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CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES

pas derrière les préposés à sa liberté ; mais sur les questions d'égalité, sa susceptibilité était extrême : il poussait même plus loin qu'un radical à tout crin l'envie et la haine des supériorités constituées. Sans avoir encore deviné la doctrine américaine que les gouvernements sont des ulcères, il la mettait instinctivement en pratique : aussitôt qu'il avait définitivement choisi ses magistrats comme les plus dignes de le gouverner, il niait leur capacité et suspectait leur honnêteté politique (i). Tous ses respects et son obéissance appartenaient à des Démagogues, dont l'influence, illégale et presque toujours pernicieuse, ne relevait que de son caprice. Formé par cet entraînement continu d'une politique militante et les leçons d'une éloquence de carrefour, l'esprit du peuple athénien était plus actif que fort, plus ingénieux que profond, plus élégant que solide. Plus vif, plus aiguisé et plus étincelant que nul autre, il manquait de délicatesse dans ses plaisanteries et de mesure dans ses attaques : son atti* cisme tant vanté n'était au fond que de la grâce d'expression et du goût littéraire. Ce n'est pas seulement dans les folies systématiques de quelques fêtes religieuses que l'on échangeait des sarcasmes; les luttes acharnées de la tribune aux harangues habituaient aux emportements et aux outrages des partis : on n'y reculait devant rien pour servir son opinion ou ses rancunes (2). Aucune injure ne paraissait trop violente, ni aucune plaisanterie trop cruelle. Faute de réponse aux arguments de l'orateur, on s'acharnait après sa personne et on lui reprochait avec indignation la bassesse de sa condition première ou les infirmités dont l'avait châtié la Nature. Les citoyens inofîensifs

(1) Voy. entre autres Élien, Variarum Aoi5opîj<Tai toùç iroviipoùç oùJiv ior' liclçftovov, historiarum 1. ii, cap. 13. ôXki tim toïji i^Tcoii, o«m? tï» Xoji;»Tat •

(2) Voy. Dômosthène, De foi«oLe5fa<ion«, ^ ^^74 et v 509- Pro Corona , passim , et les discours d'Es- • > • •

chine. Aristophane disait publiquement dans NOv 5* «;i6« ioO' â «otir^iî »

les Chevalieriy en prenant , pour ainsi dire , Sri wç aùw«îiAiv jti«i, toX|a« w U-^t ta $uat«

le Peuple à témoin :

n^étaient pas même protégés par leur insignifiance : dès qae, par aventure, ils prêtaient à la plaisanterie, il se trouvait un poète de bonne volonté qui les chansonnait dans la rue en les appelant insolemment par leur nom (1). La gloire elle-même ne préservait personne du ridicule (2), et, quand il avait une opU nion politique, le rire était sans pitié (3).

Pour amuser un tel peuple, la Comédie devait affecter à la "fois Télégance du langage (4) et la brutalité d^expression, se montrer tour à tour spirituelle et grossière, délicate et obscène (5). On eût dit une fiction sans conséquence où l'imagination avait pris ses aises et déployé ses ailes : mais le sujet n'était qu'un prétexte ; dans ces histoires bouffonnes et impossibles, la société réelle occupait toujours le premier plan (6), et les prétendues folies, qui amusaient si bruyamment les spectateurs, se proposaient un but très-sérieux (7). Ce n'était rien moins que le petit journal

(1) Toy. Bekker, Ânecdotagrciecafi. II, p. 747, et Cramer, Anecdota graeca ecodicibus Parisiensibus idita^ t. I, p. 4.

- (2) On ayait donné à Périclès le sobriquet de Tête d^ognon ( ixivoxifokoi • Plutarque , Pericles, ch. m), et Eupolis le traduisait sur la scène dans sa comédie des Peuples, Yoy. Plutarque , Ibidem , ch. viii ; Scholiasta ckd Âves, V. 1293; Cratinus, CVttroncf , fragm. 3 y Eupolis, Populiy fragm. 5; Hermippus, Parcae, fragm. i.

(3) Il n'entrait pas dans nos intentions de faire un portrait du peuple athénien qui fût d'une ressemblance complète ; nous voulions seulement faire ressortir les traits qui expliquent le caractère de sa Comédie. PÛne disait dans son Histoire naturelle ^ 1. xxxv, ch. 10 ; Pinxit (Parrhasius) et Démon Àtheniensium argumento quoque ingenioso; volebat namque varium : iracundum , injustum , inconstantem ; eumdem inexorabilem, clementem, misericordem , excelsum, gloriosum^ humilem , ferum , fugacemque , et omnia pariter ostendere. Voy. l'essai de Patterson, On the national character of the Athenians.

(4) Cratinus et les autres poètes de la Comédie ancienne étaient même appelés par emphase QpaTc^iAcvoi , Dignes d'être lus et expliqués : Toy . le Scoliaste de Denys de Thrace,

dans Bekker, Anecdota graeca, p. 747, et Tzetzès, Prolegomena ad Lycophronem, p. 256, éd. de MiiUer.

(o) Kàici<TX(!i'!CT(iiy xal icai^wv xol ^^XeuôÇwv , disait Aristophane, Ranae, v. 375, en parlant de la meilleure manière d'honorer Bacchus, et Artémidore citait, Oneirocriticon 1. I,

p. 82 : Ta |ily T^t •Koka.iii x<i»(iu$ia{ oxib^jfcaTa xai Toc^j^àç xal oràotiç xal alor^poXof loç. Rien ne

saurait mieux prouver ce goût et cette habitude de l'obscénité, que la Lysistrata d'Aristophane, dont il est à peu près impossible d'exposer le sujet avec quelque étendue, même eu se permettant les plus grandes libertés de langage.

(6) Euanthius allait même jusqu'à dire : Inest in ea yelut historica fides verae narrationis, et denominatio omnium, de quibos libère describebatur ; De Tragoedia et ComoediOf p. 2.

(7) Aristophane le disait fièrement à la fin de son Assemblée politique des femmes, y. 1154 :

S(tuo6y i' ûicoOMat toX^ xçi'calai ^o{)^0|i.ai • xoXi ao^oXç |«,ty, tûv oof ûv («.t(iiyY)|A<voi( xplvciv IjU « Toc( Y^^^ûffi 8' i)$i«>(, ^là Tov Y(X<»v xpivMv ijiii*

Voy. aussi Ranae, v. 389 et 390.

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