Histoire de la Commune de 1871
Les luttes sociales, les grands soulèvements populaires, les rébellions provinciales, les séditions urbaines, corporatives ou locales, les mutineries miliUires, toutes les commotions qui précèdent, accompagnent ou constituent les guerres civiles, les seules guerres véritablement admissibles rationnelles ou utiles, ne sont pas des accès de la nervosité moderne, des éruptions de fièvres nouvelles : ces manifestations de l'esprit de révolte se sont produites de tout temps ; elles éclateront encore à des époques indéterminées, pendant une suite d'années impossibles à fixer, sur des points diEférents ; elles remontent aux origines des groupements humains. Les poètes, les historiens, les philosophes, les annalistes, s'inspirant des traditions du Pentateuque, ont dénoncé, dans l'un des deux premiers nés de l'ancêtre fabuleux, Adam, le premier insurgé. Ce Gain, maudit, d'après la Genèse, dès les premiers pas de la race humaine sur la terre neuve et molle, à peine dégagée du moule informe du chaos primitif, demeure voué à l'exécration des générations, comme l'auteur de la révolte initiale. Il est le disciple du Satan des légendes, et continue, parmi les hommes, l'insurrection commencée chez les anges. Sa mère, Eve, désignée comme la première révoltée du mariage,semble ainsi avoir porté dans ses flancs les germes de toutes les rébellions futures.
L'esprit de résistance à l'autorité jugée injuste ou excès-
sive, le sentiment d'antagonisme en face d'un égal trop favorisé, ont été blâmés ainsi, dès leur manifestation originelle, par la plupart de ceux qui enseig-nenl les peuples. Et depuis, qu'il s'agisse d'une insurrection dans la famille, pour l'indépendance personnelle, pour l'héritage, pour le mariage, ou de batailles autour des palais, ou sous les remparts des cités, pour la conquête du pouvoir, pour l'affranchissement d'une servitude, pour un nominal chani>ementde domination, les Révoltes nont jamais trouvé grande sympathie parmi ceux qui en transmettent le récit. Il n'est pas un de ceux qui ont écrit sur la Révolution française, par exemple, fussent-ils disposés à être indulgents, adulateurs même, qui n'ait cru devoir désapprouver « les excès » de cette période lumultiieuse de notre histoire. Parmi ces excès, hypocritement déplorés ou sévèrement flétris, sont classés des mouvements comme les exécutions de Septembre, violents, sans doute, mais, en soi, logiques, provenant du rapport des choses, déterminés par des forces et des fatalités, méritant d'être observés et relatés avec soin, sans colère, sans parti pris, comme le marin, le météorologiste consignent sur leurs livres de bord ou d'observatoire la formation d'une tempête, la marche d'un cyclone. Les phénomènes révolutionnaires doivent être constatés et expliqués avec la même impartialité qu'une secousse sismique, que l'éruption d'un volcan. Il faut être un dément, comme Xercès, pour s'indigner contre la mer en fureur, et lui donner le fouet, ainsi qu'à un enfant désobéissant. L'historien qni s'emporte contre les révolutions ne saurait se moquer de la sottise du despote asiatique. .
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C'est qa-avec nos préjugés, aussi absurdes que les idées deasai^asessurles éd.pse.s, la rébellion, cet obscurc.ssement de r Autorité, nous apparaît comme une manifesUboa consciente de cet Es^it du mal, opposé, dans lesUaditions religieuses, à l'Ksprit du bien, sous ses diverses dénominatioDs : Dieu, Providence, Eut, Ordre Social, Morale, Lo^ Salut Public, Majorité, etc., etc. Le rebelle, c'est toujours, selon les mythologie:., une iacarnatioa de l'Aribman du Mazdéisme, du Gain biblique, du Satan judso-chrétien, du Diable cornu, à l'appendice caudal déconcertant et a la fourche gfrotesque, dont on fait peur aux enfants, et aussi à un certain nombre de grrandes personnes.
Pourtant il est des rébellions admises, et des rebelles non seulement e.xcusés, mais admirés. Les révoltes, guerres civiles, ou simples brutalités de palais et de corps de garde, soat prises en considération par l'Histoire, lorsqu'elles ont pour point de départ l'Ambilion. l'Orgueil et la Gupidit*, lorsque pour but elles eurent raccroissemenl de la Servitude rexteosion de U D«>minatiou, le renforcement de l'Autorité. Ces révolte.s. amnistiées par le succès et p^ l'intention égoïste de ceux qui les conduisirent, ou en profitèrent, prennent le titre honorable de Révolutions, et Ion élève des monuments afin d'en perpétuer la gloire; on frappe des médailles en leur honneur. Les autres, les révoltes populaires, qui furent tentées uniquement pour introduire plus de justice dans la société, plus d'égalité dans les rapports des êtres, plus de bonheur dans l'humanité, demeurent éternellement honnies et maudites. On n'en pari* qu'avec hésitation et réserve. Ceui qui les firent sont campés au pilon de l'opinion. On ne les cite que comme
des scélérats justement punis ou des martyrs ridicules. La jeunesse démocratique, mal instruite, si elle acclame, a priori et iuyecune conviction moutonnière, les insurrections acceptées et consacrées, ig^nore, méprise ou hait, par ouïdire, les révolutions populaires avortées et les insurgés vaincus. On ne lui enseigne pas la vérité de ces événements, qualifiés de désordres, de folies et de crimes. On se contente de les stijçmatlser brièvement, et de noter d'infamie ceux qui ont contribué à les produire. L'histoire des Guerres Civiles est à écrire, et à apprendre.
Ces crises de l'humanité ont été observées avec des yeux indig-nés, et notées par des plumes sévères. Cependant, cette histoire des Révoltes, c'est le sommaire des annales du progrès humain. Rien n'est demeuré, — car les annexions récentes de l'Allemagne, duchés et Alsace-Lorraine, peuvent être envisagées comme gains provisoires et possessions précaires, — des bénéfices ou des pertes, dus aux guerres ordinaires de conquêtes, d'extermination ou de spoliation. Mais les bienfaits des révolutions demeurent, et les enseignements de la guerre civile se propagent de siècle en siècle. Tous les progrès sociaux ont pour base et pour étai des insurrections. Les afifranchissements successifs de la race humaine sont issus de rébellions, même étouffées. Les vaincus, en apparence abattus sur le moment, se relèvent lentement, et, les morts régnant sur les vivants, continuent la bataille, préparent les victoires de l'avenir.
La déclaration des Droits de l'Homme porte que, dans certains cas, l'insurrection est le plus saint des devoirs. Elle est, dans toute circonstance, une preuve de vitalité, d'avenir, et d'espoir. Le peuple opprimé matériellement, ou
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gêné dans son expansion morale et intellectuelle, qu'on voit recourir à l'insurrection, affirme son droit à l'existence. Alors même qu'aux contemporains, aux acteurs, au public qui a vu, qui a failli jouer un rôle dans le drame, qui en a supporté les gênes, les désastres, qui a ressenti avant et pendant l'action de l'inquiétude et de l'effroi, le mouvement semble régressif, il constitue toujours un pas en avant, un effort vers un devenir meilleur, une étape de plus vers le but désiré, entrevu, but d'ailleurs destiné à reculer, indéfiniment, devant l'humanité en marche. Le progrès est mobile, jamais il ne saurait être atteint. Acquis, fi.vé, il perdrait son nom.
Entre tous les mouvements populaires, dont l'Histoire nous a conservé la trace, l'Insurrection parisienne du i8 mars 1871, et la période révolutionnaire désignée sous le nom de « la Commune » offrent la preuve que les insurrections, même écrasées sous la lourdeur des crosses, étouffées dans le silence des historiens, ensevelies sous l'amas des meusonges, des calomnies et des injures, sont vivaces, fécondes, et prennent, dans la suite des années, une lente et persistante revanche.
Cette démonstration sera la conclusion de cet ouvrage. La France, redevenue forte, prospère, indépendante visà-vis des nations rivales, émancipée à l'intérieur, affranchie de la séculaire servitude de l'Eglise, ouvrant au prolétariat les routes jusqu'ici barrées, ou à peu près, du pouvoir politique, organisant le monde du travail, donnant à tous, comme l'air et la lumière, l'instruction et la liberté, la France Républicaine du xx« siècle n'existerait pas sans les événements de 1871.
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La I1I« République Française a pour mère la Commune de Paris, malgré ses répug^nances aristocratiques et bourgeoises à accepter une pareille filiation.
La Cow/K««6, — et.qiiandnousemployoDS ce terme ainsi pris absolument, nous entendons désigner le régime, localisé et éphémère, auquel fut soumise la région parisienne, avec une répercussion brève et dispersée en quelques grandes villes, du 18 mars aux derniers jours de mai 1871, — a eu, sur les événements politiques et sociaux des années qui ont suivi la guerre et la chute du régime impérial, une influence décisive. Elle agira aussi sur l'avenir. Comme ce tremblement da sol politique et social est le plus récent, la secoTi-ssedure encore, et les événements dont la Russie, la Perse, la Turquie, le Portugal viennent d'être le théâtre prouvent la communication et le prolongement des comr motions révolutionnaires. Les conséquences sismiques de l'éruption de la Commune de Paris se manifesteront, sans doute, plus d'une fois encore, partout sur le gl&be. Un mouvement analogue plus important, plus définitif, quelque chose comme un o3, en Russie par exemple, peut reprendre et continuer cette Révolution, qui fut l'aube du Quatrième-Etat .se dressant sur les ruines du clergé et de la noblesse, sur l'ébranlement des assises capitalistes du Tiers. Il est donc intéressant d'étudier cette curieuse et dramatique époque, et de connaître son histoire, autremeirt que par des récite atix jugements sommaires, rappelant ceux des cours prévôtales des journées de Mai.
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La Commune n'est pas classée comme une Révolution. Les émeutes qui n'ont pas réussi, c'est-à-dire, n'avant pas servi de point de départ à une nouvelle organisation politique, ou ne s'étant point terminées en queue de réorganisation républicaine, dynastique ou constitutionnelle, sont appeUes des insurrections, qnaliUcation péjorative. Le ,8 mars n'a pas eu droit, jusqu'ici, à une autre désignation. L'histoire a son étiquette et use d'un langag^e protocolaire. Elle salue Majestés les soldats parvenus, et proclame Grands Citoyens les insurgés lïeureu.x.
Ainsi, jusqu'à présent, les hommes de la Commune ne sont pas admis dans le nobiliaire démocratique. Danton a sa statue, et Marat, longtemps discuté, repoussé, excommunié, bientôt réhabilité et admiré même, sommeillera dans sa baignoire de bronze sous l'œil vaguement respectueux des foules inditîérentes, parmi les massifs tleuns d'un de nos jardin» publics. Mais Charles Delescluze et ses compagnons de lutte populaire, pour longtemps encore, seront e.xclus des honneurs posthumes. Leur tour probablement viendra. On les portera sur le socle d'égalUé monumentale, à côté des « Géants de ()3 ». Us se dresseront dans la gloire du marbre et du m^al, comme leurs confrères en révolution.
Alors ils bénéficieront d'une illusion d'optique. Le recul du temps, et l'enthousiasme suggéré par les livres, par les discour*, par les légendes, différant des écrits et des réciU ayant en cours jusqu'ici, les feront, à leur tour, paraître plus hauts et plus superbes qu'ik ne le furent dans la réalité. Ainsi les guerriers h-omériqxies, les sénateurs de Rome, les chevaliers du roi Arthur, les paladins, les mousquetai-
res, les bataillons de Sambre-et-Meuse ont été successivement l'objet d'exaltations excessives et d'apothéoses exagérées. L'éloignemeot historique produit un effet contraire à celui de la distance physique: il change les lois de la perspective et grandit hommes et choses.
Les « Communards » n'en sont pas arrivés là. On ne les voit pas même à mi-côte du chemin de la gloire. Ils sont toujours traités en parias de l'Histoire. Leur procès a été jugé sans doute, mais peu, ou mal plaidé. Ils sont demeurés des vaincus ou des proscrits, et n'ont pas connu l'amnistie de l'esprit. Il ne s'est guère produit, jusqu'ici, sur leur compte, que des pamphlets passionnés, des réquisitoires implacables, des légendes absurdes, et aussi quelques apologies immodérées, considérées comme des dèHs à l'opinion, comme des parado.ves historiques.
Il n'y eut pourtant pas, comme on l'a écrit, comme on l'écrit encore, que du sang et de l'imbécillité dans les actes et dans les espérances des hommes de cette brève et impressionnante époque. Une Idée, respectable comme toute foi sincère, germait dans les sillons parisiens arrosés de la pluie de sang : Paris libre, autonome, exerçant la dictature de l'exemple, servant de modèle aux villes, aux provinces, aux états, aux empires, devenant, par la force de la liberté, par la puissance de l'émancipation humaine, le foyer de la démocratie, le centre du progrès social, la capitale des Etats-Unis d'Europe, d'abord, puis enfin la Rome d une fédération universelle des peuples apaisés, fraternels et ne faisant plus la guerre qu'aux fléaux qui désolent la planète, aux êtres nuisibles qui la troublent, aux obstacles qui entravent l'expansion du génie de l'homme, aux fatalités
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économiques et aux inégalités légales qui retardent son industrie et paralysent l'usage intégral de ses forces physiques et intellectuelles. Une rêverie sans doute !... une chimère évidemment 1 Mais ces utopics-là, bien que nen d actuel ne puisse en faire présager la réalisation prochaine, sont-elles indignes de l'examen del'Histoire? La plus extraordinaire songerie, folie véritable aux yeux d'un sage .le l'antiquité, d'un philosophe d'Athènes, d'un législateur de Rome, d'un clerc du temps de Charlcmagne, d'un écnvam du xvue siècle, d'un marquis de la Régence, même d'un député du Tiers avant le 4 mai 1789, n'eût-elle pas consiste à évoquer une époque où il n'y aurait plus d'esclaves m de sujets? un pays où des marchands, des paysans, des artisans, non seulement nommeraient leurs chefs, mais encore pourraient être élus chefs eux-mêmes ? Qui aurait pu s'imaginer, même sous Louis XVI, qu'un jour viendrait où les ouvriers pourraient exercer la puissance législative, auraient le privilège neuf et inouï de discuter les heures de travail, le montant des salaires, et oseraient réclamer, comme un droit, la participation aux bénéfices, en attendantlepartage des instruments de production delanchesse? Cette rêverie-là est devenue la réalité. Qui sait de quels nouveaux rêves réalisés sera fait Demain ?
La plupart des contemporains n'ont voulu voir, dans les faits du 18 mars et des journées qui suivirent, que des convulsions. La Commune a été considérée comme une attaque épileptique de la population parisienne, un accès consécutif à la fièvre obsidionale. Onlui a, jusqu'à présent, dénié le Caractère d'une grande évolution historique.
Cela tient à sa trop courte durée. Il ne lui a pas été
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douné de s'org-aaiser, de se traasforiner en système gouvernemental régulier.
Elle avait, cependant, les mêmes éléments de vitalité et de continuité que les soulèvements antérieurs, mués en gouvernements ordinaires, en régimes, acceptables et acceptés. Les coulées volcaniques deviennent, avec le temps, fermes, arables, fertiles, et portent bientôt des vignes, des moissons, des cités. Mais il faut laisser s'accomplir le refroidissement des laves. Les gouvernements les plus calmes que la France ait eus, depuis un siècle, ne sont-ils pas issus d'éruptions? Le trône bourgeois de Louis- Philippe a été fait des débris fumants des barricades de juillet i83o. Ainsi notre troisième République a eu pour berceau l'Hôtel-de-Ville envahi par les émeutiers du 4 septembre 1870.
On peut même dire que, sous le rapport de la légalité de l'origine, et pour la légitimité de la naissance, les deux gouvernements qui ont succédé au régime impérial se valent.
Le 4 septembre fut, comme le 18 mars, une insurrection en face de l'ennemi. La gravité relative de cette guerre civile, proclamée sous les canons des Allemands vainqueurs, était renforcée par ce fait qu'au 4 septembre la guerre continuait, qu'on se battait en Lorraine et dans le Nord, tandis qu'on s'insurgeait à Paris.
Au 18 mars, la paix était votée. Les Allemands ne pouvaient profiter de nos divisions intestines qu'en rompant les préliminaires du traité, et en annulant le vote de l'Assemblée de Bordeaux. Puisque l'on exécutait loyalement les conventions, et qu'on etfectuait régulièrement le.s