CHAPITRE IV. LA COMÉDIK D'ARISTOPHANE
bonheur, et elle est retenue au fond d'une caverne dont l'entrée est fermée par de grosses pierres. A la voix de Trygée tous les peuples de la Grèce travaillent à sa délivrance ; mais les Mégariens, exténués par la famine, ne sont d'aucun secours; quoique faisant mine de se donner beaucoup de mal et excitant les autres du geste et de la voix, les Béotiens n'avancent pas la lâche ; les Argiens, habitués à recevoir des subsides des deux côtés, appuient sur les pierres qu'ils semblent vouloir enlever, et les enfoncent encore ; seuls , les Lacédémoniens tirent de toutes leurs forces, et, grâce ù leurs efforts, la Paix enfin exhumée ramène avec elle la richesse et les fêtes. L'allégresse publique fait naturellement quelques mécontents : les armuriers, les marchands de présages et autres industriels qui gaguMent sur la guerre comme les fossoyeurs dîment sur la peste, se plaignent bruyamment d'être ruinés; mais le Peuple ne se laisse pas abuser par leurs clameurs intéressées, et à la joie qu'il éprouvait déjà s'ajoutent les réjouissances du mariage de Trygée avec l'Abondance, compagne de la Paix.
Les Guêpes (^), que des critiques d'une naïveté singulière ont comparées aux -P/aeWewr^ de Racine, n'étaient rien moins , qu'un retour offensif contrôla Démagogie, et les considérants d'une réforme dans l'administration de la justice (2). Tous les citoyens âgés de trente ans avaient été déclarés par la Constitution aptes à exercer le pouvoir judiciaire : les tribus réunies en collège électoral en désignaient six mille (3), qui étaient ensuite répartis par le sort entre dix tribunaux, composés pour chaque affaire au moins de deux cents juges et en réunissant
(1) Elles furent jouées dans la deuxième (3) La population libre ne dépassait pas année de la lxxxix* Olympiade, 422 ans de beaucoup 20,000 âmes, et quand on en aTant l'ère chrétienne. avait retranché les incapables à un titre quel-
(2) Aristophane avait cependant averti conque et les citoyens qui se récusaient, de la gravité de sa pensée, y. 64-66 : cette désignation ne devait être le plus sou-
'AXX' ïcTiv vi;xtv XoYÎÎio-y ■^^'f.rft if<^,, >'ent qu'un simple enregistrement de tous les
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quelquefois jusqu'à quinze cents (1). Leur omnipotence ne connaissait aucune limite (2), et Topinion de chacun restait un secret même pour ses collègues ; ils jugeaient avec le même afbitraire, et à la simple ipajorité , la question de fait et celle de droit, sans aucun officier d'État qui les aidât de ses lumières et empêchât leur bonne îo\ d'être surprise, par le talent ou les artifices des orateurs. Aussitôt rendues, leurs décisions devenaient des vérités légales, qu'on exécutait sans appel, et personne ne pouvait leur en demander compte, lors même qu'ils auraient vendu leur opinion ou violé manifestement la loi. Cette organisâftion, si radicalement démocratique, ne produisit pas d'abord ses plus mauvaises conséquences. La fonction de juge n'était point une charge publique, et les plus pauvres s'en abstinrent tant qu'il ne leur fut alloué qu'une obole par audience ; mais lorsque, dans l'intérêt de sa popularité, Cléon eut lait tripler leur jeton de présence (3), ils recherchèrent avec empressement l'occasion de gagner si commodément un bon salaire (4). Ce fut sans différence bien apparente dans l'institution un changement complet dans les résultats (S). L'amour des procès ne fut plus seulement du dilettantisme et uu moyen d'occuper son désœuvrement (6) ; il devînt une spéculation intéressée qui n'exigeait aucune mise de fonds et rapportait des bénéfices certains (7). Le bon sens naturel du peuple en fut
(1) Plusieurs tribunaux siégeaient alors (6) Il l'appelle La -vieille maladie de la ensemble, comme il arrive encore dans quel- ville; Vespae^ v. 651. Il dit ailleurs [Aves^ ques grandes affaires, où plusieurs cham- v. 38) : Tandis que les cigales ne chantent bres se réunissent en audience solennelle. qu'un mois ou deux sur les figuiers, les
(2) Ils ne respectaient pas même les testa- Athéniens chantaient toute l'année perchés ments; Veapae^ v. 583-586. sur les procédures : voy. l'explication du
(3) Vers la lxxxviii^ Olympiade. Scoliaste, etXéoophon, Vc Republica Àthe-
(4) Lysistrata j v. 360; Pax , v. 505; niensiwn^ ch. ni, par. t; Opéra, p. 698, Nubes, V. 209 ; etc. éd. Didot. Voilà pourquoi tant de Comédies
(5) Aussi Aristophane attaque-t-îl avec nouvelles avaient un sujet judiciaire : ainsi, acharnement ce salaire; Vespae^ v. 310, 655 ApoUodore , Anaxippe, Diphile et Philémon et suivants , 689 , 702 , etc. Les mêmes rai- avaient composé, chacun, une Revendicatioa sons lui font appeler icovi)pô(, le salaire des ci- en justice ( *Einiixal^ô|uvo( ) , et l'on connaît toyens qui assistaient aux Assemblées politi- jusqu'à six Héritières (*E«uXigpoç).
ques ; Ecclesiaxusae, y. 185. (7) Lysiatrataj t. 380.