A TTITUDE DE LA GARDE NA TIONALE A BUZENVAL
Cette bataille, bien engagée, mal conduite, compromise par l'inactivité d'une grande partie des forces dont nous disposions, perdue par la faute des généraux, et non par l'insuffisance ou le manque de fermeté des troupes, dont
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la plupart étaient pourtant inexpérimentées, ne fut qu'une sorte de grande reconnaissance. Elle aurait pu se chang-er en victoire décisive. Elle demeure néanmoins un fait d'armes fort honorable.
L'affaire fut particulièrement g^lorieuse pour la g-arde nationale.
Ces gardes nationaux, dont l'inexpérience était évidente, et ces mobiles de la Vendée ont pris et repris, avec l'énergie suppléant à l'expérience, et comme auraient fait de vieilles troupes, sous un feu terrible, des hauteurs qui avaient été abandonnées...
a dit un écrivain militaire. Qui a prononcé ce bel élog-e des gardes nationaux de Paris, en y ajoutant, sans doute par sympathie de compatriote, la louange des bataillons de Bretagne? Le breton Trochu, qui ne peut être suspect de bienveillance ou de partialité en faveur des bataillons parisiens. {Trochu. L'Empire et la Défense de Paris.) Les pertes n'ont pas été aussi considérables que l'on aurait pu le redouter. Cela tient à ce que le combat a été livré en des terrains boisés, accidentés, et avec un développement peu étendu, ce qui fut d'ailleurs une faute grave. Le centre, armée Carrey de Bellemare, a surtout été éprouvé : 2i5Gtués, bles.sés, disparus. L'armée de Vinoy.la gauche, en a eu 107g; celle de droite, général Ducrot, a relativement peu souffert, pertes : 827.
11 est aisé de voir, dit Alfred Duquel, que les attaques des généraux Ducrot et Vinoy ont en somme été assez molles, ce qui explique l'insuccès de ces attaques. L'armée active et les mobiles ont eu 2613 officiers et soldats hors de combat, la parde nationale 1-437, soit près du tiers des pertes totales, chitTres donnés par le général Ducrot. Donc, les gardes nationaux se sont aussi bien conduits au feu que les mobiles. [Alfred Duquel, loc. cit., p. 207.)
Sa HISTOIRE D( LA COMMUNE DE 1 87 I
Un auteur allemand, Louis Schneider, dont les « Souvenirs » ont été revus par l'empereur Guillaume, a rendu ce témoignag-e, bon à opposer aux détracteurs de la Garde Nationale :
Cette sortie du 19 janvier fut un combat très sérieux, et, en réalité le premier où la garde nationale ail montré vraiment une attitude militaire, surtout à l'attaque du parc de Buzenval. Jusquelà, en effet, elle n'avait donné sérieusement nulle part, mais le 19 elle prouva, habilement employée, qu'elle pouvait être utile, et que nous n'avions plus le droit de la dédaigner. C'est ce que reconnut l'empereur dans la matinée du 20.
Ce point demeure donc acquis, — car on pourrait multiplier les citations à l'appui de cette déclaration de Trochu, « la ^arde nationale de Parismontra, le 19 janvier,un très grand courag-e » — que les gardes nationaux se sont bravement comportés devant l'ennemi, et qu'avec eux, et avec les réo-iments de lig:ne dont on disposait, on aurait pu faire la trouée, couper l'armée d'investissement, tenter de rejoindre les armées de province, si les généraux avaient auparavant exercé, aguerri leurs troupes et multiplié les sorties avec les trois cent mille hommes de première ligne dont ils disposaient, et qu'ils ont jugés inutilisables jusqu'au simulacre de sortie du 19 janvier. Les batailles ne se gagnent pas seulement avec de l'enthousiasme, du courage et le désir de vaincre, c'est entendu, mais ces éléments sont d'un appoint sérieux, et souvent décisif, dans la lutte. La garde nationale les possédait. Trochu eut le tort de ne pas paraître s'en douter. Son crime n'est pas seulement d'avoir fait tuer des gardes nationaux, avec le sentiment de l'inutilité de cette saignée perfide et calculée du i9Janvier,mais bien de n'en n'avoir pas exposé assez durant les cinq mois de siège, avec la volonté de les exercer, de les accoutumer
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à vaincre, avec le désir de les entraîner à une victoire déciaire.
S'il est impossible, d'après l'examen des opérations militaires et des péripéties du combat du 19 janvier, et aussi d'après les dépositions des généraux, même hostiles à la garde nationale, et les témoig-nages de l'ennemi, incontestable juge, de douter de la valeur de cette force militaire, sottement inutilisée et coupablement perdue, que le gouvernement de la Défense tenait entre ses mains débiles, il est une autre allégfation, fausse et calomnieuse, qu'il convient de réfuter. Elle a été propagée par les généraux, reproduite avec empressement par les écrivains réactionnaires, et des historiens l'ont admise. Elle a môme pénétré dans le grand public. Elle fait partie de ce bagage de suppositions, de mensonges, de préjugés et de jugements tout faits, qui, sur les événements du siège et de la Commune, ont composé l'opinion. Des esprits sincères ont cru, croient encore, qu'il y a une distinction à faire entre les divers bataillons de gardes nationaux, selon qu'ils étaient recrutés parmi les citoyens d'opinions modérées, ou parmi les républicains avancés. Les bataillons « bourgeois », ceux des quartiers du centre, se seraient seuls battus, les bataillons « rouges D.ceux des quartiers populaires, se seraient réservés pour l'insurrection fatale.
C'est là une invention départi : comme si, au 19 janvier, on préparait le 18 mars! C'est un anachronisme historique et moral.
M. Ambroise Rendu, depuis conseiller municipal de Paris, homme distingué cl fort honorable, qui s'est bravement conduit h Buzenval, mais clérical ardent et réactionnaire militant, a dit dans ses Souvenirs de ta Mobile (Paris, Didier, 1872) :
Il faut distinguer ceux qui ont voulu se battre, ceux-là se sont toujours bien conduits, quoique leur élan ne fût pas toujours bien dirigé, et ceux auxquels leurs opinions défendaient sans doute de combattre.
Le musicien Vincent d'Iudy, dans son Histoire du io5^ bataillon de la Garde Nationale (Parie, Douniol, 187a), a eu le courag'e d'écrire :
Il y avait dans la garde nationale 60.000 sectaires qui avaient ordre de ne pas combattre contre les Prussiens et de rassembler le plus d'armes possible pour faire une révolution au moment propice.
M. Arthur Chuquet, dans la Guerre de iSjo-ji (Paris, Chailley, 1875), a dit :
Si les régiments de la garde nationale les plus calmes et les plus modérés avaient tenu solidement, les plus bruyants et les plus tapageurs auraient été les premiers à déguerpir.
M. Alfred Duquel, dans son remarquable ouvragée, a eu le tort de se faire l'écho de ces imputations injurieuses, émanant d'hommes prévenus et de parti-pris, inspirées par les passions politiques, et issues de la crainte et du ressentiment que firent naître les événements de la Commune.
A côté de certains bataillons qui ont fait leurs preuves à Buzenval, a-t-il affirmé, d'autres, qui devaient plus tard constituer l'élite des troupes de la Commune, se sont débandés, dès le premier moment. Le iiiotd'ordre leur avait étédonnépar les comités auxquels ils obéissaient, ils criaient à la trahison, en se sauvant. Il avait été décidé, dans les régions supérieures de Belleville, que la garde nationale réserverait ses forces et son courage pour une meilleure occasion : celle <iui; devait offrir la plus odieuse des insurrections. Mais devant l'ennemi, et à l'heure de la bataille, que tous réclamaient et appelaient depuis si longtemps, une grande partie n'a rien fait ou s'est enfuie.
(Alfred Duquel, le Bombardement et Basenval, p, 278.J
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11 est impossible d'admettre cette dualité dans l'âme de la garde nationale : désir d'aller à l'ennemi et de le fuir, espoir de délivrer Paris et calcul de rester l'arme au bras. Tous les faits, tous les documents du siège, attestent l'e-xistence du sentiment patriotique, l'espérance de refou- 1er l'Allemand, dans les cerveaux bourgeois, comme dans les cœurs plébéiens. On peut supposer, chez ces citoyens, non exercés, l'hésitation en face de l'ennemi, mais non la volonté de ne pas se battre. Comment ! ces « lîellevillois >, qui proclamaient la nécessité de la guerre à outrance, une fois le fusil à la main, auraient refusé de s'en servir! Et cela non par peur, ils ont montré qu'ils 'étaient intrépides à Vanves, à Issy, à Neuillv, mais par obéissance à un prétendu mot d'ordre criminel, venu on ne sait d'où? Ces bataillons de marche auraient eu l'arrière-pensée, absurde autant qu'abominable, de ne pas marcher ! Ils auraient combiné de se ménager, en vue de la guerre c.vde ! Ce ne sont pas là des sentiments français. Rien nautonsait les combattants contemporains à porter une accusation pareille contre leurs frères d'armes; quant au.x écrivains qui ont accueilli et répercuté ces vilenies, ont-ils fourni la preuve de leurs calomnies? Il est toujours facile d'attaquer des adversaires politiques, des vaincus surtout; mais la postérité est en droit d'exiger qu'on lui apporte la justification d'odieuses accusations.
Qu'il y ait eu des défaillances individuelles, iri ou là, nul ne peut le nier. Les bataillons bourgeois, qui ont en général très courageusement fait leur devoir, éta.ent-ils entièrement composés de Bavards et de chevaliers d'.\ssas? A la façon dont ces mêmes bataillons ont répondu, après le 18 mars, aux appels de l'amiral Saisset,eten se souvenant du peu de résistance qu'à la mairie du II« arrondissement, et au Grand-Hôtel, ayant des canons, des munitions, des
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vivres, des chefs et des points d'appui dans la population du centre, ils ont opposée aux bataillons fédérés, on pourrait supposer le contraire. Mais ne ramassons pas l'insulte lancée aux bataillons des faubourg-s pour la rejeter sur les bataillons dits bourg-eois. Les gardes nationaux de Belleville, de Montmartre, de Montrouçe et de Popincourt ont prouvé par deux mois de lutte terrible qu'ils n'avaient pas peur. Ces fédérés ont tenu contre les meilleures troupes françaises ; ils ont résisté, sous un feu d'artillerie intensif, aux excellents soldats de Woerth, de Rezonville, de Gravelotte, revenus d'Allemagpne, irrités de la défaite, impatients de montrer qu'ils avaient succombé sous le nombre, et qu'ils étaient capables encore de se battre et de vaincre. Ces bataillons « rouges », qui firent preuve d'une énergrie, d'une solidité et d'une audace que leurs adversaires, pendant lalutte, n'ont jamais eu même la pensée de contester, étaient ces mêmes bataillons qu'on a dénoncés comme ayant fui devant les Allemands. Ceu.K-ci étaient-ils donc plus valeureux, plus invincibles que les Français? Ce n'est plus notre vanité, c'est tout notre passé qui le nie. Est-ce que le courage et la peur sont des vertus variables et intermittentes? Ces braves, dans les tranchées d'Issy, auraient-ils commencé par être des poltrons dans les ravins de Garches ? Cette transformation de lièvres en lions est inadmissible- Doit-on alors accepter l'invraisemblable et machiavélique combinaison, que l'esprit de parti a inventée, d'hommes ardents, de patriotes avérés, se contenant, se défilant, se ménageant, et réservant leurs cartouches et leur peau, en face de l'ennemi, si longtemps attendu, cherché, enfin abordé? Supposition insultante et ridicule. Mais ils se conservaient pour l'émeute! disent leurs calomniateurs. Et qui donc pensait à l'émeute, devant des tirailleurs prussiens faisant grêler les balles par les créneaux des murs de
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Buzenval? Tous ceux qui étalent appelés à l'honneur de la journée, qu'ils fussent en première liçne, à découvert, exposés au feu plongeant des Bavarois abrités, ou maintenus déplorablemcnt dans l'inaction des réserves, n avaient certainement qu'une pensée : se bien tenir devant l'ennemi, sous les yeux des camarades, attaquer les ouvrages, les murs, les retranchements, aussi courageusement qu on le pourrait, débusquer successivement les assiégeants de leurs positions, les refouler, les poursuivre jusqu'à Versadles si c'éUit possible, et débloquer Paris. C'était là le désir de tous les combattants. Les prétextes n'auraient pas manqué, à ceux qui auraient eu d'autres sentiments, pour s embusauer au moment de la formation, confuse et sans contrôle, des Colonnes d'attaque, ou, avant le départ de Pans, pour «couper » à la sortie. Tous ceux qui furent présents étaient là pour faire leur devoir, et le Hrent. 11 est probable, il est certain, que tous ces hommes, différents par l'origine, par les milieux, par les professions, par les façons de vivre et de sentir, ne pouvaient avoir sur le gouvernement, sur es affaires publiques, sur les suites probables de la guerre, les mêmes manières de voir. Les opinions, comme les aspirations, n'étaient pas les mêmes dans le quartier Pop.ncourt et dans celui de l'Opéra. Mais sur le champ de bataille, en mettant le sac à terre, chacun déposait aussi son bagage de parti. On était tout à l'action, tout à l'espoir de vaincre. Et, sur le compte des Prussiens, chacun étoit d'accord aussi et pensait comme son compagnon de combat. Supposer une autre menU.lité à ces Français, qu'on menait pour la première fois au feu, et qui étaient tout fiers des y trouver, c'est nier, c'est outrager l'honneur national 1
La Bèvre obsidionale et la lièvre républicaine pouvaient surexciter les nerfs et surchauffer le sang dans les artères, elles ne pouvaient refroidir ces masses ardentes et les ren-
dre calmes et circonspectes tout à coup. Ce serait là une invraisemblance physiologique et morale. Ainsi, ces exaltés, ces « guerre à outrance », comme les nommaient ironiquement les militaires, se seraient tenus cois et les bras croisL^s, en vue d'une insurrection problématique, dont peisonne n'aurait pu dire ni l'objet, ni la datel
Le mouvement qui éclata quelques jours après, le 22 janvier, prouve bien que rien n'était prévu, ni combiné, dans les milieux populaires, à l'époque du combat de Buzenval. Ce fut l'échec du 19 janvier et la capitulation, qui furent la cause de cette tentative d'insurrection. Le peu d'adhésions qu'elle rencontra, le petit nombre de gardas nationaux qui y prirent part prouvent que les combattants de Buzenval ne s'étaient pas ménagés ni réserves en vue d'une guerre civile, que personne ne pouvait prévoir, ni au 22 janvier, ni môme le matin du Dix-Huit mars. Il est certain que, sans le coup de force de Thiers, voulant enlever les canons de Montmartre et ensuite désarmer la garde nationale, l'insurrection, au 18 mars, n'eût pc'.s cclalé, et n'aurait pcutôtre même jamais eu lieu.
L'imputation absurde tombe donc devant les faits. II j a cependant un point à approfondir et une explication à donner sur cette observation, résultant de la statistique des morts et blessés du 1 9 janvier : les balaillons des faubourgs, ceux réputés comme ayant fourni parla suite les plus intrépides soldats à la Commune, n'ont pas éprouvé de pertes sensibles, et l'on ne signale pas, sauf quelques exceptions, leur présence sur les divers points périlleux, ceux où l'action fut la plus vive, oii le feu fut le plus meurtrier. Ainsi, au mur de Longboyau, au parc de Buzenval, à la Bergerie, dans les premières maisons de Garches, au parc Pozzo di Borgo à Saint-Cloud et dans les ravins de Cucufa, comme sur les pentesdela Tuilerie etdc Montretout, voici les trou-
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pes qui ont le plus souffert: 109» et iToMT7»et l2o^I36= de li^ne, A» zouaves, mobiles du Loiret,régiment de Seineet-Marne et les régiments suivants de la garde nationale : 5e, 9», ne, I4^ >G% i8' et I9^ On ne voit là aucun des bataillons populaires, portant tous des numéros supérieurs. Ceux qui voudraient tirer argument de l'absence, en première ligne, sur les points les plus périlleux, des bataillon dits « rouges », oublieraient que les troupes, dans un combat, ne se postent pas là où il leur plaît d'aller. Les gardes nationaux envoyés à Buzenval étaient organisés, groupés, et faisaient partie de divisions et de corps d'armée, dont la marche était réglée à l'avance, et de colonnes d'attaque dont les positions étaient désignées. Il y avait, pour la bataille du 19, un plan. Il avait été discuté et arrêté dans le conseil du 9 ou du lo janvier. On pouvait blâmer ou approuver ce plan. 11 était permis de critiquer, par exemple, le choix du terrain trop boisé, trop accidenté, d'un accès difficile à rartillcrie, et surtout d'un champ de bataille trop étranglé, ne permettant pas de déployer les forces considérables dont on disposait, obligeant, par conséquent, les colonnes à se former en profondeur, restreignant par suite leur puissance de tir, tandis qu'elles offraient des épaisseurs funestes au tir de l'ennemi, mais ce plan étant adopté, on ne pouvait que s'y conformer. Eh bien ! cet ordre de combat, qui était dû aux généraux Garrey de Bellemare et Berihaut, bien qu'il ait gardé le nom du chef d'état-major, le fameux (P.O.^ Schmitz, ne comportait pas l'engagement, en première ligne, de ces bataillons populaires. Pouvaient-ils se battre là ou on ne leur commandait pas de se porter? Les mobiles parisiens furent d'ailleurs, comme eux, tenus en réserve.
Reprocher à certains bataillons de ne pas s'être trouvés au feu, quand on ne les y avait pas envoyés, est d'une insi-
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g'ne mauvaise foi. Est-il permis môme de faire une comparaison entre les pertes sensibles des rég-iments de ligne et des bataillons choisis, placés en première ligne, et les effectifs intacts des soixante-dix mille hommes, tenus intentionnellement loin du feu, ou promenés follement à huit kilomètres du champ de bataille?
Mais on doit rechercher le motif de ce soin tout particulier avec lequel les généraux ménagèrent les mobiles parisiens, et écartèrent soigneusement les bataillons populaires des emplacements où l'action devait être la plus vive. On aurait dû croire, au contraire, que ces généraux, qui cherchaient la .saignée et non la victoire, auraient profité de l'occasion propice, et exposé de préférence au feu ces « bellevillois » insupportables et inquiétants, dont ils détestaient le patriotisme, à leurs veux excessif, et dont ils appréhendaient le républicanisme, pour eux exagéré. C'eût été pourtant un grand souci de moins, un bon débarras, eussent pensé les hommes d'ordre, et l'épuration sanglante de Thiers devenait à peu près inutile.
Ils n'osèrent pas. Comme ils n'avaient prévu qu'un simulacre de combat, en resserrant le champ de bataille, en rétrécissant la ligne de combat, et en disposant, contrairement aux cléments de la tactique, leurs colonnes d'attaque en forte profondeur, de façon à éviter de profiter de l'avantage de leur énorme supériorité numérique, ils savaient d'avance que les pertes ne pouvaient être considérables. Trochu devrait se contenter d'une saignée incomplète ; la saignée de dix mille hommes, dont on avait parlé, était difficile à opérer : et puis, en exposant si grand nombre d'hommes, on risquait d'avoir un combat sérieux, et peutêtre la victoire. Alors où irait-on? Il faudrait prolonger la guerre, continuer la campagne, tout cela pour arriver au même résultat final qui, seul, leur paraissait possible, réel,
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inévitable, c'est-à-dire la capitulation. On avait donc résolu de ne pas faire trop de cadavres. Mais, mu^ré cette prévoyance, que les dispositions du combat prouvaient, il J avait à envisager un certain chilïre de pertes. Il fallait donc s'attendre à des deuils, à des gémissements, à de 1 agitation, et pcut-ôtre à du désordre dans la ville, quand on constaterait les absences. On verrait, dans les quartiers dont les bataillons auraient donné, et qui par conséquent fourniraient les morts et les blessés, des groupes irrites se former, à l'angle des rues, bientôt entourés de femmes se lamentant, avec de la marmaille en pleurs pendue a leurs jupes. Les boutiques seraient fermées, avec des avis mortuaires collés sur les volets, et, au seuil de chaque maison, s'étendraientdes draperies noires, avec des corbillards et des gens consternés rangés le long du trottoir. On se souvenait des lendemains du Bourgcl, et de l'accablement, suivi de colère, dans les Batignolles, dont les mobiles avaient été décimés. Si la population des quartiers excentriques laissait un grand nombre des siens par les champs et les ravins de Buzenval, une agitation dans le faubourg et peut-être une émeute, éUient k prévoir. Avec les bataillons du centre on serait plus tranquille. Les gardes nationaux modères ne feraient point d'émeute ; ils pleureraient leurs mirts, sans troubler l'ordre, sans insulter les généraux, sans menacer le gouvernement. D'où la décision de faire donnei-, à pen près seuls, les bataillons des quartiers du centre, ceux de l'ancienne garde nationale bourgeoise, telle qu'elle était organisée sous l'empire, comprenant toutefois l'adjonction de" quelques éléments nouveaux, mais recrutés dans le même milieu, offrant les mêmes garanties de modératioB et de respect de l'ordre établi.
Ce n'est donc pas pour « se ménager » que les bataillons populaires n'ont pas figuré en première ligne, et ce
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n'est pas dans leur intérêt qu'on les a « ménagés ». On avait l'avantage, en les laissant en arrière, de pouvoir les insulter ensuite, ce qu'on n'a pas manqué de faire. On justifiait aussi les mépris de Ducrot, et l'obstination dédaig-neuse de Trochu à ne pas vouloir faire entrer la ararde nationale dans l'évaluation des forces à sa disposition.
On doit comprendre la crainte du g-ouvernement d'ajouter à l'humiliation de la retraite du 19 janvier l'irritation, injuste sans doute, mais dangereuse quand même, des quartiers les plus populeux, les plus ardents,complant leurs morts le lendemain de la défaite, et constatant alors que les bataillons bourgeois avaient été épargnés, et, tenus loin du feu, étaient revenus indemnes. Les sentiments de jalousie et de méfiance que les arrondissements populaires pouvaient avoir à l'égard des quartiers du centre eussent été surexcités à l'extrême. La sortie du 19 janvier avait été • décidée et réglée pour faciliter l'acceptation de la capitulation, et éviter un soulèvement. C'eût été manquer le but que d'agiter les faubourgs par le spectacle des cadavres ramenés du champ de bataille. Il eût été plus qu'imprudent d'ajouter le désespoir et le deuil des familles à l'exaspération provenant de la défaite.
Voilà l'explication logique de l'inaction voulue où furent laissés les bataillons des faubourgs, durant la journée de Buzenval.
LA DÉiMISSION DE TROCIIU
Une dépêche du gouverneur de Paris au général Schmitz, au Louvre, datée du Mont-Valérlen, 20 janvier 187 1, 9 h. 3o du matin, fut publiée et affichée dans la matinée. Elle était contresignée: le ministre de l'intérieur par intérim, Jules Favrc, et ainsi conçue :
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Le brouillard est épais. L'ennemi n'attaque pas. J'ai reporté en arrière la plupart des masses qui pouvaient être cauonnees des hauteurs, quelques-unes dans leurs anciens cantonnements. Il faut à présent parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blesses et l'enterrement des morts. Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers. Ne perdez pas de temps pour agir dans ce sens.
Le ton alarmiste de cette dépôche était voulu. Son exagération dépassa le but. Elle ne trompa personne. Deu.x jours d-armislicc pour enterrer les morts et des réquisitions en masse de «voitures et de brancardiers», il semblait,en vérité, a écrit Francisque Sarcey, notant au jour le jour les événements et les impressions du siège, qu'il « s'agit de déblayer le champ de bataille de Waterloo ». Trochu cherchait visiblement à répandre la terreur, et par cette vision lugubre de brancardiers, de voilures de blessés et de fossoyeurs, il entendit glacer la population, lui faire apparaître la capitulation, non seulement comme inévitable, mais comme désirable. Le public vit immédiatement le calcul pessimiste. Les Prusssiens, d'ailleurs, n'accordèrent pour le déblaiement du champ de bataille que deu.K heures de suspension d'armes, et elles furent suffisantes. L'opinion se remit et les gardes nationaux eux-mêmes démentirent les exagérations de Trochu .
Des morts et des blessés, il y en a sans doute et il n'y en a que trop, mais pas tant que vous le croyez, dirent ceux qui revenaient du champ de bataille. Si Trochu a demaudé des brancardlcrset des voitures de supplément, c'est qu'il faisait une boue de tous les diables, et que dix chevaux sont nécessaires où un seul eût suffi, il y a huit jours, par la gelée.
(Francisque Sarcey. le Siège de Parii, LacUaud, éd., 187 1, p. Saa.)
Ainsi, les combattants n'avaient pas perdu tout courage.
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et la population persistait dans ses idées de résistance. Le gouvernement, lui, continuait à envisager une prompte capitulation comme la seule solution possible et bonne. Trois membres du gouvernement : Jules Favre, Jules Feiry, Le Flô, s'étaient rendus, dans la nuit du 19, au Mont-Valérien, pour conférer avec le gouverneur. Trochu fut d'avis qu'on ne pouvait cacher plus longtemps la situation, ni continuer à tromper la population sur la durée de la résistance; qu'il convenait, toute action défensive désormais étant devenue impossible, de sauver Paris d'une prise de vive force, et de ne pas attendre les horreurs de la famine complète. Le général Trochu ajouta que, les vivres allant faire défaut, c'était nécessairement la fin du siège. Jules Favre, en rendant compte de cette réponse, émit l'avis de remplacer le général. C'était le vœu de toute la population :
On s'en prenait surtout à Trochu, dit Francisque Sarcey; le bruit courait dans Paris que son illuminismc avait tourné à la folie, qu'il était en pi-oie à des hallucinations, qu'il voyait Geneviève, patronne de Paris, et qu'il avait mis dans une proclamation olficielle, heureusement interceptée par Jules Favre, les habitants de la capitale sous la protection de la Sainte. Il portail les licites molles des héros d'opéra-comique et le bonnet de soie noire dumarguillicr. Il n'en faut pas davantage, à Paris, pour rendre un homme ridicule, surtout quand il n'a pas réussi.
(F. Sarcey, p. 3?4, loc. cil.)
Le l'emplacement du général Trochu se présentait donc à Fesprit de tous comme juste, nécessaire et urgent. La population, qui avait encore, au moins dans sa partie la plus ignorante et la plus crédule, des illusions sur la possibilité d'une résistance prolongée, sur les chances d'une trouée, n'en avait plus sur le comptedu défenseur de Paris. La majorité du gouvernement partageait cette désillusion.
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Trochu avait dit à Jules Favre, durant leur entretien au Mont-Valérien, après la bataille, que l'autorité militaire et l'autorité municipale devraient s'entendre pour rég-ler la conduite à tenir, c'est-à-dire la capitulation. Les maires de Paris furent donc convoqués, dans ce but, au ministère des Affaires Etrangères, pour le jour même 20 janvier, dans la
soirée.
Avant cette séance de nuit, le gouvernement tint conseil: Jules Ferry demanda la destitution dugéncral Trochu. En même temps, il proposa une nouvelle tentative, ne fûtce que pour convaincre la garde nationale de son impuissance mais avec un autre général. Ernest Picard l'appuya, en proposant de tenter en même temps des négociations avec les Allemands. Il y avait contradiction entre les deux avis : négocier et préparerune sortie. Jules Simon, Emmanuel Ar^go et Garnier-Pagès firent remarquer cette incohérence. Tous les trois insistèrent, et avec raison, sur ce point capital que, si l'on entamait des négociations. Pans ne devait traiter que pour Paris, et qu'on ne devait pas compromettre la France entière. Ils ne persévérèrent malheureusement pas dans cette attitude, aussi raisonnable que patriotique.
L'énorme faute de permettre au gouvernement de capituler, au lieu de laisser, comme s'il s'agissait d'une forteresse' ordinaire, le gouverneur militaire rendre la place, ce qui n'engage ni les autres chefs militaires, ni le gouvernement du pays vaincu, fut. sinon commise, du moins préparée par les maires. Ce fut du reste le résultat des phrases entortillées et vaines de Trochu. Une fois réunis en cette décisive séance de nuit, Jules Favre leur fit part des intentions du gouverneur président duGonseil. Celui-ci prit ensuite la parole, et, après s'être rendu une justice qu'il ne méritait pas, affirma qu'il n'avait commis aucune faute.
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Ce tut alors que le gouverneur de Paris fit cette étrang'e et équivoque déclaration, que l'un des maires présents, Corbon, par la suite sénateur, a conservée :
La première question que m'adressèrent mes collègues, le soir même du i septembre, en prenant le pouvoir, fut celle-ci : Paris peut-il, avec quelques chances de succès, soutenir un siège et résister à l'armée prussienne? Je n'hésitai pas à repondre négativement. Quelques-uns de mes collègues qui m'écoutent peuvent certifier que je dis la vérité et que je n'ai pas changé d'opinion. Je leur expliquai, en ces mêmes termes, que, dans l'état actuel des choses, tenter de soutenir un siège contre l'armée prussienne serait une folie. Sans doute, ajoutai-je, ce serait une folie héroïque, mais voilà tout. Les événements n'ont pas démenti mes prévisions.
Ainsi de cet aveu, qui dut surprendre les auditeurs, non seulement Trochu, mais ses coUèg'ues, car ils avaient en son diagnostic militaire une confiance entière, étaient convaincus, le jour même de leur prise de possession du pouvoir, que Paris, ne pourrait soutenir le siège, et devrait, tôt ou tard, capituler. Alors, la plus élémentaire honnêteté ne devait-elle pas leur faire refuser ce pouvoir, dont ils se sentaient incapables d'user pour le but dans lequel on le leur avait donné? Au 4 septembre, Trochu et ses collègues envisageaient déjà, comme seule issue, une négociation avec les Prussiens? Alors pourquoi ne proposaient-ils pas, sur le champ, de traiter 7 C'est que la population n'eût ni compris, ni admis leurs raisons, et qu'elle les eût immédiatement dépouillés de ce pouvoir qu'ils tinrent, avant tout, à conserver. La simple loyauté exigeait que ces hommes, plus ambitieux que patriotes, fissent connaître au pays ce qu'ils croyaient la vérité. Ils devaient épargner à la France et à Paris les douleurs et les pertes d'une agonie de cinq mois, s'ils jugeaient cette prolongation de misères
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et de danprers absolument inutile. La France, ainsi prévenue, eût été à môme de choisir la honte de la paix immédiate, ou la résistance désespérée sans l'espoir de sauver Paris. Il est prolmble, il est certain, qu'elle eût choisi, quand môme, la défense à outrance, et que Paris, même sachant d'avance qu'il serait vaincu, eut préféré la guerre avec ses horreurs, à la paix avec ses humiliations. L'espoir, qui accompafj^nelo malade jusqu'au bord du cercueil, le condamné à mort jusqu'à l'heure du supplice, eût bercé, grisé, soutenu ces courageux Français. Et qui pouvait savoir, au 4 septembre, si le beau désespoir cornélien n'eût pas secouru, au dernier moment, ce grand pays qui ne voulait ni mourir ni se rendre ? En tous cas, d'autres hommes que les Trochu et les Favre eussent tenu les armes, et l'espérance avait des chances. Tel fut le crime de Trochu et de ses collègues du gouvernement, dit, ironiquement sans doute, de la Défense nationale.
On doit conclure de celte confession que Trochu et ses collègues, persuadés que toute résistance était inutile, ne firent rien, ou firent peu de chose, pour la prolonger, pour la rendre redoutable et pour chercher la victoire. Ils étaient tous pénétrés de cette idée, au moins parmi les gouvernants restés à Paris, car Gambetta s'efforça de leur donner un réconfortant démenti en province, qu'on luttait inutilement, follement, et qu'on devait se préparer à la capitulation, comme un moribond doit s'attendre à la mort. Ils ne firent donc rien pouréviter ce dénouement, à leurs yeux fatal. Ils leretar- . dèrent seulement, par respect humain, et pour conserver le pouvoir. Ils avaient fait tout, de leur côté, pour justifier les pessimistes prévisions de Trochu, et en aider la réalisation. Ayant émis cet aveu, du ton suffisant de l'homme qui a prédit une mauvaise issue à une entreprise, et voit se réaliser sa prédiction, Trochu chercha à préparer ses auditeurs
à la nouvelle de la capitulation. Elle s'imposait, dit-il : les vivres faisant complètement défaut, et une nouvelle tentative de combat n'offrant aucune chance, il cesserait donc ses fonctions, et la municipalité do Paris devrait s'aboucher avec les autorités prussiennes, afin de stipuler, en faveur delà malheureuse cité, les conditions que g-arantissent les lois de la guerre et les principes d'humanité, respectés par tous les peuples civilisés. Il enguirlanda cette navrante proposition de toutes les fleurs de sa rhétorique coutumière de général incapable, mais beau phraseur.
Les maires furent insensibles au charme habituel de cette faconde. Us repoussèrent avec indignation l'offre d'être les signataires de la capitulation. Ils envisagèrent, avec terreur, la réprobation, les injures, les violences même, dont ils seraient l'objet de la part de la population. Ils refusèrent, avec ensemble, la mission que leur offrait le gouverneur. Vraiment, il se déchargeait avec trop de désinvolture d'une tâche qui était la sienne, d'une pénible besogne dont il devait se charger. C'était lui qui avait été le chef, le maître de la situation, depuis le commencement du siège; il avait tout dirigé, tout disposé, et quand, par ses fautes par son incurie, par son incapacité, on était acculé à la honte d'une capitulation, il se défilait, il passait la main. Il uc voulait pas se rétracter publiquement, puisqu'il avaitdit,dans un moment d'inlatuation et de jactance, qu'il ne capitulerait jamais. Il se dérobait derrière les maires" il les envoyait chez les Prussiens, avec mandat de capituler pour lui. C'était inadmissible. Le gouvernement avait eu jusque-là tous les pouvoirs et pris toutes les responsabilités, il ne pouvait, à la minute suprême, se dégager et transmettre à la municipalité ses pouvoirs et ses responsabilités. Les maires refusèrent donc de se substituer au gouvernement pour capituler.
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Le çouvernement ne se conforma que trop bien à ce désir.
Les maires n'avaient pas compris qu'en permettant au gouvernement de traiter, au lieu de remettre une place de guerre, comme c'eût été le cas d'un général signant la capitulation, ils livraient la France, ils désarmaient le pays entier.
Ces maires, il est vrai, ne pensèrent pas à cette conséquence de leur refus de signer avec les Prussiens les conditions de la reddition, ils ne songèrent qu'à témoigner de leur refus de capituler et qu'à affirmer, fidèles mandataires de la population, son désir de lutter encore. « La population aimait mieux mourir de faim que de honte »,a dit Jules Favre, constatant ces sentiments désespérés des Parisiens, dans son récit: le Gouvernement de la Défense Nationale, du 3i octobre au 28 janvier, et le maire Vacherot déclara que « si, sans transition, on prononçait le mot de capitulation, la guerre civile en résulterait ».
Il fut donc décidé qu'on ne parlerait pas de se rendre, mais qu'on examinerait la question d'une nouvelle sortie, et qu'un conseil de guerre serait tenu immédiatement à cet efiet.