‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 82 sur 107 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

Les canons de Montmartre, depuis plusieurs jours (voir le récit du Mondé illustré ci-dessus), étaient très faibleblement g-ardés. Quelques factionnaires, se relevant mélancoliquement, veillaient au Champ Polonais, et plus bas, sur un plateau de la Butte, où se trouvaient aussi des canons. Dans la rue des Rosiers, maison n» 6, propriété de M"' Vve Scribe, était le poste fournissant les sentinelles. Ce poste avait reçu quotidiennement, dans les premiers jours du transport des canons, une soixantaine d'hommes. Puis on l'avait progressivement dég-arni. Il n'était occupé, dans la nuit du 17 au 18, que par 26 hommes. Un bataillon de Montmartre, le 61°, les avait fournis. Il y avait 7 factionnaires espacés, qui montaient la garde autour des canons. C'était tout à fait insuffisant, étant donnée la vaste superficie des plateaux de la Butte devenus des parcs d'artillerie, pour assurer contre toute surprise les pièces et leurs surveillants. Le poste de la rue des Rosiers ne pouvait même essayer une défense quelconque : 26 gardes nationaux contre deux brig-ades d'infanterie, renforcées de g-endarmes, de sergents de ville, sans compter les soutiens et réserves, ce ce n'était point là une force, et l'insignifiance de la garnison de cette redoute de Montmartre, dépeinte comme formidable et menaçante, démontre que, ni cette nuit-là, ni les jours précédents, on ne s'y attendait à une agression. On voit aussi que le fameux comité de Vigilance de la rue des Rosiers se montrait fort peu vigilant. Il est excusable, et sa confiance était naturelle. 11 pensait, avec tout le monde, qu'il n'y avait plus de raison de se préparer à repousser une attaque imaginaire, de plus en plus invraisemblable, et qu'on n'aurait pas à se mettre en garde contre îles assaillants qui ne se présenteraient jamais. Il est évident que, si

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le moindre soupçon des projets de Thiers se fût répandu, des renforts seraient venus de toutes parts, et 1 attaque de la Butte fût devenue une opération militaire dithcile et

meurtrière.

Les édaireurs de la colonne Lecomte, gardiens de la paix et municipaux, s'étaient portés, par la rue MuUer, sur le plateau inférieur, où se trouvait le parc d'artillerie, audessous .lu Champ Polonais. Un factionnaire les aperçoit. C'était un nommé Turpin,du 6.«. Il crie : Qui vive ! et croise la baïonnette. On ne lui répond pas . Il voit s avancer une masse noire dans l'indécision du crépuscule. II crie • Halte ! et met en joue. Il ne tire pas, hésitant, ne sachant ce que veut cette troupe, ni d'où elle vient. Peutêtre est-ce une patrouille de gardes nationaux, qui se trompe, et n'a pas entendu son injonction. L'hésitalion lui tut fatale. Les gardiens de la paix, des Corses pour la plupart, anciens sergents de ville de l'empire, n'éprouvent pas le moindre embarras. Ils tirent aussitôt. Le malheureux lurpin tombe. Le petit poste de la rue des Rosiers, au bruit des délonatious, prend les armes, sort précip.tamment.Un feu de peloton l'accueille. Personne n'est touché, mais les tcardes so sont retranchés dans la maison, où bientôt, cernes et couchés en joue, ils se rendent. On les désarme ; on les ■ relient prisonniers. Quelques-uns de ces gardes peuvent s'échapper, et tirent des coups de fusil en dégringolant les pentes de la Butte. Les gardiens de la paix, dans les tranchées enveloppant le parc, tirent et blessent un ou deux

de ces fuyards. .

L'aube grandit. La crête de la Butte s éclairc.t le ciel rosit. On dislingue plus nettement autour de soi Le chet des gardiens de la paix et de la demi -compagnie de municipauv, Vassal, donne l'ordre de s'emparer des canons,que personne ne défend plus. Une dizaine de pièces sont aussi-

tôt environnées, traînées. Des artilleurs à défaut d'attelages sont demandés, et Vassal ordonne de conduire, à bras, les pièces sur la place du Tertre, par la rue des Rosiers. Ce commandant envoie alors une estafette au général Lecomte pour le prévenir de la prise du poste de la rue des Rosiers, et de la capture des canons du parc inférieur, en même temps il demande des renforts pour escorter les canons dans la descente des Buttes.

Vassal donne ensuite l'ordre aux chasseurs à pied, qui ont suivi les sergents de ville, de démolir les tranchées et retranchements garnissant la position qu'il vientd'occuper, et d'aplanir le terrain pour le passag'e des pièces. Il fait aussitôt placer des sentinelles au bas de la rue Muller, pour le cas où, pendant ces travaux, les g'ardes nationaux viendraient par la chaussée Clignancourt au secours de leurs camarades surpris.

Le commandant Poussarg'ues, avec le i8° bataillon de chasseurs, avait occupé le plateau supérieur, sans trouver de résistance, sans tirer un coup de feu. Une partie de ses chasseurs se mit à la démolition des tranchées. Il employa les autres soldats dont il disposait à occuper les abords du Champ Polonais, le Calvaire, assez vaste enclos avec les stations de la Passion et les trois croix du Goig-otha. Il se rendit rue des Rosiers, et barra la rue du Mont-Genis,seuI chemin d'accès de la plaine Saint-Denis au sommet de la Butte. Il ne garda auprès de lui qu'une compagnie.

Ce renfort, demandé par le commandant Vassal, arriva bientôt. C'était un bataillon du 88° de marche. Il prit position auprès de la tour Solférino.

La première attaque a donc pleinement réussi. Il est cinq heures et demie.

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