‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 37 sur 107 · LA PREMIÈRE SÉANCE. — LES RURAUX · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE SÉANCE. — LES RURAUX

Lapremicre séance de l'AssembléeNationale souvrit sans incidents. 260 membres seulement étaient présents. A deux heures et demie, M. Benoist d'Azy, qui figurait parmi les plus anciens députés connus, monta au fauteuil de la présidence comme doyen d'âge. Il prit la parole pour inviter l'assemblée à former ses bureaux et à véritier les pouvoirs, avertissant que Ton procéderait comme en 1849. La vérification des pouvoirs devait être très sommaire, la plupart des dossiers électoraux n'élant pas parvenus. Les bureaux ne furent composés tout d'abord que de 25 membres.

Le président annonça en même temps qu'il avait reçu la lettre suivante de « M. Garibaldi », adressée aux départements qui lui avaient fait l'honneur de l'élire.

Bordeaux, 13 février.

J'ai accepté le mandat de député pour venir donner mon vote à la République. Avec ce dernier devoir, ma mission est accomplie, et je remets, dans vos mains, les pouvoirs que vous m'aviez

délégués.

Je suis avec reconnaissance, Votre dévoué

Garibaldi.

La lecture de cette lettre fut accueillie par un silence glacial. L'illustre général de l'armée des Vosges, qui assistait à, la séance, se leva. Il voulait prendre la parole pour remercier et expliquer sa démission, mais le président d'âge ne la lui accorda pas. Jules Favre montait à la tribune. Le pleureur professionnel débuta ainsi : « Il m'est doux de déposer les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale entre les mains des représentants du pays... » 11 ajouta qu'en

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attendant qu'un pouvoir nouveau fi3t constitué, le véritable pouvoir lég-itime décidant des destinées de la France, les membres du gouvernement et les ministres resteraient à leur poste, jusqu'à ce qu'ils en aient été rég'ulièrement relevés. Il annonça ensuite qu'il demandait la permission de retourner à Paris, où il devait continuer de délicates nég-ociationsavec l'ennemi. Il insista pour que le renouvellement de l'armistice fût le plus court possible:

Nous ne devons pas perdre une minute, nous ne devons pas oublier nos malheureuses populations. Soyez sûrs que leurs larmes, leurs sacrifices, pèsent lourdement, je ne dirai pas sur ma conscience, car, devant Dieu, je suis innocent; mais sur ma responsabilité, et je n'ai d'autre halo que d'arriver au terme de ces misères.

Un mouvement d'assentiment suivit ces paroles équivoques. On se comprenait à demi mot. Il s'agissait de bâcler la paix. Quand Jules Favre disait pompeusement : « La France est prête, quoi qu'il arrive, à faire courageusement son devoir », ce n'était qu'une formule sonore. Le devoir, pour lui, pour le gouvernement, pour la majorité, c'était de déposer les armes avant tout, et de ne pas parler de les reprendre.

La séance d'ouverture se termina par un scandale. Garibaldi avait insisté pour parler, pour expliquer sa démission. La majorité refusa d'entendre l'illustre général, qui avait pourtant connu la victoire et vaillamment justifié le commandement qui lui avaitété confié. On n'eut pas davanta"-c égard à la quadruple élection dont il venait d'être honoré : « Il n'est plus député, puisqu'il a démissionné ! » crièrent quelques énergumènes royalistes, qui voyaient surtout, dans le brave chef des chemises rouges, le sabre de la révolution. Les tribunes protestèrent contre l'intolérance et l'injustice des hobereaux déchaînés. Il était évident que

GaribaldL ne pouvait continuer à siéger qu'en renonçant à la nationalité italienne ; l'acceptation du mandat devait comporter sa naturalisation. Il avait eu le tort, au point de vue de la stricte procédure parlementaire, de ne pas demander la parole avant d'avoir envoyé sa lettre de démission. I! avait même agi avec beaucoup trop de hâte, puisqu'il déclarait à ses commettants qu'il était venu apporter sa voix à la République. Il n'avait pas encore été question de statuer sur le régime. Il aurait dû, en bonne logique, ne faire parvenir sa démission au président de l'assemblée qu'après le vote du 17 février, qui nommait M. Thiers chef du pouvoir exécutif de la République, et par conséquent reconnaissait implicitement le gouvernement républicain. Mais Garibaldi était pressé de quitter cette assemblée hostile, où il se voyait sans prestige ni autorité. Il n'avait, sa lettre en est la preuve, aucune notion du parlementarisme. Mais il espérait être écouté, aussitôt sa démission portée à la connaissance de l'assemblée. Le président ne lui ayant pas accordé la parole, il dut attendre l'occasion, après le discours de Jules Favre. L'assemblée devait-elle se montrer si rigoureuse pour une faute de procédure parlementaire, imputable surtout à son président ? Rien qu'à cette impolitesse de l'assemblée, et à cette partialité du président d'âge envers le grand citoyen italien, suspect par son passé, par ses amitiés, par ses vastes tendances humanitaires, on pressentait la haine de cette représentation nationale, faussée et rétrograde, contre tout ce qui se rattachait à la révolution, à la République, à Paris.

Une voix s'éleva des tribunes, ironique et cruelle, qui devait venger Garibaldi. Se penchant hors d'une loge en montrant le poing aux insulteurs du héros, un jeune homme leur cria : « C'est une honte 1 Vous n'êtes qu'une majorité rurale! »...

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Le président Benoist d'Azy fit évacuer les tribunes, mais le coup était porté, et l'épithète resta. Les députés qui votèrent la mutilation de la France, approuvèrent les massacres de Paris, mais ne purent cependant parvenir à renverser la République, demeurent flétris et ridiculisés dans l'histoire. Ils ont été et resteront les Ruraux. Le jeune républicain qui les a baptisés tels se nommpit Gaston Crémieux, avocat et journaliste à Marseille. La réaction triomphante, après les événements de la Commune, lui a fait payer le baptême : bien qu'il n'eilt participé que très indirectement aux troubles de Marseille, Gaston Crémieux fut fusillé, comme communard.

Garibaldi sortit du Grand Théâtre de Bordeaux, accompag'né par Esquiros. La foule, le reconnaissant sur les marches, l'acclama. Le vieux soldat se découvrit, et dit au peuple :

— « J'étais venu pour défendre la République honnête, raisonnable, et pour contribuer à la régénération de la France. »

Ces paroles, qui n'avaient rien de séditieux, et que nous trouverions plutôt empreintes de modération, furent suivies de longs applaudissements de la foule, de huées de la part des députés présents et des militaires.

Garibaldi avait envoyé, en môme temps que sa démission de député, une lettre au gouvernement de la Défense, par laquelle il se démettait de son commandement de l'armée des Vosges. Le gouvernement, en acceptant celte démission, ne put s'abstenir de remercier le général qui s'était si glorieusement dévoué à la défense du territoire.

A l'issue de la séance, les députés se réunirent pour procéder au tirage au sort des bureaux.

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