vieillesse les (3) On sait même que , sans doute pour
fonctions d'Hiéropbante , avait la voix moins faire mieux croire à un dépôt traditionnel de
belle qu'Héraclide , Tonginus et Glaucus, mais connaissances , les fonctions d'Hiéropbante
l'emportait sur la plupart de ses devanciers étaient héréditaires à Eleusis : voy. Bossler,
par la dignité extérieure et la majesté du De gentibus et familiis Âtticae sacerdota-
geste; De vitis sophistarum y 1. n, ch. 20. libw, Darmstadt, 1843, in-4**.
Dion Cbrysostome, Disc, xn, p. 203 , éd. de (4) Ces explications, plus ou moins som-
Horel, affirme que le sens caché des repré- maires, y étaient même données aux panto-
sentations [ità^avx,) était exposé et expliqué mimes jouées par des marionnettes, et, sans
par un expositeur (iÇif|Yi|-niç) et un interprète doute comme aux Mystères d'Eleusis, elles
(l^i]vtû<) : voy. aussi Plutarque , De defectu étaient quelquefois en vers : voy. Cervantes,
oracu2onifn,ch.xxn, p. 514. Cependant toutes Don Quijote , p. ii, chap. 26.
les scènes, même capitales, n'étaient certaine- (5] L'épi blond est fauché (par allusion
ment pas expliquées au moment de la représen- à la mort prématurée d'Adonis); La force
tation : ainsi nous savons par le prétendu Ori- surhumaine a créé le fort ( littéralement
d'autant plus saintes pour la foule qu'elles affectaient d'être plus obscures, étaient prononcées d'une voix imposante et semblaient aux moins intelligents la substance et la fin dernière de l'initiation (i). La forme dramatique était entin complète ; les décors localisaient la scène, les costumes caractérisaient les personnages et les figurants vivifiaient le théâtre ; mais ce n'était pas encore le Drame. La poésie n'y occupait qu'un rang bien secondaire ; elle jouait, à proprement parler, le rôle muet d'un accessoire,^ et il ne lui était pas permis d'améliorer sa position :
Inrelix Thesens aedet , aeternumque sedebit.
Mais, autorisée par des précédents si révérés, l'imagination pouvait désormais évoquer les anciens héros, non plus comme les ombres silencieuses que montre rhisloire,mais en'chair et en os, avec leurs mouvements propres et leur vie. Les représentations si longtemps futiles dupasse avaient appris à se prendre au sérieux, à suivre un sujet jusqu'au dénoûment, et à conclure, non par un fait accidentel, mais par une idée poétique et une vérité morale. A ces nouveaux éléments, si nécessaires et jusqu'alors si inconnus, ne s'arrêta pas même l'influence des Mystères sur le développement du Drame ; il y eut, grâce à leurs initiations, un public curieux de spectacle, facile à émouvoir et ne marchandant pas à quiconque savait l'amuser les conditions de son plaisir (2).
la sublime Brimo a enfanté Brimeug). Nous avons surtout parlé des Mystères les plus célèbres et les mieux connus, de ceux d'Éleusis : nous admettrions volontiers avec Nagelsbach, Nachhomerische Théologie j p. 398 et suiv., qu'au moins dans la forme ils ne se proposaient pas tous le même enseignement. (1) Il y a encore des Francs-maçons naïfs qui croient que l'on se réunit en Loge pour entendre prononcer une formule mystérieuse : Mac Benac, La chair quitte les os.
(2) Une pnmTe décisive , et jusqu'ici fort négligée, de l'influence des Mystères sur le développement de la Tragédie , c'est qu'Eft> chyle, son grand organisateur, donna aux acteurs des costumes qui se rapprochaient sensiblement de ceux des Hiérophantes et des Dadouques (Athénée, 1. n, p. 21 E), et pro- Toqua la grave accusation d'avoir révélé 1^ Mystères; Aristote, Ethicacid Nicomachumf 1. III, ch. I, par. 17.