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CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES

l^homme un animal politique, et en exceptant, comme de raison, les esclaves et les femmes, que la civilisation grecque mettait hors de THumanité, la définition, appliquée à Athènes, était littéralement vraie : le citoyen y avait supprimé Thomme. C'était, selon les publicistes, la domination des lois sur les sentiments et les intérêts des citoyens qui faisait la force et la splendeur de rÉtat(l), et, par orgueil national, chacun déposait sa personnalité sur Tautel de la Patrie, s'engrenait comme un rouage dans la machine sociale et se croyait lihre parce qu'il tournait lui-même sous la pression de lois qu'il s'imaginait bénévolement avoir faites. En retour de son droit à tourner, il donnait à l'État toute son activité et tout son temps : quand, par aventure, il n'avait pas de magistrats à nommer, de procès à juger, de lois à porter ou à rapporter, ni de campagne à entreprendre sur terre ou sur mer, il se préparait à remplir consciencieusement tous ces devoirs. Il fallait d'abord être bien informé de ce qui se disait et de ce qui ne se disait pas, connaître à fond les intentions secrètes du Grand roi, le dernier bon mot d'Âlcibiade, le prix du congre au marché au poisson, et l'on courait toute la journée après les nouvelles du jour ; pîiis on commentait avec le premier venu les événements de la veille, et l'on arrêtait les passants pour leur raconter ceux du lendemain. Le reste s'apprenait tout seul, et, quoi qu'il advint, on pouvait dire alors :

Nous voilà donc enfin arrivés dans la plaine.

Partout ailleurs la politique a des entr'actes ; on a des sentiments qui ouvrent l'intelligence à des idées nouvelles, mais il n'y avait pas de vie de famille à Athènes, et les boudoirs étaient des clubs : on y retrouvait entre deux caresses les passions de

(1) Platon, Dé ^egibus, p. 698, éd. de Henri Bstienne.

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TAgora, et Ton continuait à y gouverner l^tat de compte à demi avec sa maltresse. Athéniens, vous éles souverains, s'écriaient les orateurs avec toutes les formes du respect, surtout quand ils proposaient quelque sottise, et il eût fallu ne pas être Athénien pour hésiter à prouver sa souveraineté en votant la sottise. Aussi chacun tenait-il la République pour sa chose personnelle et ne souffrait-il pas volontiers qu'une prudence déplacée reculât devant les dangers d'une entreprise. Craindre un insuccès pour Athènes lui semblait une méfiance outrageante, et par patriotisme, ainsi qu'il qualifiait son amour-propre, il se montrait toujours prêt à courir les aventures. Sa politique était celle des papillons qu'attire tout ce qui brille dans l'ombre, celle qui ferme les yeux aux conséquences et se précipite en avant, quitte à les ouvrir quand il est trop tard, à crier sauve qui peut et à tomber dans l'inertie du désespoir. Le bonheur qu'il ambitionnait pour sa patrie, ce n'était ni la tranquillité intérieure, ni une paix féconde en prospérités réelles, mais un bonheur bien apparent et bien esthétique, un bonheur orné de fêtes pompeuses et de statues en marbre blanc. Dans sa course incessante après le succès du moment et l'éclat, les qualités sérieuses n'auraient pas eu d'emploi, et il les jetait par-dessus le bord comme un embarras : on flottait bien mieux sur son lest, selon le souffle du vent et l'agitation des vagues. Cette république remuante était parvenue à réaliser une sorte de mouvement perpétuel ; grands et petits, les fonctionnaires étaient à peine élus qu'il fallait les remplacer ; de nouvelles lois étaient sans cesse discutées, amendées, puis rapportées. Quand tout changeait autour de lui dans les hommes et dans les choses, quand tout lui donnait l'exemple de la mobilité et de l'inconstance, l'Athénien avait trop d'esprit pour ne pas renouveler aussi très-souvent ses sentiments et ses idées. Pourvu qu'il votât ce qu'on lui disait de voter^ il se trouvait suffisamment libre ^et emboîtait le

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