‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 70 sur 107 · L'INTERNA TIONA LE SOUS NA POLÉON III · texte numérisé non relu

L'INTERNA TIONA LE SOUS NA POLÉON III

Les premiers membres français de l'Internationale, les délégués à l'exposition de Londres, avaient paru inoffensifs au gouvernement impérial. Loin de se montrer effrayé par la création de cette organisation ouvrière, avant des ramifications dans tous les pays d'Europe, l'empereur, qui faisait montre alors de libéralisme, non seulement toléra ce mouvement inattendu, mais l'encouragea. Napoléon III avait toujours eu une tendance à admettre, à soutenirmême les idées socialistes, à condition qu'elles demeurassent sans danger pour le pouvoir absolu dont il était nanti.

Durant sa détention à Ham, dans son cerveau nuageux, des aspirations philanthropiques etdesrêverieshumanitaires s'étaient condensées. Il avait rédigé un mémoire sur l'Extinction du Paupérisme. Son socialisme théorique s'accommodait parfaitement avec la pratique de la dictature. Il éprouvait, pour la multitude, qu'il .se gardait bien de qualifier de « vile », des sentiments de bienveillance césarienne. Il était reconnais.sant, envers ceux qu'il considérait comme étant de la plèbe, de leur inaction lors du DeuxDécemhre.de leur soumission au fait accompli, de leur inertie consên-

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tante, depuis la proclamation de l'empire, et aussi des six millions de suffrages amnistieurs dont ils avaient largement grossi le total. Il ne lui déplaisait pas de flatter, de soigner cette plèbe, pour mieux opprimer le peuple. Et puis, en sa tête farcie des préceptes de iMachiavel, travaillait l'arnèrepenséed'un dérivatif adroit. Il envisageait comme un excellent moyen de gouvernement cette inclinaison vers les horizons socialistes qu'on lui reconnaissait; il voyait une force dans cette attention donnée aux projets des meneurs de la classe ouvrière. C'était une diversion vis-à-vis de l'opposition bourgeoise, une surenchère mise sur le programme des Cinq, une atténuation de l'influence que Jules Favre, et les autres avocats qualifiés de républicains prenaient sur l'opinion. Donner de la force, delà publicité, et accorder un protectorat moral à un parti nouveau qui se séparait des groupes anciens, qui méconnaissait et combattait les chefs jusque-là autorisés, et pour ainsi dire officiels, de 1 opposition,c'élaithabile; favoriser en même temps un programme, qui, écartant les questions politiques,déclarait s'enteniràdes réformes économiques,àdes questions de bien-être matériel et à l'amélioration des conditions du travail, à l'augmentation des salaires, c'était très fort; c'était assurer, s'imaginait l'empereur utopiste, la consolidation du trône impérial. Les politiciens traditionnalistes, les orléanistes, les libéraux et les républicains de gauche, s'appuyant sur la bourgeoisie frondeuse, dont la clientèle dans quelques grandes villes se plaisait à critiquer le pouvoir, et à voter pour des candidats plus ou moins irréconciliables, deviendraient des adversaires négligeables, lorsqu'on aurait réussi à détacher d'eux les masses ouvrières. Les jours de scrutin, comme autrefois en temps de révolution, ces contingents populaires décidaient de la victoire. Il n'était pas désagréable à l empereur, (lui se sentait déjà ébranlé sur son trône auton-

aire, par les secousses continues de l'opposition, de paraître soutenu par les ouvriers. Il résisterait k la poussée bourg-eoise, en déclarant faire aux éléments plébéiens une place clans l'Etat.

EmileOHivier, qui, avec Morny, préparait déjà .sa fameuse loi des coalitions, observait avec intérêt cette évolution du régime absolu vers le socialisme césarien et vers l'empire libéral, a apprécié ainsi l'initiative de l'empereur, dont il attribue une part à sou cousin :

En 1862, lors de l'expositioa de Londres, l'empereur, sur le coD.seil du prince Napoléon, prenant une inilialive hardie de confiance, avait autorisé chaque corps de métier à se réunir et à nommer des déléi^ués proportionnellement à son importance. Cent mille ouvriers furent mis ainsi en mouvement, sans que le public s'en doutât, et trois cents délé2:ués nommés avaient reçu quarante mille francs pour leurs frais de voyage. Ces déléo-ucs revinrent pénétrés de l'idée que, pour être résolue à leur profit, la question sociale devait être séparée des questions politiques, et qu'au lieu de se mettre à la queue d'un parti, les ouvriers devaient se déclarer neutres, laisser les bourgeois se disputer sur la formedu gouvernement et s'occuper exclusivement d'améliorer leur condition.

(Emile OUivier, l'Empire libéral.)

Les événements ne répondirent pas à l'attente de Napoléon III, et ses calculs se trouvèrent faussés par les circonstances. Bien vite, les préoccupations dynastiques et le sentiment autoritaire reprirent le dessus dans ses conseils. Ces organisations ouvrières, d'abord jugées inoffensives, supposées même su.sceplibles d'être des au.viliaires, apparurent, ce qu'elles étaient réellement, des organes de révolution redoutables pour un gouvernement à peu près absolu, avant tout défenseur des privilèges de la bourgeoisie, et gardien vigilant de cet ordre social établi, dont les congrès de

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Bruxelles, de Lausanne et de Bâle préconisaient le bouleversement, le préparaient visiblement. On décida d'arrêter ces colonnes d'assaut, lancées des congres tenus à l'étranger contre les institutions et les principes de l'empire, remparts de la société propriétaire, capitaliste et bourgeoise.

Les internationaux furent considérés comme des conspirateurs. Des ordres furent donnés au parquet, qui obéit sur l'heure. L'Internationale fut poursuivie comme société secrète. C'était absurde. Il n'y avait rien de secret dans les réunions, comme dans le but de ces ouvriers g-roupés, non seulement au grand jour, mais originairement avec l'assentiment et la subvention du gouvernement.

La loi des coalitions n'autorisait pas l'association. Le 26 mars 1868, les membres du bureau de la section française de l'Internationale comparurent donc devant la 6e chambre, tribunal correctionnel de Paris. Les accusés étaient : Tolain, Gaméliuat, Iléligon, Chemalé, Murât, Perrachon, Fournaise, Danlier, Beliamy, Gcrardin, Gautier, Bastien, Guyard, Delahaye, Delorme. Ils étaient inculpés d'avoir fait partie d'une société non autorisée de plus de vingt personnes. L'audience était présidée par le fameux Delesvaux. Ce magistrat à tout faire, brutal, partial, très peu distingué, physiquement et intellectuellement, s'étaitacquis une peu enviable célébrité, durant les dernières années de l'empire. Il fut le valet judiciaire du gouvernement impérial aux abois. Ce fut lui qui subit les cinglantes apostrophes de Gambetta, plaidant l'affaire de la manifestation Baudin. Il siégea dans presque tous les procès politiques de 1868 à 1870. Avec son digne collègue, le vice-président Loriot de Rouvray^, chargé de la 7" chambre, il s'était attiré l'animosité de tous les républicains. On le trouva mort subitement, dans son appartement de la rue d'Amsterdam,

au malin du 4 Septembre. On prétendit qu'il avait été surprise! exécuté par une de ses anciennes victimes. Il n'y eut ni instruction judiciaire, ni même enquête sommaire, sur les circonstances de sa mort. Il est fort probable qu'en apprenant la chute du régime qu'il avait servi avec un zèle excessif, et en voyant ceux qu'il avait non seulement condamnés, mais insultés du haut de son tribunal, arriver au pouvoir, il prit peur, et, comme les vizirs odieux, à la mort d'un sultan, il ne voulut pas survivre au gouvernement qui le protégeait, et se tua. Suicide ou vengeance politique, la disparition ne fit aucun bruit : la bête malfaisante avait expiré dans sa tanière, et nul ne s'en occupa. On avait alors d'autres passionnantes préoccupations.

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