CHAPITRE XXX
DÉMOLITION DE LA COLONNE VENDOIIE. — EXPLOSION DE LA CARTOUCHERIE RAPP.
On avait fini par ne plus croire à la destruction de la colonne. Tous les jours les visiteurs affluaient sur la place, s'approchaient des ouvriers et causaient avec ces pauvres diables, qui paraissaient honteux de leur besogne. Ils refusaient même de dire leurs noms.
Cependant le trou s'agrandissait. Les éclats de la pierre couvraient le sol ; c'était avec un serrement de cœur qu'on voyait les ciseaux fonctionner; le bruit des marteaux faisait mal à entendre.
EnGn le jour fatal arriva. La colonne ne tenait plus que par un côté. La plaie béante s'ouvrait du côté de la rue de la Paix. Les membres de la Commune arrivèrent ceints de leurs écharpes rouges. Les bataillons fédérés prirent place, la musique résonna, et au loin on entendait tonner le canon, éclater les obus.
Deux énormes cabestans autour desquels s'enrou-
laient des câbles attachés au monument commencèrent à fonctionner, vers quatre heures et demie. Avant de commencer l'opération, un individu monta sur la colonne, fit flotter un drapeau tricolore et le lança dans l'espace en signe de mépris. A peine fut-il descendu que les cabestans tournèrent, le bois cria, les cordes se tendirent, la masse ne bougea pas. A cinq heures un câble se rompit. On crut que la sinistre cérémonie serait remise, mais il ne fallait pas connaître les membres de la Commune. Ils avaient décidé que la colonne tomberait, et, comme s'ils eussent deviné leur fin prochaine , ils faisaient de cette destruction une question d'amour-propre.
La corde brisée fut remplacée ; les manœuvres se remirent au cabestan, et la foule haletante attendit. A six heures moins un quart, un craquement sourd se fit entendre; c'était la pierre qui se brisait. Puis les câbles se détendirent, la colonne pencha, lentement d'abord, puis tomba avec une rapidité vertigineuse.
À moitié chemin de sa course elle se brisa en deux tronçons, et le bronze, la pierre et le césar qui les surmontait se brisèrent sur les fascines. La tête de Napoléon, le globe qu'il portait, se détachèrent et allèrent rouler surla chaussée. On ne laissa personne approcher, cependant quelques amateurs trouvèrent le moyen d'enlever des débris.
Cette destruction bête d'un monument national fut suivie de discours en l'honneur de la Commune. La musique joua, mais le pubh'c n'applaudit pas.