‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 81 sur 107 · LA NUIT DU 17 MARS · texte numérisé non relu

LA NUIT DU 17 MARS

Les troupes avaient quitté leurs casernes silencieusement vers trois heures du matin. Aucune sonnerie n'avait retenti. Les sergents, passant de chambre en chambre, avaient éveillé les hommes. On était descendu dans les cours, rapidement. Les hommes, en.sommcillés et lourds, se rangèrent lentement. Ils ignoraient pour quel service on les commandait. Ceux qui voulaient paraître informés parlaient d'une occupation des forts évacués par les Prussiens. En tous cas, faisaient observer les malins, et tous ceux qui, dans

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Chaque compagnie, prétendent « la connaître dans les coins ,. . la promenade militaire, car il ne devait être question que de cela, ne durerait pas longtemps, puisqu'on partait sans avoir fait le café matinal, et l'on n'irait pas loin, puisqu on commandait de laisser les sacs. Les officiers, qu, peu a peu arrivaient, ne savaient rien. Ils allaient et venaient dans la cour, formant de petits groupes; ils échangeaient des paroles brèves, ù voix basse, quelques-uns soucieux d autres lierveux et fébriles; le plus grand nombre indifférents paraissant ennuyés seulement d'être debout si matin. Quand ce réveil muet fut terminé, et que chacun fut à sa place, le si-nal du départ fut donné, sans cris, sans commandements répétés, sans le fracas joyeux qui accompagne une sortie de caserne. Ces troupes se mettaient en mouvement avec des allures furtives de bandes allant faire un mauvais coup. Les soldats de la nuit du Deux-Décembre devaient avoir cette allure-là.

Sans que l'alarme fût donnée, sans avoir éveille personne sur leur pas.sage, les différents corps de troupes étaient parvenus, entre quatre et cinq heures du matin, à leur emplacement désigné, sur les boulevards e.xtérieurs. La brigade Lecomte. par le boulevard Ornano, la chaussée C hgnancourt la rue MuUer, était arrivée au pied de la Butte, côté est, et montait vers la tour Solférino. La brigade Paturel , par la rue Lepic, se dirigeait vers le Moulin de la Galette. c6té ouest, mais avec un retard considérable.

Pendant que les troupes marchaient ainsi dans les ténèbres, des escouades d'aflicheurs apposaient, sur les murs des quartiers du Centre, une proclamation signée de tous les membres du gouvernement. Elle était destinée à avertir les Parisiens, dès leur réveil, du coup de force qui devait être tenté dans la nuit, et qui serait, dans la pensée de se. auteurs, acccmipli lorsqu'on lirait l'affiche.

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Voici cette proclamation :

Habitants de Paris

Nous nous adressons encore à vous, à votre raison, à votre patriotisme, et nous espérons que nous serons écoutés.

Votre grande cité, qui ne peut vivre que par l'ordre, est profondément troublée dans quelques quartiers ; et le trouble de ces quartiers, sans se propager dans les autres, suffit cependant pour y empêcher le retour du travail et de l'aisance.

Depuis quelque temps, des hommes malintentionnés, sous prétexte de résister aux Prussiens, qui ne sont plus dans vos murs, se sont constitués les maîtres d'une partie de la ville, y ont élevé des retranchements, y montent la garde, vous forcent à la monter avec eux, par ordre d'un comité occulte, qui prétend commander seul, méconnaît ainsi l'autorité du général d'Aurelle, si digne d'être à votre tête, veut former un gouvernement en opposition au gouvernement légal, institué par le suffrage universel.

Ces hommes, qui vous ont causé déjà tant de mal, que vous avez déjà dispersés vous-mêmes, au 31 octobre, affichent la prétention de vous défendre contre les Prussiens, i|ui n'ont fait que paraître dans vos murs, et dont ces désordres retardent le départ définitif, braquent des canons, qui, s'ils faisaient feu, ne foudroieraient que vos maisons, vos enfants et vous-mêmes ; enfin compromettent la République, au lieu de la défendre, car, s'il s'établissait, dans l'opinion de la France, que la République est la compagne nécessaire du désordre, la République serait perdue. Ne les croyez pas, et écoutez la vérité que nous vous disons en toute sincérité !

Le gouvernement, institué par la nation tout entière, aurait déjà pu reprendre ces canons, dérobés à l'Btat, et qui, en ce moment, ne menacent que vous, enlever ces retranchemenis ridicules, qui n'arrêtent que le commerce, et mettre sous la main de la justice les criminels, qui ne craindraient pas de faire succéder la guerre civile à la guère étrangère ; mais il a voulu donner aux hommes trompés le temps de se séparer de ceux qui les trompent.

Cependant le temps qu'on a accordé aux hommes de bonne foi pour se séparer des hommes de mauvaise foi est pris sur vo're repos, sur votre bien-être, sur le bien-être de la France tout entière. Il faut donc ne pas le prolonger indéfiniment. Tant que

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dure cet étal de choses, le commerce est arrêté, vos boutiques sont désertes, les commandes qui viendraient de toutes parts sorit suspendues, vos bras sont oisifs, le crédit ne renaît pas, les capitaux dont le gouvernement a besoin pour délivrer le territoire de là présence de l'ennemi, hésitent à se présenter.

Dans votre intérêt même, dans celui de votre cite, comme dans celui de la France, le Gouvernement est résolu a agir.

Les coupables q,.i ont prétendu instituer un gouvernement à evix vont être livrés à la justice régulière. Les canons dérobes a l'Etat vont être rétablis dans les arsenaux, et pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison, le Gouvernement, compte sur votre concours. Oue les bons citoyens se séparent des mauvais, qu'ils aident à la force publique au lieu de lui res.s er, ils hâteront ainsi le retour de laisance dans la cite, et rendront service à la République elle-même, que le désordre ruinerait dans 1 opinion de la France. .

Parisiens, nous vous tenons ce langage, parce que nous estimons votre bon sens, votre sagesse, votre patriotisme, mais, cet avertissement donné, vous nous approuverez de recourir a la force, car il faut à tout prix, et sans un jour de retard, que 1 ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier; immédiat, maltcrable.

Paris, le 17 mars 1871.

Thieus, président du Conseil, chef du pouvoir exécutif.

Dlfaure, Ministre de la Justice.

E. PicAKD, Ministre de l'Intérieur.

PouYER-QuEUTiEK, Ministre des Finances.

Jules Favke, Ministre des Affaires étrangères.

Général Le Flo, Ministre de la Guerre.

Amiral I'otuuau, Ministre de la .Marine.

Jules Simon, Ministre de l'Instruction publique.

De Lakcv, Ministre des Travaux luiblics.

Lambkecht, Ministre du Commerce.

Cette proclamation ne pouvait avoir le caractère d'un avertissement, d'une mise en demeure. Elle paraissait à l'heure où nul ne devait en prendre connai.ssance, et quand elle pou.rait Être lue, les actes qu'elle annonçait .seraient

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lies faits accomplis. Elle s'adressait aux commerçants, aux boutiquiers, à ceux que l'on supposait être « partisans de l'ordre «, elle essayait de ranger du côté des provocateurs les habitants du centre, dont les bataillons avaient défendu le gouvernement au 3i octobre et au 22 janvier, et le souvenir de leur concours d'alors était évoqué. Mais les temps étaient changés, et ces bataillons ne paraissaient guère disposés à soutenir ces hommes néfastes du 4 septembre, qu'ils chargeaient de leur haine et de leur mépris, puisqu'ils n'avaient pas rempli la mission qu'ils s'étaient donnée,etqu'impuissantsà chasser les Pru.ssiens ils leur avaient ouvert Paris et livré la province. L'appel aux intérêts, comme aux frayeurs de la bourgeoisie, ne devait pas être entendu.

On remarquera l'aveu fait par le gouvernement « qu'il aurait déjà pu reprendre les canons ». C'était vrai, mais la proclamation n'ajoutait pas que, si l'on n'avait pas voulu opérer sérieusement cette reprise, ce n'était point pour permettre « aux hommes trompés de se séparer de ceux qui les trompaient u, mais bien pour attendre des renforts et frapper un coup violent.

Louis-Napoléon avait dit aux Parisiens, dans la nuit du Deux-Décembre : « Oue les méchants tremblent, et que les bons se rassurent » : Thiers et ses ministres, en adjurant les bons citoyens de se séparer des mauvais, demeuraient dans la même équivoque, mais ce langage était parfaitement intelligible pour le général Vinoy et pour l'ancien gendarme Valentin.

La menace de «recourir à la force )^ était une formule bien inutile, puisque le gouvernement ne menaçait plus, puisqu'il agissait. On doit même constater qu'il avait agi sans avoir menacé, car aucune sommation, directe et formelle, n'avait été adressée aux bataillons de Montmartre, pas plus qu'aux

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habitants et à la garde nationale. Le maire de iMonlmartre, Clemenreau, n'avait même pas été avisé. Le gouvernement avait lâché des troupes, comme des chiens de garde qu'on démusèlc, sans avertir les passants. En même temps qu'il demandait aux gardes nationaux de restituer leurs canons, et avant qu'ils aient eu le temps de répondre, il se mettait en mesure de les leur prendre.

Pendant l'affichage de cette proclamation, le commandant en chef de la garde nationale faisait apposer un autre placard, alors au moins prématuré, et qui parut singulièrement tardif quand on put le lire. Les afficheurs nocturnes n'avaient pas fini leur tûche que les faits donnaient le plusénergiquedémentià l'affirmation témérairedu général d'Aurelle de Paladines disant :

Une proclamation du chef du pouvoir exécutif va paraître et sera affichée sur les murs de Paris, poar expliquer le but des mouvements qui s'opèrent. Ce but est raffermissement de la- Képublique, la répression de toute tentative de désordre, et la reprise des canons qui elTraienl la population. Les buttes Montmartre sont prises et occupées par nos troupes, ainsi que les buttes Chauraont et de BelleviUe. Les canons de Montmartre, des buttes Chaumont et de BelleviUe sont au pouvoir du Gouvernement de la République.

d'Aurelle de Paladines.

Ceci ressemblait aux procédés hasardeux de certains journalistes, rédigeant à l'avance le compte-rendu d'une cérémonie, au dernier moment décommandée.

A l'heure môme où d'Aurelle de Paladines annonçait triomphalement que « les canons de Montmartre étaient au pouvoir du gouvernement », Lecomtc et ses troupes se trouvaient en pleine déroute, les canons étaient repris, et ce géncial était prisonnier.

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