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CHAPITRE IV. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE

vicié ; sou respect de la loi, attaqué dans sa source, et la justice publique /irréparablement compromise. Ce n'était plus le droit qui impprtaii à ce juge ignare sans esprit de corps ni sentiment de sa dignité; il s'intéressait à la plaidoirie pour elle-même, en goûtait Thabileté en connaisseur, et sans s*inquiéter beaucoup du fond de l'affaire qu'il comprenait souvent trés-mal, trouvait suffisamment équitable que la partie adverse payât les frais de son plaisir. Les avocats ne se bornaient même pas à obscurcir les lois par leurs éclaircissements et à enguirlander le tribunal de leurs fleurs de rhétorique ; ils en mettaient cyniquement les intérêts particuliers en cause ; lorsqu'ils ne pouvaient dénaturer le droit, en appelaient aux passions politiques du moment, et évoquaient dans une prosopopée bien menaçante le fantôme de la tyrannie ou le spectre rouge des révolutions (1). Il se forma bientôt une classe nombreuse de juges en disponibilité, qui vivaient de leur participation au pouvoir judiciaire et ne voyaient dans leurs fonctions qu'un moyen officiellement honorable de vivre sans rien faire (2). Tout se tient dans ces démocraties compactes, où, comme disait Aristophane, le peuple est un animal à mille têtes (3) : la politique générale elle-même fut envisagée au point de vue de son pot-au-feu. Il y eut dans les Assemblées une masse, de jour en jour plus influente, de prolétaires sans autre opinion politique qu'une vanité patriotique ridicule, qui flottait çà et là au souffle des excitations du moment, toujours prête à servir d'appoint aux ambitieux qui lui jetaient comme un os à ronger une grosse adulation ou une espérance insensée. C'est à ce mal si menaçant pour la prospérité publique, à 'cette déchéance du patriotisme devenu une question de salaire soigneusement entretenue par les Déma-

(1) Des preuves irrécusables s'en trouvent (3) Il disait une bête'j mais nous ne som dans les discours qui nous sont parvenus, mes pas à Athènes.

(2) Voy. Pax, v. 505.

gognes, qae ne craignirent pas de s*attaquer les Guêpes, Un vieillard très-attaché an parti qui paye le pins largement les juges, Philocléon, a tant jugé de procès qu*il en a quelque peu perdu la raison ; le jour il n*a plus qu'une pensée et la nuit il en rêve, il veut aller juger. En vain deux esclaves le surveillent comme un aliéné, il leur échappe au péril de ses jours, tantôt par le tuyau de la cheminée, tantôt par le soupirail de la cave : sa manie lui est entrée si avant dans la tête qu'il n'y a plus d'autre remède que de la satisfaire à domicile. Pendant qu'on lui cherche quelque délinquant parmi ses domestiques, il lui tomb'e du ciel une aussi belle affaire que celles qui se jugeaient sur la place Héliée : le chien Labès a mangé un fromage de Sicile ; naturellement les dénonciateurs ne manquent point, et on lui fait son procès. Philocléon veille lui-même à l'observation rigoureuse des formes ; l'habitude de juger selon les règles a tué chez lui le sentiment de la justice : là fôr-me^ redira deux mille ans après Bridoison. Il a déjà tant siégé, tant vu de coupables, qu'il ne croit plus à l'innocence de personne ; ce sont de mauvais bruits que les avocats font courir : il est convaincu d'avance , et condamne invariablement au maximum. Mais la forme elle-même ne supplée pas aux qualités d'un bon juge : au moment de l'arrêt, sa pensée, que rien ne fixe, s'échappe, et il se trouve avoir absous quand il voulait condamner. Si le sort choisit nécessairement des incapables, il peut être plus aveugle encore, et, par l'indignité des juges qu'il désigne, compromettre et abaisser le pouvoir judiciaire. Aristophane n'avait garde de ne pas mettre aussi en action ce dernier vice de l'organisation démocratique de la justice. Son Philocléon se laisse embaucher à un joyeux souper, et s'y grise : il devient querelleur et brutal, veut emmener chez lui une joueuse de flûte débraillée et se fait assaillir par une marchande dont il a étourdiment dévasté la boutique. Sans respect de sa barbe grise, il

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