BAKOUNINE
A Bâie, le 0 septembre 1869 s'ouvrit un congrès animé de l'esprit le plus révolutionnaire. Des délégués espagnols y assistaient, et aussi un délégué des mécaniciens de Napies, le russe Bakounine. Ce célèbre révolutionnaire avait été élevé à l'école des Cadets, et en était sorti officier dans l'artillerie de la garde. Il appartenait à une famille riche. Il
put s'affranchir bientôtde la servitude militaire.il voyagea, vint à Paris, y conaut Proud bon, collabora à la Réforme, et, lié avec les patriotes polonais, il s'ell'orra de provoquer un soulèvement simultané en Poloirne et en Russie. 11 fut expulsé de France sur les instances de l'ambassadeur russe, et se réfugia en Belgique. 11 parcourut ensuite l'Allemagne et l'Autriche, participa aux troubles de Prague, de Dresde, de Berlin, qui éclatèrent à la suite des événements de 1848. Il fut arrêté à Ghemnitz et condamné à mort, une première fois.Sa peine fut commuée.Il fut une seconde fois condamné à|mort,et enfin livré à la Russie,par l'Autriche. Détenu pendant huit ans à la forteresse de Pelropawlosk, sa peine fut commuée on exil perpétuel, en Sibérie. 11 s'évada des mines, gagna le Japon, se réfugia en Angleterre, puis en Suisse. Il entra dans l'Association internationale en 1S67. Il avait fondé un groupement rival : la Démocratie Socialiste. Il sollicita son admissionà l'Association internationale, et l'obtint. Avec lui, le communisme libertaire pénétra dans l'Internationale, et y produisit une scission. Bakounine, représentant l'élément anarchiste, lutta contre Karl Marx, autoritaire, partisan de l'intervention politique, enseignant que le prolétariat doit s'emparer du pouvoir et le conserver. Bakounine avait l'espritde lutte, de démolition, de suppression de tout système gouvernemental. Karl Marx était centralisateur et organisateur. L'Allemand, penseur puissant, à l'agitateur russe, utopiste niveleur, qui ne rêvait que destruction de toute organisation, qui craignait même que le triomphe du socialisme n'amenât la formation d'un état nouveau, la domination d'une classe surgissant des rangs populaires, opposait un système d'état social, dont le principe serait l'organisation du prolétariat en parti de classe. Ayant conquis le pouvoir politique, maître de tous les rouages de l'Etat, le prolétariat enlèverait le capital à la
LE DIX-HUIT MARS ^•"'
bourgeoisie, centraliserait les moyens de production de la richesse entre les mains de l'Etat. Cet Etat ne devrait disparaître que lorsque le prolétariat aurait définitivement vaincu toutes les résistances des classes priviléç.ées. Kar Marx était donc un socialiste gouvernemental, comme tel admettant la République, à condition de s'en emparer. Bakouuine, négateur complet, nihiliste intransigeant, voulait l'abolition de tout pouvoir politique.en qui.l voyait toujours un despotisme. « L'Etat républicain, d.sa.t-d, est ausM despotique que l'Etat gouverné par un empereur ou un roi >. Cette dualilé de systèmes et de tendances s est perpétuée jusqu'à nos jours. Elle s'affirma par une lutte, un vote, et un schisme, après la lutte de la Commune, au congrès de la Hâve et au congrès de Saint-Imier (septembre i872VBakounine et les autres anarchistes furent exclus de r.\ssociation Internationale, et Karl Marx, avec les partisans d'une centralisation autoritaire de l'Association, triompha. Le conseil général de l'Internationale fut transféré de Londres à New-York, et comme protestation la Fédération Jurassienne fut fondée. Ces débats, étant postérieurs à la Commune, ne peuvent être qu'indiqués ici.
L'un des juraissens, disciple de Bakounine, a formulé ainsi l'antagonisme des deux camps de l'Internationale :
Les uns veulent s'emparer de l'éUt actuel et le modifier graduellemeat jusqu'à ce qu"il soit la fidèle expression des besoins des travailleurs; les autres suppriment d'abord 1 organisation politique et juridique, de manière à enlever toutes aaranties aux privilèses de la boun;eoisie, et à désopRaniser 1 ordre social pour rcconslilucr les communes et la fédération inl^rnaUonale.
Adhcmar Schwitz, en donnant cette formule, semblait accorder à Bakounine et à ses partisans le pri-i-ilège de l'action révolutionnaire. C'est inexact. Les membres français de l'Internationale, tout en se soumettant à la direction du
niSTOIBE DE LA COMMUNE DE 187I
conseil g-énéral marxiste, firent plus que de proclamer des théories, ils ag-irent. La plupart, en efl'et, sans avoir été les promoteurs de la Révolution du i8 mars, mouvement spontané, riposte à une provocation gouvernementale, propagèrent l'esprit révolutionnaire, fournirent des chefs au Comité Central, des membres et des fonctionnaires au g-ouverncment de la Commune. Les autres internationaux, en AUemag-ne, en Angleterre, se contentèrent de disputailler sur leurs théories, en s'inclinant respectueusement devant le casque couronné du Kaiser et le diadème de la Queeu.