CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
choses, les formes humaines, même idéalisées, où le polythéisme avait incarné les dieux, réagissaient sur leur idée el entamaient leur divinité : le blasphème ne paraissait plus qu'une simple injure, souvent très-méritée, et à moins de circonstances aggravantes, très-facilement excusable. Grâce à ses habitudes de travestissement et de parodie, la Comédie avait pu étendre ces libertés excessives de langage (1); beaucoup de ces impiétés, si révoltantes en apparence, n'étaient en réalité que la dérision très-bien intentionnée d'un passage entièrement oublié de quelque tragédie, et dans notre ignorance nous prenons ces railleries toutes littéraires pour des attaques sacrilèges (2). Mais il résultait de ces différentes causes un abaissement général des dieux dans l'opinion publique. Habitué à leur voir manquer de respect, à les entendre poursuivre de reproches et d'invectives, le peuple ne se troublait plus des plaisanteries plus ou moins vives des poètes comiques, quand elles étaient ingénieusement tournées et mêlées d'une gaieté suffisante. La liberté du blasphème était une question de talent et d'esprit. Ces comédies n'étaient pas d'ailleurs des œuvres purement littéraires, soumises aux convenances et à la morale de tous les jours ; elles avaient un but religieux, la célébration de Bacchus,
mitrato, et muliebriter ingemiscente inter obstetricia dearum ; Pline, Historiae naturalis 1. XXXV, ch-. xl, par. 10. Ces grosses naïvetés n'ont à certaÎDes époques rien de sacrilège : dans les Mystères du moyen âge, au moment où Ton représentait le Déluge , Dieu le père se promenait sur le théâtre un parapluie à la main.
(1) Ainisi, par exemple, les impiétés, fort étrangères au vrai sujet de sa pièce, qu'Aristophane ayait accumulées au commencement de la Paix, sont certainement des parodies du Bellérophon d'Euripide. Trygée traverse les airs sur un escarbot comme le héros les traversait sur Pégase ; l'entrée du ciel leur était également interdite ; tous deux y pénétraient en dépit des dieux, et ils en étaient punis, l'un et l'autre, par la perte de leur mouture. Le gros blasphème qu'A-
ristophane a mis dans la bouche de Mercure, V. 380, est aussi certainement une parodie. (2) Afin de rendre le châtiment plus nécessaire et les patients moins dignes de compatissance, Euripide et les poètes tragiques de son École, prêtaient à leurs personnages des impiétés si exagérées que pour en faire d'amusantes parodies il suffisait de les sortir de leur cadre, et naturellement la Comédie n'y manquait pas. Nous savons même que les spectateurs, indignés du langage monstrueux d'Ixion et de Bellérophon, voulurent prendre les acteurs à partie, et qu'Euripide ne parvint à les calmer qu'en leur promettant que les deux blasphémateurs seraient sévèrement punis avant la fin de la pièce : voy. Plutarque, De audiendis PoetiSj ch. ir, et Sénèque, Epistola cxv.
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et le premier devoir qu'elles eussent à remplir, était'de s'inspirer des rites qu'il avait jadis enseignés à ses prêtres. Il avait voula qu'ils usassent immodérément du vin dont il avait appris la fabrication aux hommes, etpour le fêter selon son cœur, les poètes affectaient Tivresse quand par hasard ils ne la ressentaient pa8(i). La responsabilité de leurs paroles ne leur appartenait plus ; elle remontait au dieu qui les possédait et parlait par leur bouche. Les comédiens ^ux-mêmes ne croyaient pas pouvoir sans une pointe devin entrer dans l'esprit de leur rôle (2); alors seulement ils paraissaient et devenaient en réalité des artistes de Bacchus (3). Le public tout entier participait de son mieux à cette dévote intempérance : du consentement des pbi* losophes les plus hostiles à ces sortes d'excès, la sobriété était suspendue ce jour-là et renvoyée au lendemain (4). Dans de pareilles conditions, les représentations de la scène ne faisaient illusion à personne: on avait beau styler et souffler les acteurs^ ils ne semblaient jamais les personnages d'une pièce, mais des Pballophores, un peu moins déshabillés qu'à l'origine, qui figuraient pour leur compte dans une fête bachique. Les plus
(1) Le vieux Cratinus, le poëte par ex- num 1. V, par. 41), tandis qu'à Rome, en
cellonce de la Comédie ancienne, qui avait pleines saturnales, chacun buvait à sa guise ;
prispoursujetd'unedesespièceslaBoufetV/^^ Horace, SermonwmX. II, sat. vi, v. 67.
(nmivYi) , y disait : (2) Voy . Aristophane , Equités, v , 8 5- 1 2 4 ;
"r^w^ jl lïlvuv ov$lv av Tixoi (Toçôy, aussi quand les mœurs ne furent plus si
(dans Athénée, l, n, p. 39 C : voy. Aristo- P"f «^^s regarda-t-on comme une chose
phane, Pax, v, 703; Suidas, s. v. KpatWo,, ^^^^^"^.^^ ^^^' ^!?« ,"^ comii. sans
et Horace, kpistolarum \, I ep. xix, v. i) ^'^J^^^^ [^7'^^^^'. falsa Legatwne .
et proclamait sans le moindre embarras que P'"^' ^^Z ^^7^™f.!) ' ^^ *« f «^*''^'* f^
po^ être poëte il fallait beaucoup boire : fiX"'^ '«° t ^ ''^''''' ""^""^ ^''''^'^^
1 o !• 1 j n •! M«« o 1 les fêtes de Bacchus.
voy. le Scohaste ad Equttes , v. 523. Selon
Épicharme, jl n'y avait pas de dithyrambe (^) ^i^^Ckw-j et ^lovwioxoV -ci^vltai : Bôckh,
pour qui buvait de l'eau ; Phihcieks , dans Corpus Inscriptionum grœcarwny n* 3 0 6 7 ;
Athénée, 1. xiv, p, 628 B. Le grave Eschyle Aristote , Rhetorica , 1. III, ch. ii , par, 10;
croyait aussi qu'on ne pouvait travailler fruc- Opéra, t. I, p. 387, Aulu-Gèle, 1. xx,. ch. 4,
tueusement à une tragédie sans être ivre, et ^* Casaubon ad TheopkrasU Characteret ,
il commençait par se mettre eu règle vis-à- P* 40.
vis de Bacchus : MeOOuv $k licoUi zè^ T^ax^^lac (4) Hivtiv i\ (V< |&iftv)v 9v-n aXXoli icwi le^iKt Ala^ûXo;; Athénée, 1. i, p. 22 A. Un simple itXijv h wH '««'« tôw *W $ôvr>« OwO ioçtai« • Pliconvive ne pouvait se refuser à boire, même ton, De LegibuSy 1. vi; Opwa, t. U, p. 366, dans les banquets de tous les jours (autbibat éd. Didot: voy. aussi Ibidem , 1. u} t. Il, aut abeat; Gicéron, Tusculanarwn quaestio- p. 2di et29&.