LES PRUSSIENS A PARIS
L'occupation limitée de Paris avait été une condition humiliante, mais avantageuse, de l'armistice et par conséquent de la paix. Ce fut la rançon de Belfort. « Ou mes troupes g-arderont Belfort, ou elles entreront dans Paris », avait dit Bismarck, et comme Jules Favre et Thiers tentaient d'adoucir la rigueur de cet ultimatum, Bismarck avait ajouté avec une sorte de bonhomie hautaine : « Mettezvous à ma place, messieurs, quand je serai de retour en Allemagne et qu'il m'arrivera de rencontrer un de mes vétérans, si ce vieux brave, me montrant son membre mutilé, me dit : tu es revenu avec tous tes membres, toi, moi je reviens invalide du sièg'e de Paris, et tu ne m'as même pas fait voir cette ville qui m'a coûté mon bras 1 » Bismarck ne voulut donc rien entendre et les néijociateurs durent céder.
M. Thiors a raconté en termes colorés cette émouvante nésrociation :
Une chose avait été très débaflue entre le roi de Prusse, M. de
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Bismarck el moi : c'était l'entrée de l'armée prussienne dans Paria. Celte entrée était pour notre patriotisme un coup douloureux Je d,sais à mes interlocuteurs : « Je ne puis couscnt.r . une telle ex gcnce. Rénécbis.ez.y bien : si vous voulez entrer dans Par,. la Lpulalion élèvera des barricades de toutes parts; .1 vous faudra les enlever, el Dieu sait ce qu'il en arriverai» -Nous en vendrons àbout.. répondait M. de Bismarck.- Ce ne sera pas auss aisé que vous croyez, lui répliquai-je. ma.s ■ y --» '^""','^»' «' Paris pourrait être dévasté. Pour nous se seraU un malbeur.ma.s pour vous une honte éternelle. » „ff„„,„
^ Le dernier jour, alors que j'ava.s rcuss., après des efforts ioouisù conserver Belforl à la France, le.-oi me ht d.re : « S. vous voulez abandonner Belfort, nous n'enlreroDs pas dans Pans. .Je répondis sans hésiter: « Non! non! plutôt que de perdre notre frontière, j'aime mieux toutes les humiliafons qu .1 vous pla.ra de nous infliger; entrez-y si vous le voulez, ma.s je p^de Belfort. . Les Prussiens avaient grande appréhension de leur entrée dans Paris ; mais ils étaient piqués dhonneur. Le ro. de Prusse disait : « Je ne veux pas humilier les Parisiens, ce n est pas mon intention ; mais, devant toute l'Europe,on a prétendu que j avais peur d'un coup de fusil, el jamais je ne reculerai devant un dan-erl.. Pour moi. je craignais.cn effet, que ce coup delusdne fût Tiré, et s'il l'eût été, quels flots de san^ n'auraient pas coule l (EnquAte parlemenUire sur le Dix-Huit Mars. Déposition de M. Thicrs. Séance du a4 août 1871.)
Au fonJ, Bismarck faisait uu marché de dupes. Pour un ennui dun moment, qu'un seul quartier de Paris aurait à sul.ir, encore s'agissait-il d'un quartier dont une partie avait été évacuée avec empi^sement, d'abord eu septembre 1870, puis en février, par ses aristocratiques habitants, peu désireux de ifoûter le pain du siègre ou d'assister à une révolution, la France conservait Belforl. C'était la ciel f?ardcc du passage de l'Est, une sentinelle avancée de la détense laissée k la trouée des Vosges, la citadelle proleclnce de l'avaut-garde pour une revanche, i laquelle on croyait alors, et que les patriotes attendaient, voyaient prochaine. Belfort
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abandonné, c'était la frontière sans défense, la porte ouverte à l'invasion, c'était l'ennemi chez nous, dans nous. Paris, qui, avec la longue résistance de son siège, avait déjà sauvé l'honneur, sauva en cette circonstance, par son sacrifice d'amour-propre, ce qui pouvait être préservé de notre territoire. La mutilation du pays, aussi intéressante pour nous que celle du vétéran dont parlait Bismarck, se trouvait ainsi atténuée. Les négociateurs savaient que Paris supporterait avec douleur, mais avec une énergie résignée, cette humiliation nouvelle, cet abus surabondant de la victoire. Ils se soumirent à la volonté du vainqueur. Ils ont bien fait.
L'empereur d'Allemagne tenait à parader dans Paris, ne fût-ce que d'une façon hâtive, et se contentait d'une occupation restreinte, presque furtive. C'était une satisfaction morale qu'il voulait donner à ses troupes, et à lui-même. Il savourait, en cette démonstration militaire, la revanche des entrées triomphales des armées françaises à Berlin, dans toutes les villes allemandes, au temps de nos gloires défuntes. Bismarck voulait aussi frapper l'opinion, en France et à l'étranger. La victoire de l'Allemagne ne paraîtrait décisive et complète qu'avec l'entrée dans Paris.
Il se mêlait encore à ces sentiments politiques et militairesune pensée d'orgueil personnel, de respect humain, chez Guillaume. M. Thiers l'a fort bien indiqué : « Les Prussiens avaient grande appréhension. ..« (Enquête Parlementaire, p. 118 citée.)
L'occupation s'accomplit dans les termes stipulés. Elle n'eut guère la caractère triomphal de ces apothéoses guerrières, dont l'antiquité avait gravé le cérémonial dans les mémoires, consigné le fastueux souvenir dans les histoires, et laissé l'exemple et l'envie aux conquérants futurs. On dit que bien des officiers allemands pestèrent, en considé-
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rant le peu desolennité accordée à cette afBrmat.on de leur victoire. Celte introduction réglementée, limitée de troupes victorieuses dans une ville qui s'était rendue leur parut „n déni de salaire mérité, et cette occupation parquée ne "t pas, à leurs yeux, une réparation suffisante des humiliation.s subies par leurs pères, lors de l'entrée tapageuse de Napoléon à Berlin, après lena.
A huit heures du mat.n, le premier allemand un lieutenant de hussards de la Mort, suivi de six cava lers, franchlssaitlesfortifications, àlaPorte.Maillot;cetait lex réme
avanl-garde. Ce chef se nommait le lieutenant Lolon.b. Un nom français, celui d'un descendant de ces protestant chassés par Louis XIV et la Maintenon. Cet éclaueur ht, uTrlnîgalop.le parcours de l'avenue de la Grande-Armée et des Champs-ElTsées, jusqu'à la Concorde, pu.s rev.nt a son point de départ, toujours à grande allure. Alors, levai^ son sabre, il fit signe aux troupes massées, en de ça de la barrière, que la route était libre, et que nen de suspect nlpparaislit dans les rues adjacentes. L'armée allemande s'éîranla. Derrière le peloton de hussards, s avança 1 infanterie, ayant à sa tête le général \on Kamecke et son état-major Les fourriers de tous les corps ^^ /armée de 30.000 hommes, chiffre auquel avait été limite le conlin- ..ent d'occupation, précédaient l'infanterie, afin de prepaier Tes logements, dans les Champs-Elysées et dans le quartier du Roule assignés. Tous ces vainqueurs marchaient faerenent sans doute, mais tous n'étaient pas sans quelque appréhension, plus ou moins dissimulée. On pouvait s at- 3re à toutde la part de ces -tanés Parisiens !Etl^ sou venir, si présent, de ce long siège, ou 1 armée allemande n'ava t pu emporter et conserver aucun des travaux d approche, aucun fortin, aucune tranchée, faisait plisser le r^nt des chefs et grimacer les faces des soldats. Aucun
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fusil ne partit et aucune occasion de conflit ne se produisit.
Un officier d'ordonnance de Trochu, le comte d'Hérisson, qui a assisté à l'entrée des troupes, en a donné le récit suivant :
Dès le matin, on avait jeté un double pont de bateaux au-dessous du pont de Sainl-Cloud, unautre à Suresnes, et un troisième près de Billancourt.
Parées trois ponts, 30.000 hommes avaient passé et s'étaient massés sur la piste de Longchamps, en face des tribunes \'ides, sur trois lisrncs : une ligne d'infanterie en colonne de bataillon, une ligne de cavalerie en colonne d'escadron, avec artillerie sur les flancs, cl une ligne de services auxiliaireset d'ambulances. Les troupes avaient déjeuné sur le terrain, les fantassins derrière leurs faisceaux, et les cavaliers à la tète de leurs chevaux.
A dix heures et demie, le Kronprinz, à la tète d'un nombreuxétat-major, avait passe sur le front, salué par des hurrahs prolongés.
A onze heures moins dix, le cri : Le Roi, Kœnig! avait retenti, les lèvres prussiennes n'étant pas encore dressées au mot : Kaiser, l'Empereur 1 et on avait vu déboucher la voiture de l'Empereur, précédée de piqueurs et attelée en daumont de quatre purs sang. Derrière la tribune, l'Empereur descendit de voiture, monta à cheval, et, en grand costume de général prussien, avec le casque à crinière blanche et l'échnrpe. il déboucha sur la plaine de Longchamps, vers le moulin, où il fut reçu par son fils.
A ce moment, sur toute la ligne, les musiques entonnèrent l'hymne national : u Salut à toi, couronné par la victoire I » Escorté par uu état-uiajor de plus de six cents officiers, il galopa devant les trois lignes de l'armée, puis il vint s'adosser à l;i tribune impériale, déserte comme toutes les autres. Le prince royal alla se mettre à la lètede l'armée, et le défilé commença, au milieu des hurrahs ininterrompus.
Le comte de Uisiuarck était au milieu de l'état-major, confondu avec les oflicicrs, en uniforme de cuirassier, avec le casque d'acier, mais sans cuirasse.
Après avoir défilé devant l'empereur, chaque régiment prenait le chemin de l'.Vrc-de-Triomphe, musique en tête. Les Prussiens,
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arrivant parV.venue de l'Impératrice, contournèrent l'Arc-dc- Tr bm ie%-- entrer dans les Champs-Elysces.Ouant aux Bava rois, is Firent Tavenue des Acacas. l'avenue de la Gr.nde- Arméc,et sansse détourner ils passèrent sous 1 Arc-de-Tnomphe. [Woiw.au Journal d'un o/yîcer d'ordonnance, par le comled'Hérisson. l^aris, Ollendortï, 1889, pp. 1» et i3.)
L'aspect de Paris fut luRubre durant cette journée néfaste. Presque p:irtout les boutiques étaient closes comme en un jour do décès. Plusieurs majfasins portaient une bande de papier sur laquelle on lisait : « fermé pour cause de deuil national ». Quelques débits do boissons gardaient leurs portes seulement entrebâillées. De rares consommateurs s'v glissaient, plutùt pour avoir des nouvelles, pour échauicerdes réflexions, que pour boire. Un bruit de billes choquées, chez un débitant ainsi à demi fermé, révélèrent la présence de joueurs dans la salle de billards au premier étage. On monta, et on pria les joueurs de cesser leur partie ce qu'ils firent aussitôt, soumis et penauds. Pas de voitures sur les chaussées; des passants isolés sur les trottoirs, filant d'une allure pressée. iNulle livraison de marchandises. Plus de transactions. Dans les restaurants et les débits de tabac, demeurés entr'ouverts, les clients pénétraient, l'allure hùtive.comme des voyageurs dans uabuffet de garo. Les journaux n'avaient pas paru. La ville entière prenait l'aspect d'une immense maison mortuaire, dans l'attente du départ du corps. Une palpitation sourde, derrière les volets mis et les persiennes fermées, dénotait seulement que toute la vie ne s'était pas retirée de Pans, que le cœur battait encore, et indiquait que, la syncope passée, il reprendrait sou mouvement vital.
Los soldais allemands cependant s'étaient installés silencieusement, et en bon ordre, dans les Ghamps-Eljsées. On les logeait sans empressement, mais sans grossièreté. Les
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soldats de toute nation font la guerre, et ne l'ont pas engagée. Quelques escouades déjà cuisinaient la popote. Des Bavarois, accroupis sur la bordure du trottoir de l'allée centrale des Champs-Elysées, fumaient leurs pipes de porcelaine, à tuyaux courbes, indifférents, un peu somnolents. Des cavaliers, cantonnés sur le Cours-la-Reine, menaient, avec un contentement épais, leurs chevaux boire à la Seine. Un épisode à raconter plus tard, de retour aux bords de la Sprée. Sur la place de la Concorde, des bottes de paille étaient distribuées et étendues pour le bivouac de la nuit.
A trois heures seulement, le g'ros des troupes (Ile corps bavarois, I" et II- corps prussiens) fit son entrée, revenant de la revue de Longchamps : six rég'iments de chasseurs bavarois, deux batteries d'artillerie prussienne, trois régiments d'infanterie prussienne, dont un de la garde royale, un escadron de hussards de la Mort, un escadron de dragons prussiens, un régiment de ulhans bavarois. Un escadron de cuirassiers blancs escortait un état-major brillant et nombreux.
A quatre heures, le pavillon tricolore de l'Allemagne, noir, blanc, rouge, fut hissé sur l'hôtel de la Reine Christine, près l'Arc-de-Triomphe (depuis Hôtel Basilewski), et des pièces de canon furent braquées, deux sur chaque avenue rayonnant de la place de l'Etoile.
Des barrages avaient été établis à l'entrée de toutes les rues débouchant sur les Champs-Elysées. La consigne était donnée de ne laisser franchir les barrages à aucune personne en uniforme, soldat, marin, garde national. Les civils pouvaient circuler librement. Ouelques-uns eurent la fantaisie d'aller regarder les Prussiens, sous le nez. Des femmes, peu intéressantes, furent l'objet des lazzis et des rebu ffades des passants. Il y en eut de fouettées, comme l'avait été jadis Théroigne de Méricourt; d'autres furent
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plongées dans les bassin de la Concorde et du Rond-Point. C)n s'upposait qu'elles se rendaient auprès des officiersalleniauds, qui festoyaient dans les restaurants des Champs- Elysées, et la foule gouailleuse entendait ainsi rafraîchir leur ardeur.
Un café, tenu par un nommé Dupont, à l'ans^le du rondpoint des Champs-Elysées et de l'avenue .Montaig-ne, était resté ouvert toute la journée et toute la nuit de l'occupation. Les officiers, accueillis avec des saints obséquieux et des mines empressées par le patron et ses garçons, ces derniers choisis exprès parlant l'allemand, y soupèrent avec des donzelles, bravant la fessée populaire, souriantes, accourues au bruit des thalers et des marks, qui, dans la poche des vainqueurs en belle humeur, sonnaient le ralliement. Quand les Prussiens eurent évacué les Champs- Elysées, la foule se rua sur cet établissement trop hospitalier et le saccagea.
Comme contraste avec ces réjouissances des triomphateurs, excusables au fond, car nous en aurions fait tout autant à Berlin, les soldats de garde (i), aux barrages des rues de Rivoli, Saint-Florentin et Royale, au quai et sur le pont, virent, au réveil, un spectacle imprévu et saisissant : les dames calmes et imposantes, un peu massives, qui, dans une position assise, représentent les grandes villes de France, — la statue de Strasbourg vers la rue de Rivoli, demeurant pavoisée, ornée de drapeaux, de couronnes, de guirlandes et de bandes de crêpes, depuis les premiers jours du siège, — apparurent portant toutes un masque noir sur leurs visages de pierre. Pendant la nuit, avec des échelles, des patriotes demeurés inconnus avaient escaladé les énor-
(i) L'auteur se trouvait ce jour-là de service avec sa compagnie, la 6« du I" du no- de liene au l)arra2;e de la rue Boissy-d Anglas, adosse au Cercle Impérial et à l'Hôtel Grillon.
mes piédestaux, et s'étaient hâtés d'aveuçler les reg-ards inertes de ces statues. Inspiration romantique sans doute, manifestation un peu théâtrale, et conventionnelle aussi, mais qu'importe! le sentiment qui l'avait dicté était excellent, et l'effet impressionnant. Il ne fallait pas, avaient pensé les décorateurs funèbres, que nos Villes de France pussent, idéalement et par une supposition de l'esprit, voir les odieux Prussiens paradant autour de leurs socles. La pudeur emblématique des majestueuses cités devait être protcg'ée contre le viol des yeux allemands, et étant supposées ne plus voir, c'est comme si elles n'étaient point vues. Ce fut un inoubliable spectacle que cel«i de ces statues masquées, peut-être la grossièreté tudesque n'y prit-elle point garde, mais tous ceux qui ont contemplé cette muette et svmbolique protestation en ont emporté, dans les prunelles et dans l'âme, l'inellaçahle vision.
Toute la journée, Paris avait été triste, il fut sinistre la nuit venue. De bonne heure, le repas du .soir avait été préparé, avalé en hâte, et, dès neuf heures, la ville avait pris l'aspect nocturne de minuit passé. Quelques lueurs, ici et là, filtraient à travers rideaux et persiennes. Les cafés faisaient, sur les boulevards, de grands trous vides et sombres. Des lampes à pétrole, aux clartés blafardes, éclairaient les postes, les mairies. Quelques curieux, allant aux renseignements, passaient, s'évanouis.saient comme des ombres.
Vers dix heures, une clarté lunaire vive donna un aspect fantastique à la ville déserte et silencieuse. Bientôt les derniers feux furent éteints, et Paris, tandis que les Prussiens ronflaient sur les bottes de paille distribuées, et dans les loffements qui leur avaient été assignés, s'endormit d'un sommeil fiévreux, empli de cauchemars sinistres, et coupé de sursauts ana^oissants.
Cependant le soleil se leva, et il y eut comme un soupir
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général de satisfaction, en apprenant, eu constatant, que rien ne s'était passé durant celte nuit lourde d'inquiétudes. Paris reprit son agitation matinale coutumière. Les nécessités de la vie esi;;eaient la reprise de la routine quotidienne : le lait, déposé et mis à chautfer, le pain attendu, les soins domestiques, la toilette des enfants, toutes ces besognes familières remplirent les premières heures. Les ménagères s'en furent au.^ provisions, et les hommes aux nouvelles. Tout demeurait calme.
On apprit que les préliminaires de paix avaient été votés à Bordeaux, le mercredi 1- mars, et que iM. Th.ers, avec Jules Favre, devait être en route pour Versailles, porteur des doubles du traité, car Bismarck avait eu cette dernière exi-ence, de ne pas se contenter des dépèches de Bordeaux annonçant le vole; il avait voulu posséder le procès-verbal avant de rien ordonner pour l'évacuation. Il serait dans la soirée certainement nanti des documents réclamés. Les ratifications furent échangées dans la journée du 2, et à six heures tout était terminé, les dernières dispositions pour l'évacuation étaient prises à Versailles. Les Prussiens devaient donc vider le sol parisien. Ce fut un grand contentement dans tous les quartiers de la ville.
A Versailles, on cUit beaucoup moins satisfait. On avait compté sur des lenteurs parlemenUires, sur des discussions longues, des renvois à la commission, des amendements peut-être à discuter, et à soumettre à Bismarck avant de les retourner, approuvés ou refusés, à l'Assemblée. Tout cela daus la pensée de l'état-major impérial, devait prendre un cerUin temps, au moins une huiuine. On aurait donc e temps de voir Paris, ou du moins la partie de la ville autorisée. Quelques officiers, en traversant le jardin des Tuileries, interdit au public, avaient pu, par les galeries du Louvre, parcourir le musée, et gagner la colonnade, d ou
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ils s'étaient fait voir à la foule, rassemblée sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, que des gardes nationaux gardaient. Aperçus, ces officiers avaient été hués, et s'étaient en hâte retirés. Mais beaucoup de leurs camarades se promettaient, .sans se montrer aux fenêtres du Louvre, de jeter aussi leur coup d'oeil sur ce Paris, dont ils ne pouvadent fouler que le seuil. Us pensaient pouvoir faire, à tour de rôle, cette excursion tentante. Des ordres avaient déjà été donnés pour que tous les hommes du corps d'occupation pussent venir loger et camper dans les Champs- Elysées, remplaçant, chaque jour, les troupes introduites la veille, et ayant passé la nuit dans Paris. Tous ces projets furent renversés par la rapidité avec laquelle l'Assemblée avait ratifié les préliminaires. La déception allemande fut vive. L'empereur fut particulièrement vexé de ce vote si prompt, qui le privait d'une orgueilleuse satisfaction qu'il .s'était promise. Il comptait personnellement entrer dans Paris, à la tête de la garde prussienne, et il avait ordonné une revue qui serait passée, dans les Champs-Elysées et au rond-point de l'Etoile, pour le lendemain vendredi 3 mars. A cheval sous l'Arc-de-Triomphe, Guillaume eût goûté la joie superbe d'être acclamé, dans Paris, par ses troupes fièrement alignées dans la capitale des Français. C'eût été, pour lui, le complément de la j)roclamation de l'empire d'Allemagne, dans le salon des Glaces, au Palais de Versailles, la véritable cérémonie du sacre, son couronnement, par ses légions victorieu.ses, dans Paris vaincu.
Le vendredi 3 mars ne vit pas cette apothéose. Ce jour-là même, en vertu des conventions et du vote de l'Assemblée Nationale, dont le procès-verbal avait été remis la veille par Thiers, revenu de Bordeaux, l'ordre d'évacuation était donné aux troupes, et le mouvement de retraite commençait.
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Derrifre le dernier escadron franchissant la Portc-Ma.llot, un nelolon de gendarmes français à cheval, tenant toute la l.riur de l'avenue de la Grande-Armée, au pas e a que - ,„; distance, fermait la marche, avant-garde de la tou e .«patiente qui suivait. Les gendarmes s arrêtèrent a la Porlc-MaiUot, dont le pont-levis, jeté sur les fosses des tort,fical.ons fut aussitôt levé derrière le dernier Prussien avec un fracas significatif. La foule avait gravi les talus et, du haut des remparts, accompagnait de huées, de cris, d'acclamations ironiques, le départ, peu triomphal, des triomphateurs. . ,
Paris respirait, reprenait courage, revivait sa vie Les magasins relevèrent leurs rideaux de fer, les devantures reprirent leur aspect habituel, les terrasses des cales se garnirent de leurs chaises et de leurs guéridons enlevés, les tts d'eau des fontaines, aux Champs-Elysées et à la Concorde arrêtés pendant l'occupation, comme a 1 ordinaire jaillirent, et la population emplit de nouveau de sa rumeur affairée rues et boulevards.
Le cauchemar des deux nuits et des deux journées sinistres avait disparu, mais, la joie première du départ des Allemands satisfaite, la réalité reprit son impérieuse et menaçante obsession. Qu'allait-ou devenir.' Garderait-on la République? Faudrait-il, comme beaucoup le pensaient, faire le coup de feu pour la défendre?Qu-y avait-.l derrière l'écran mystérieux cachant l'avenir? l'incertitude pesait, comme un couvercle, sur la cité frémissante.