‹ Histoire de la comédieChapitre 83 sur 116 · CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE

toujours distincte. Grâtinus était resté le poëte et le conseiller sévère des anciens jours (1); sa pensée était élevée et violente ; son style, impétueux, et sa phrase, lourde ; son expression, rude et pompeuse : quoique d'une simplicité trop primitive, ses sujets manquaient de naturel et se développaient mal ; sa muse un peu brutale devait moins à Tart qu'à la nature, et par fidélité à l'esprit de la fêté, il semble avoir autant compté sur l'inspiration de Bacchus que sur celle dejson génie. Moins poëte et moins sérieux, mais plus âpre, encore plus emporté, et cependant plus gracieux et plus élégant, Eupolis suppléait à la force comique par l'élégance du style, la richesse de la versification, l'ingénieuse invention et la conduite habile de la pièce. D'après un passage, malheureusement assez obscur, d'un écrivain fort instruit de l'histoire du théâtre, il aurait même introduit dans la parabase des perfectionnements qu'Aristophane ne sut pas s'approprier. Ce n'était plus une allocution capricieusement adressée par le poëte au public, mais un petit intermède dramatique, une .<;cène nouvelle qui, quoique beaucoup plus liée aux circonstances politiques du moment et aux intérêts de l'auteur qu'au sujet de la pièce, n'y était pas étrangère (2). Par timidité d'esprit ou par douceur de caractère, Cratès se rapprocha de la manière tempérée et un peu froide d'Épicharme (3) ; ses œuvres ne furent plus des actions : au lieu de maltraiter la réalité, il se proposa de la peindre, civilisa ses colères et ses plaisanteries, noua une espèce d'intrigue et voulut que la fin fût un dénoû-

(1) Aussi dans la Paix, ▼. 700, Mercure pas textuellement : "Hvm^ èv x^ ica^W<nt çav.

l'appelle-t-il 6 aé^o^ , le Sage. Selon l'ano- xaviav xivoûffiy ol Xoiicoi, Ta{i-n]v Ixitvoç iv toIç $pâ-

nyme à qui nous devons un petit traité De i«.a<rw, àva-^aYelv Ixavô; «v tÇ "Aiîou vo(io9eTûy icpôo-

Comoedia : ri^ovc $è icotT)-Mx6Ta-tf>ç, xatatrxeuâCwv wica * dans Meineke, Historia criticaf p. 534 .

elç TÔy A\ax<>\ov xaçaxx^p* ' dans Meineke, Bis- Nous attribuerions d'ailleurs l'excentricité du

toria, p. 536. Chœur d'Aristophane à plus de fidélité aux

(2) Cette opinion, que probablement tou- traditions et à une plus complète intelligence tes ses comédies ne légitimaient pas, s'appuie de la nature de la Comédie, qui demandait à sur un passage de Platonius dont le sens est être débarrassée de tous ces chants postiches. trop contestable pour que nous ne le citions (3) Aristote , Poeticat ch. v, par. 3.

ment; mais, tout en relevant la Comédie par un esprit plus littéraire, il en abaissa le niveau, parce qu'il la rendit plus prosaïque et plus superficielle. Égal à lous ses rivaux par Tatticisme du style, la vivacité du dialogue et la hardiesse de la satirç, Aristophane les surpassa tous par son élaboration consciencieuse, ses pétillements continus d'esprit et l'heureux choix de ses sujets. Il savait que des plaisanteries bien afiSlées entraient plus facilement dans resprjt que des raisons massives et se fixaient plus facilement dans la mémoire, et avait mieux compris que ses rivaux quelle assistance la Comédie pouvait apporter aux luttes de la place publique. Elle séduisait d'abord, sans qu'on cherchât à s'en défendre, par un esprit piquant, une versification harmonieuse, une gaieté communicative, et disposait par le plaisir les. spectateurs les plus récalcitrants à se laisser aller aux opinions dç, l'auteur. On la représentait gratuitement, un jour de fôte, devant une foule immense, amoureuse de spectacles et n'en jouissant q^'à de longs intervalles, avec une réunion de circonstances donl^ chacune en rendait l'impression plus vive. La religion semblait elle-même, en la, prenant, sous son patronage, lui communiquer un, peu de son autorité, et par les prix qu'on lui décernait au nom du peuple, il se trouvait en quelque sorte associé aux idées qu'elle avait professées. Lors même qu'Aristophane n'eût rien espéré de ses effprts, son patrioti^e.^tait 4'ailleurs trop sincère et trop infense pour qu'il eût pu li'oublier quand il voulait écrire : par habitude et par entraînement il aurait, même à son insu, donné une intention politique à toutes ses comédies. L'originalité de l'invention, le mouvement de l'action et la diversité des scènes n'étaient pour lui que des mérites secondaires : dans l'esprft lui-même, dans ce style fulminant et flamboyant comme un feu d'artifice, il ne voyait qu'un moyen de mieux éveiller l'attention et d'arriver plus sûrement au but sérieux de la pièce. C'est même, selon

Page 1