CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A AThÈNES
composilions de mots bizarres (1) : on leur deraandait jusqu'à des effets d'harmonie imitative qui ne disaient rien qu'à Toreille (2). Le poëte devait leur donner à tous tout son esprit, toutes ses souplesses d'élocution, et parler lui-même sous leur masque.
La langue était trop flexible et trop accentuée pour que les Phallophores n'aient pas déjà cherché à donner plus de relief à leurs joyeuses invectives par une cadence plus fortement marquée. Les poëtes qui se substituèrent aux improvisateurs renchérirent naturellement sur ces premières recherches et voulurent prouver leur savoir-faire. En développant ces satires d'ivrogne, ils en rendirent l'esprit moins grossier et la forme plus rhythmique. C'était d'abord, pour ainsi dire, une versification naturelle, ne s'imposant aucune régularité qui gênât les caprices de la pensée, et admettant indistinctement tous les genres de mètres; mais elle se marqua, s'accentua chaque jour davantage. Les auteurs devinrent plus habiles ; ils eurent des intentions plus littéraires, et leurs fréquentes allusions à des vers de tragédie, les parodies qu'ils mêlaient à leurs autres folies, auraient élevé, môme à leur insu, le ton habituel de leur style. Il lui fallait garder cette unité d'expression, la première nécessité d'une œuvre d*art, et donner par une élégance soutenue un vernis de poésie à l'ensemble. Mais ces intentions poétiques se bornaient volontiers aux ciselures de la forme : avec leur tempérament de
tout le théâtre d'Aristophane, et certaine- plus piquant par la prononciation particu-
ment beaucoup nous échappent. A Athènes, Hère au dialecte.
comme partout, il y ayait des mots auxquels (l) Ainsi, pour en donner un exemple qui
CD donnait dans l'usage Tulgaire un sens n'ait point besoin d'un commentaire philolo-
très-difTérent de celui qu'ils ont dans les gique, il y a dans les Femmes politiques ^
œuvres littéraires, et les poëtes comiques y v. 1169 et suivants, un mot composé de
trouvaient une source de plaisanteries trèS' soixante - seize syllabes, formant à lui seul
appréciées du peuple. Pour d'autres mots, six vers complets. |
peut-èlre encore plus nombreux, cette diffé- (2) Le Chœur des Oiseaux qui malgré son
rence de signification ne se trouvait que dans costume chantait d'excellent grec, s'interrom»
les dialectes voisins, et le jeu de mots pait pour dire Tio tio Ho liotix, et celui des
était alors sans doute rendu plus sensible et Grenouilles criait Brékékékex koax koax.
3o2 LIVRE IV. COMÉDIE GRECQUE.
gens d'esprit, les Athéniens ne pouvaient se sentir poètes que par accident : la faculté qui doute malignement des hommes et des choses, qui casse les poupées pour voir ce qu'elles ont dans la tête et se plaît à reprocher au soleil ses taches, ne pactise qu'à son corps défendant avec les sublimes naïvetés et les enthousiasmes un peu niais de la poésie. Les endroits où se manifeste quelque sentiment des beautés de la Nature sont infiniment plus rares dans cette liltérature raffinée que dans celle, à l'état brut, des peuples qui chantent sans y penser comme Toiséau des bois (1). Quand ils ne posaient pas pour les belles-lettres, les esprits les mieux préparés aux délicatesses et aux impressions esthétiques trouvaient bourgeoisement qu'il était beaucoup plus agréable de connaître réellement une femme vertueuse, que d'en admirer une belle encore embellie par la peinture (2). Si, nous laissant trop prévenir par la grâce et l'élégance de l'expression, nous voyons tant de poésie dans le théâtre grec, c'est que, sous un ciel plus gris, au milieu de villes faites de casernes et de masures, empaquetés dans des vêlements soigneusement assombris et condamnés par notre civilisation démocratique à lutter en personne contre les diflScultés de la vie, nous prenons pour idéales des conceptions qui se présentaient d'elles-mêmes à des imaginations affranchies du faix de la journée et des soucis du lendemain, qui n'avaient qu'à se draper au soleil et à se laisser emporter par la brise dans le bleu du ciel (3).
Mais, malgré leur indiscipline apparente et leurs licences réelles, les poètes comiques n'étaient pas libres de composer à
(1) Platon en a donné des preuves assez xataixavOiveiv ^ cl Zeû^iç |ioi xtûAf* eUàffa« i^^ nombreuses, mais nous n'en connaissons que ^uvaixa iice^dxyucv • Xénophon , Oeconomicus , deux autres exemples : un dans Sophocle ch. x, par. i, p. 636, éd. Didot. (Oedipus Coloneus, y. 16), et l'autre dans (3) Winckelmann l'avait reconnu avant Aristophane; Nubes, v. 1005. nom ; Geschichte derKumt des AlterthvmSj
(2) *û( Ijfcoi iwXù i^îtov ^ùatii àftir;* -^'Mau^^ l. iv, ch. 1.
leur guise. Auxiliaires volontaires des prêtres de Bacchus, ils devaient concourir effectivement à ses fêtes, respecter des usages auxquels se rattachait un sens religieux, et se conformer à des traditions sanctionnées par le temps. Il leur fallait affecter l'ivresse, avoir la gaieté insolente et grotesque, associer par un étrange amalgame la poésie lyrique à la satire et entremêler les plus sérieux conseils des plus folles bouffonneries (1). L'origine orgiaque de cette comédie impliquait sa nature : elle la dispensait de vraisemblance dans le sujet, de logique dans Taction, de consistance dans les caractères, et de cette moralité de bonne compagnie qui entrerait dans l'esthétique des poètes si elle n'existait pas dans leurs habitudes. L'amusement d'une foule affolée de plaisir, tel était son principe et son but : exciter le rire tel quel, le rire à tout prix, sa poétique ne reconnaissait aucune autre règle. Les changements que le temps amena dans la manière dont elle était jouée et dans les dispositions du public auquel elle était destinée, ne pouvaient cependant rester sans influence, au moins sur sa forme. Quand le théâtre fut enfin fixé à demeure sur des tréteaux, et que la pièce, débitée d'une traite, ne fut plus éparpillée çà et là pendant une course vagabonde, il fallut mieux lier les différentes scènes, y mettre plus de suite et donner au sujet plus d'ensemble. On avait d'abord approprié la scène à son but véritable, la célébration de Bacchus, en l'ornant de branches d'arbres qui lui étaient con- "^sacrés : mais on oublia leur raison primitive ; on y vit une décoration qui ajoutait de la pompe à la représentation, et qu'on pouvait remplacer par une autre. Le théâtre ne fut plus seulement une table où montaient les acteurs pour se faire mieux entendre ; il devint un lieu fictif, et la Comédie, sortie avec lui d'une réalité prosaïque, put choisir à son gré l'endroit où se
(1] Dans les Femmes politiques, v. 1155- deux éléments essentiels de sa comédie, le 1156, Aristophane distinguait encore comme sérieux et le bouffon.
passait la scène (i). Pour satisfaire des spectateurs à demi, ivres, mêlés à toutes les folies et toutes les grossièretés de la fête , il suffisait de crier bien haut et de se répandre en grosses injures contre le premier venu. Mais quand ils ne se grisèrent plus avant la pièce, quand ils eurent du goût, de la littérature, et n'allèrent chercher au théâtre que des plaisirs délicats, les comédies devinrent aussi forcément plus littéraires: Tesprit en fut plus fin; le style, plus élégant, et un rhythme mieux marqué s'y fit plus constamment sentir. A l'origine, l'auteur jouait lui-même sa pièce (2) et se préoccupait surtout de son succès comme acteur : il se ménageait de longs monologues, bien brillants, bien sympathiques au public, et s'arrangeait pour avoir la place d'honneur dans toutes les scènes. Lorsqu'il eut cessé de concourir en personne à la représentation, l'acteur principal ne fut plus que le premier de la troupe ; son succès particulier fut subordonné au succès général, et le poëte, distrait jusque-là de son vrai but par des préoccupations étrangères, ne s'inspira plus que des intérêts de sa pièce.
Née dans les mêmes circonstances, sous l'influence encore plus directe de Bacchus, la Comédie, plus courue peut-être que la Tragédie, mais beaucoup moins appréciée, voulut s'acquérir des titres' plus sérieux à la considération populaire en lui empruntant son organisation et s'appropriant ses formes, probablement avec une arrière-pensée moqueuse et des intentions de parodie. La Tragédie ne sortait point des légendes qui lui
(i) Naturellemeat la scène se passait d'à- que bien plus récente beaucoup d'auteurs
bord où la pièce était représentée, et le sou- comiques apprenaient leur métier en jouant
venir s'en conservait encore bien des années les comédies des autres : ainsi Cratès avait
après. On lit dans un fragment de comédie été le Protagoniste deCratinus; Phérécrates,
recueilli parPhotius, s. v. ipx'5<''^e* * "' ï»P celui de Cratès jPhilémon, celui d'Anaxandri-
tîiv eiov wxiit' ixtl (Iv Tg àYopfi). de (Meineke, Historîa critica comicorum
(2) 'EOe&flraTO tov ei<riciy aù-côv ûi{oxpivô(uvov, graecOTum^ t. I, p. 59, 66, 369), et l'on
Û9iuf éOo; ijv Toi<; naXaioîç, disait Plutarque ; peut très-vraisemblablement supposer qu'ils
Solon, ch. XXIX, par. 5; Vitae, p. 113, jouèrent aussi, au moins dans leurs pre-
éd. Didot: voy. aussi Athénée, 1. i, p. 21 C, raières pièces, et ei-dessus, p. 3(5, note 3. A une épo-