NOMINATION DU GÉNÉRAL VINOY
Le général Trochu avait dit aux maires : « Jusqu'à présent j'avais été d'avis qu'il fallait tenter une grande opération, mais, après l'essai fait à Buzenval, je suis bien obligé de reconnaître que j'ai eu tort, et je suis fermement résolu à ne plus renouveler une pareille entreprise. » C'était sa démission offerte, ou plutôt subie. Il fit observer qu'il ne fallait pas d'interrègne dans le commandement militaire, et il désigna trois hommes, en situation de le remplacer : le général Le Flù, ministre de la guerre, le général Ducrot
et le eénéral Vinoy. Ce lut ce dernier qu'on choisit, bien que, comme ayant participé au coup .VEtat, il fût suspect aux républicains.
Au conseil de guerre tenu ensuite, le général Vinoy et deux ou trois autres généraux furent convoqués, et on leur dit : « :Messieurs, nous comptons sur vous pour une grande opération. Qu'est-ce que nous pouvons bien faire ? »
Le général Vinoy répondit: « Nous n'avons qu'une chose à faire c'est de continuer la défense des forts, et de tâcher de ne point les laisser prendre. Quant à faire des sorties, je n'en vois pas la possibilité. «
A la suite de celte réponse, dit le général Ducrot, il y eut une grande slupélaclion et un grand mécontentemeot, ma>s on ne se tint pas pour battu et le lendemain on convoqua des colonels, des chefs d'escadron, des officiers subalternes chez M. Ju es Simon. On leur demanda si l'un d'entre eux ..vait examine les chances et les moyens de forcer les lignes ennemies, et 1 ou a outa que si l'auteur d'un projet offrant véritablement des chances de sLccs se sentait assez résolu pour en tenter 1 exécution ou lui donnerait aussitôt, quel que fût son grade, le commandement en chef.
Cette offre, d'esprit révolutionnaire, qu'inspiraient certainemenl les souvenirs des armées de l'an II, ne tenta personne. Les circonstances n'étaient pas les mêmes, les généraux non plus. La capitulation n'était plus qu'une question d'heures. Le gouvernement de la défense faisait faillite, et Vinoy succédait à Trochu uniquement pour faire fonctions
de syndic. ^ u\ ■
Le bombardement continuait. Les églises et les hôpitaux situés sur la rive gauche furent particulièrement^ éprouvés. Un obus tomba au Collège de France, au pied de la chaire de M. Levasseur faisant son cours. Le Val-de- Gràce où il y avait pourtant des blessés allemands, reçut ^5 obus, la Pitié 47, la Salpôtrière 3., THospice Cochin,
LE DlX-lIUir MAHS
les Enfants Malades, les Incurables, la Maternité, les Invalides eurent leur part de projectiles. Les Allemands s'en excusèrent, par la suite, en alléguant la maladresse de leurs mauvais pointeurs. Méchante justification.
On en éUit arrivé à la dernière bouchée de pain, au moins dans les boulangeries, et pour la consommation du gros public. Les pri.x atteints pour les denrées courantes devenaient fantastiques. Le beurre se payait 25 à 3o francs la livre, la pomme de terre 25 francs le boisseau, l'oignon I franc la pièce. Et encore ne trouvait-on que difficilement ces comestibles coûteux. Le chat et le chien se débitaient à 5 francs la livre. Le bois, vert et peu combustible, valait i5 francs le cent. Les volailles, le cheval, le mulet, l'âne étaient hors de prix, et réservés pour les tables riches. Le sucre, le riz et le vin ne manquèrent jamais, et servirent à sustenter les deux millions d'affamés.
La mortalité était considérable. Le froid, les privations, les fatigues des gardes aux remparts, les interminables attentes des femmes à la porte des boucheries et des boulangeries avaient multiplié les malades. Le chiffre des décès dans la dernière semaine fut inouï : 4-465. La moyenne mortuaire à Paris, avec une population plus forte de cinq ou six cent mille êtres, varie, en temps ordinaire, de 760 à 900, selon les saisons. La situation était véritablement critique, et la position devenait intenable. Le moment « psychologique » prévu, attendu par Bismarck et par Trochu, était arrivé.